Au Revoir les enfants – Louis Malle

En 1974, alors que la polémique sur Lacombe Lucien est à son paroxysme, Louis Malle parmi ses nombreuses interviews évoque au cours d’une d’elles (La Croix, 11 février 1974) un souvenir précis des années d’occupation. « J’étais dans un collège de Carmes Déchaux, à Fontainebleau. Trois petits Juifs étaient cachés sous de faux noms, dont un dans ma classe. Nous ignorions leur véritable identité. Un aide-cuisinier du collège, dont on a perdu la trace, les a dénoncés. Les Allemands sont venus un matin et ont emmenés les trois garçons et le Père Jacques, directeur du collège, un homme extraordinaire. Il est mort à Mauthausen et on n’a jamais retrouvé les trois petits garçons disparus en déportation. A cause de cette histoire, une phrase de Malraux me poursuit. Je cite de mémoire :  « Tout être actif et pessimiste à la fois est ou sera fasciste, sauf s’il a une infidélité derrière lui. » Je sais que je ne serai jamais fasciste, d’abord parce que je suis désespérément optimiste, et ensuite parce que ma fidélité à moi, c’est ce matin de janvier 1944 où j’ai vu, petit garçon de 11 ans, le visage horrible du fascisme. »

Louis Malle évoquera à plusieurs reprises ce souvenir traumatique, dans un entretien à Positif (n° 157, 1974) et dans un livre paru en 1978, Louis Malle par Louis Malle. On peut dire que toute l’œuvre de Louis Malle trouve son point de départ ce matin de janvier 1944.

A 55 ans, après bien des hésitations, Louis Malle se lance seul dans l’écriture puis dans la réalisation d’Au revoir les enfants. « J’y ai songé dans les années 60, mais c’était encore trop proche, trop intime. C’était mon secret, je jugeais impudique de le livrer. » Mais rien à faire, les souvenirs remontent toujours à la surface. Louis Malle jette sur le papier un premier synopsis en à peine dix jours. Le scénario final ne s’éloigne que très peu de ce premier jet. Le film est une description minutieuse d’une amitié entre un jeune Français, Julien pensionnaire aux Carmes de Fontainebleau, et d’un nouvel arrivant Bonnet qui est un enfant Juif que les prêtres cachent sous une fausse identité (avec deux autres enfants) dans l’établissement. Comme pour tous les films de Louis Malle, c’est le basculement d’un personnage qui confronté à une expérience sort de la norme sociale, événement lié à un contexte historique.

La ligne dramatique est constituée par les rapports Julien/Bonnet « infiniment plus intéressants que ceux que j’ai eus avec le vrai Bonnet. » Malle n’apprendra que son camarade était Juif que lors de son arrestation par la milice. A travers cette relation, le film qui démarre comme une chronique raconte la vie des enfants à l’intérieur d’un pensionnat catholique. Pas n’importe lequel, puis les enfants sont tous des fils de grands bourgeois. Un milieu protégé, favorisé, qui connaît, comme l’ensemble de la population, des privations : ils souffrent du froid et de la faim. Le pensionnat est un microcosme de la société française. On dépeint cette période rude où l’on encourage les jeunes garçons à affirmer leur virilité. Dans la cour, le jeu des échasses (interdit depuis longtemps) doit les aider à forger leurs caractères. Tout aussi terrifiant jeu comme celui des scouts dans la forêt où Julien et Bonnet vont se perdre par une nuit de cauchemar.

Julien découvre Bonnet tout d’abord par ses lectures – la littérature a toujours une grande importance dans le cinéma de Malle – et en particulier la littérature érotique. Ainsi dans Au revoir les enfants, Les Mille et une nuits joue le même rôle qu’Histoire d’O dans Le Souffle au cœur pour son jeune héros. Quoi que d’époque et de nature différente, des passerelles entre les deux films sont possibles, ne serait-ce que par la place de la mère. La mère de Julien (qui emprunte quelques traits de caractère à la mère de Malle sans en être son portrait) est une grande bourgeoise, superficielle et inconsciente. La mère est présente de manière importante ce qui ne fait qu’accentuer l’absence du père (comme dans Lacombe Lucien et dans une moindre mesure Le Souffle au cœur). Progressivement Julien découvre que Bonnet est juif.  « Qu’est-ce qu’un Juif ? » demande Julien à son frère. La réponse est confuse, une accumulation de lieux communs et d’éléments de propagande : « Des gens qui ne mangent pas de cochons, qu’on poursuit parce qu’ils ont crucifié le Christ… ». « D’ailleurs même Vichy a eu bien du mal à définir le Juif avant de le déporter. C’était simple au début, ils ont commencé à déporter tous ceux qui n’étaient pas Français, les réfugiés allemands ou d’Europe centrale. Ensuite… » (Positif n° 320).  Dans l’admirable séquence du restaurant, un client juif, habitué des lieux, est interpelé par la milice. Scène poignante, où seul un aviateur allemand, catholique bavarois, saoul, intervient et fait mettre les miliciens à la porte. Lâcheté et courage des autres clients où l’on entend pêle-mêle : « Les Juifs à Moscou ! », « A bas la milice ! ». Période trouble où rien n’est simple, et Malle ne simplifie rien. Des salauds, il y en a eu de toute nature et on l’oublie souvent que cela transgresse toutes les classes sociales.

A l’intérieur du pensionnat se joue des rapports de classe, dominant/dominé. Les enfants s’affirment par tranche d’âge et aussi par leur pouvoir économique. Les colis qu’ils reçoivent de la part de leurs parents leur permettent des échanges avec le jeune cuistot Joseph qui en refourgue le contenu hors de l’établissement au marché noir. Il subit les railleries des enfants et est le souffre-douleur de la chef cuisinière qui, évidemment, traite les enfants avec respect, mais est odieuse avec Joseph. On ne naît pas salaud, Joseph en est un exemple. Il dénonce les enfants Juifs et les Résistants au sein de l’école à la Gestapo par vengeance haineuse de ceux qui l’ont renvoyé de son poste. Joseph est un pauvre type qui aura contribué à une machine de mort. Julien est un enfant choyé, protégé qui fait l’expérience de l’effondrement d’un monde et prend violemment conscience des réalités du monde des adultes, des contradictions et perversités que celui-ci engendre. Dans cette matinée glaciale d’hiver 44, l’injustice de la situation explose aux yeux d’un enfant de onze ans. Rien ne sera plus jamais comme avant. « Ça a déterminé un certain regard en commençant, comme enfant, à refuser l’hypocrisie et les mensonges des adultes, les idées reçues, les stéréotypes, les clichés. » (Jeune Cinéma n° 187).

 « Jusqu’à ma mort, je me souviendrai toujours de ce matin de janvier »

« En 1942, on croisait des enfants de mon âge qui portaient l’étoile jaune. Je demandais : « Pourquoi ? Pourquoi lui et pas moi ? » On ne pouvait pas me répondre. Dès ce moment là, j’ai ressenti que le monde des adultes était un monde d’injustice, de faux-semblants, d’explications qui n’en sont pas, d’hypocrisie, de mensonge. Cela m’a obligé à aller chercher moi-même, à vérifier ce qu’il y avait derrière les idées reçues, les affirmations péremptoires et la complexité des motivations. Et à la suite de ce matin où Bonnet est parti, le sentiment est devenu une certitude. J’ai dit à mes parents, peu de temps après, que je voulais faire du cinéma. Ça les a beaucoup choqués. A l’époque, je ne sais pas si j’ai rationalisé ce désir, mais j’ai eu envie, vraiment, de trouver un moyen de travail, une fonction qui me permettrait d’aller chercher une certaine forme de vérité qui m’autoriserait à investiguer » (Le Monde, 4 octobre 1987)

Au revoir les enfants est une sorte d’aboutissement du cinéma de Louis Malle, la clé de son œuvre. Un chef-d’œuvre.

Fernand Garcia

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Au revoir les enfants est disponible en DVD-Blu-ray dans une très belle édition chez Gaumont.

Au revoir les enfants un film de Louis Malle avec Gaspard Manesse, Raphael Fejtö, Francine Racette, Stanislas Carré de Malberg, Philippe Morier-Genoud, François Berléand, François Négret, Pierre Fitz, Irène Jacob… Scénario : Louis Malle. Directeur de la photographie : Renato Berta. Décors : Willy Holt. Montage : Emmanuelle Castro. Producteur : Louis Malle. Production : N.E.F. Nouvelles Editions de Films – MK2 Productions – Stella Film GmbH – N.E.F. Filmproduktion und Vertriebs. France – Allemagne. 1987. 104 minutes. Format image : 1,66 :1. Couleur (Eastmancolor). Tous publics. Lion d’or, Festival de Venise, 1987. Prix Louis Delluc 1987. César 1988, Meilleur film, réalisateur, scénario, photographie, décor, montage  et son.  David di Donatello (Italie) 1988 : Meilleur film étranger, réalisateur et scénario. Meilleur film français, Syndicat Français de la Critique Cinématographique, 1988.

 

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