New York 1997 – John Carpenter 3/8

Partie 3/8 : Présentation du cinéaste

« En France, je suis un auteur, en Allemagne, je suis un cinéaste. En Grande-Bretagne, je suis un réalisateur de film d’horreur. Aux États-Unis, je suis un raté. » John Carpenter.

Né le 16 janvier 1948 à Carthage, dans l’Etat de New York, Etats-Unis, pionnier d’un nouveau genre de cinéma, John Carpenter est un cinéaste majeur du cinéma fantastique, de science-fiction et d’horreur. Carpenter a grandi à Bowling Green dans le Kentucky, qu’il considère comme sa ville natale. Son père enseignait la musique et sa mère, très cinéphile, l’emmenait souvent au cinéma tout voir : westerns, comédies, films de science-fiction, d’horreur, drames… « Il me semble qu’après avoir vu Planète interdite (Forbiden Planet, de Fred M. Wilcox) en 1956, j’ai su que je voulais devenir ce qu’on appelait un « metteur en scène » John Carpenter. Cette double influence du goût de la composition musicale et de la passion précoce pour le cinéma, marquera durablement son œuvre. Carpenter compose lui-même la musique d’une grande partie de ses films, considérant que la bande originale participe pleinement de la mise en scène.

Après des études à l’École de cinéma de l’Université de Californie du Sud (USC) où il rencontrera entre autres Orson Welles, John Ford, Alfred Hitchcock, Roman Polanski, Billy Wilder ou encore celui qui restera son plus grand maître, Howard Hawks, Carpenter réalise plusieurs courts métrages dont The Resurrection Of Broncho Billy, un film collectif qui remporte l’Oscar du meilleur court-métrage en 1970, avant de se faire remarquer avec Dark Star (1974), satire de la science-fiction réalisée avec un budget dérisoire que Carpenter définit lui-même comme une parodie beckettienne de science-fiction. Co-écrit avec Dan O’Bannon, le futur co-scénariste avec Walter Hill d’Alien (1979) de Ridley Scott, ce premier long métrage révèle déjà plusieurs constantes de son œuvre comme son goût pour les espaces clos, l’humour absurde, la critique des institutions et sa fascination pour les groupes humains confrontés à une menace extérieure.

Bien qu’il se considère comme un piètre scénariste, John Carpenter est à l’origine de la majorité des scénarios de ses films. Rappelons au passage que Carpenter est également l’auteur de nombreux autres scénarios que de ceux de ses propres films. Il a par exemple signé ceux de Les Yeux de Laura Mars (1978) réalisé par Irvin Kershner avec Faye Dunaway, Tommy Lee Jones et Brad Dourif ; Halloween 2 (1981) réalisé par Rick Rosenthal avec Jamie Lee Curtis, Donald Pleasence et Charles Cyphers ; Halloween 3, le sang du sorcier (1982) réalisé par Tommy Lee Wallace avec Tom Atkins ou encore celui de Sans Issue (1985) réalisé par Harley Cokeliss avec Tommy Lee Jones et Linda Hamilton. Excellent conteur, celui-ci déteste pourtant l’exercice de l’écriture dans le processus de création d’un film. C’est pourquoi ce dernier a pris pour habitude de l’effectuer en collaboration et dans un temps relativement court. Avec son ex-compagne, la scénariste et productrice Debra Hill, que Carpenter a rencontré alors qu’elle était scripte sur le plateau d’Assaut, le réalisateur a écrit Halloween en huit jours. À la suite d’une visite marquante et inspirante à Stonehenge en 1977, Carpenter a eu l’idée de base du scénario de Fog, l’idée effrayante d’un brouillard maléfique. Debra Hill et lui ont ensuite écrit ensemble le scénario de Fog en deux semaines, alors même qu’Halloween commençait à devenir un succès phénomène du cinéma indépendant. L’année suivante, Debra Hill supervisera encore la production compliquée de New York 1997 (Escape from New York, 1981) avant de rejoindre David Cronenberg sur Dead Zone (1983). Par la suite, elle lancera la carrière de Chris Columbus en produisant ses premiers films et collaborera avec des cinéastes comme Terry Gilliam (The Fisher King, 1991), Uli Edel, Robert Rodriguez, John McNaughton, Jonathan Kaplan, ou encore William Friedkin avant de retrouver John Carpenter en 1996 pour Los Angeles 2013 qu’elle coscénarisera aux côtés de Carpenter et de Kurt Russell. A l’image de ses films et de ses compositions musicales, les scénarios de Carpenter sont épurés, brefs et rapides. Ses personnages, dont les noms proviennent souvent de personnes qu’il connait réellement, sont stéréotypés, et ses dialogues, également inspirés de ses propres expériences, viennent parfaitement rythmer ses scénarios.

Devenue culte, l’œuvre de Carpenter a donné ses lettres de noblesse au registre entier du cinéma dit « de genre ». Passionné par le suspense, « Big John » utilise le prisme du genre comme outil d’une critique incisive de la société. Son véritable succès arrive avec Assaut (Assault on Precinct 13) en 1976, un western urbain qui transpose Rio Bravo (1959) d’Howard Hawks dans un cadre policier contemporain, avec Austin Stoker, Darwin Joston et Laurie Zimmer (sorti le 5 juillet 1978 dans les salles en France). Assaut transpose le siège d’un fort de frontière dans un commissariat de Los Angeles encerclé par des gangs anonymes. Carpenter y affirme une vision profondément pessimiste de la société américaine, où les frontières entre policiers et criminels tendent progressivement à disparaître. Cette réflexion se poursuit avec Halloween (1978), immense succès commercial qui transformera définitivement le cinéma d’horreur. Là encore, Carpenter ne s’intéresse pas seulement au suspense mais filme l’effondrement de la sécurité supposée des banlieues américaines. Le mal n’est plus extérieur mais surgit au cœur même de la communauté.

Internationalement reconnu suite au succès critique et public aussi phénoménal qu’inattendu de Halloween avec Donald Pleasence, Nancy Kyes et Jamie Lee Curtis que le film révèle au monde entier, le cinéaste John Carpenter revient dans les salles deux ans plus tard (après avoir entre temps réalisé pour la télévision Le Roman d’Elvis (Elvis. The Movie, 1979), film biographique consacré à Elvis Presley qui marque sa rencontre avec le comédien Kurt Russell avec qui il ne tournera pas moins de cinq films), avec Fog (The Fog), une histoire de ville hanté par des revenants assoiffés de vengeance. Fog est produit pour un budget d’un million de dollars par la société Avco Embassy Film qui, à la suite du succès d’Halloween, offre au jeune réalisateur un contrat pour deux nouveaux films. Pour son premier essai dans le fantastique, avec Fog, Carpenter signe une nouvelle fois un classique du genre. Un classique de l’épouvante aussi incontournable qu’incontestable, dans lequel, fidèle à lui-même, Carpenter détruit les mythes américains.

Au début des années 1980, John Carpenter occupe donc une place singulière dans le paysage du cinéma américain. Contrairement aux réalisateurs issus des grandes écoles de cinéma ou directement intégrés au système des studios, Carpenter appartient à cette génération d’auteurs indépendants qui ont construit leur carrière en marge d’Hollywood tout en renouvelant profondément le cinéma de genre. Lorsque Carpenter entreprend enfin Escape from New York, il dispose désormais d’une liberté artistique beaucoup plus importante. Pourtant, le budget demeure relativement modeste au regard des productions de science-fiction de l’époque. Cette contrainte économique deviendra paradoxalement l’une des grandes forces du film, obligeant le réalisateur à privilégier l’inventivité visuelle plutôt que la débauche d’effets spéciaux.

Dès cette époque, Carpenter développe une véritable philosophie du cinéma populaire. Admirateur revendiqué d’Howard Hawks, d’Alfred Hitchcock, de Don Siegel ou encore de Sergio Leone, il considère que le cinéma de genre constitue le meilleur moyen d’aborder des questions politiques complexes sans sacrifier l’efficacité narrative. Chez lui, le genre (science-fiction, fantastique, épouvante, horreur) n’est jamais un simple décor mais agit comme un révélateur des tensions profondes de la société américaine. Cette conception irrigue l’ensemble de sa filmographie, depuis Assaut, jusqu’à Ghosts of Mars, en passant par The Fog, The Thing, Invasion Los Angeles (They Live), Los Angeles 2013 (Escape from L.A.), suite et dans le même temps remake d’Escape from New York, ou encore Vampires. Dans chacun de ces films, Carpenter décrit des communautés fragiles confrontées à une menace qui révèle leurs divisions internes. Plus que les monstres, ce sont les institutions elles-mêmes qui apparaissent incapables de protéger les individus. Avec Escape from New York, cette vision atteint une forme de maturité exceptionnelle. Chroniqueur des peurs américaines, le cinéaste ne se contente plus de raconter une aventure ; il met en scène une Amérique qui semble avoir perdu toute confiance dans ses propres valeurs fondatrices. La prison de Manhattan devient ainsi le miroir déformant, mais extraordinairement lucide, de la société américaine de la fin du XXᵉ siècle.

« Je suis pour ma part contre toute forme de censure. J’ai conscience de l’extrémité de mon point de vue, mais j’estime que l’on devrait pouvoir tourner ce que l’on veut. Une fois, lors d’une grande réunion de la director’s guild, des spécialistes sont venus nous présenter leur dossier sur la violence. Certains membres de la guilde étaient furieux et je me souviens que Michael Mann les a insultés, qu’un autre metteur en scène a éclaté de rire, c’était dément ! » John Carpenter.

L’une des caractéristiques les plus constantes du cinéma de John Carpenter réside dans son refus de toute vision moralement simplifiée de nos sociétés occidentales. Contrairement à une interprétation trop rapide de son œuvre, Carpenter n’est pas un cinéaste du cynisme pur, mais plutôt un cinéaste dont le pessimisme structurel de l’œuvre oscille toujours entre lucidité politique et refus du manichéisme. Dans Escape from New York, cette position est particulièrement claire. Aucun groupe n’est présenté comme intrinsèquement vertueux. L’État est inefficace, les criminels sont organisés mais violents, les intermédiaires bureaucratiques sont pragmatiques mais moralement ambigus, et le héros principal agit selon des motivations strictement personnelles. Ce refus du manichéisme constitue une rupture importante avec une partie du cinéma américain classique, mais aussi avec certaines formes de récits politiques populistes. Carpenter ne propose pas une critique gratuite du système, mais il met en scène un monde où les systèmes paraissent tous aussi insuffisants que déficients.

Toutefois, cette posture ne doit cependant pas être interprété comme un pur nihilisme. En effet, chez Carpenter, la lucidité sur la violence du monde n’abolit pas entièrement la possibilité d’une forme d’action, mais en redéfinit plutôt les conditions. Agir ne signifie plus restaurer un ordre moral idéal, mais survivre dans un environnement instable. Cette tension entre désillusion et action est au cœur du film. Snake Plissken n’est pas un héros optimiste, mais il n’est pas non plus un agent destructeur. Il agit dans un monde qu’il ne croit plus pouvoir réparer, mais dans lequel il continue néanmoins à intervenir pour survivre. C’est précisément cette posture qui donne sa singularité au film. Comme un « pessimisme actif », où la conscience de la dégradation du monde n’empêche pas l’action mais en transforme radicalement les motivations.

Steve Le Nedelec

New York 1997 (Escape from New York), un film de John Carpenter avec Kurt Russell, Lee Van Cleef, Donald Pleasence, Ernest Borgnine, Isaac Hayes, Harry Dean Stanton, Season Hubley, Adrienne Barbeau, Tom Atkins, Charles Cyphers, Frank Doubleday, John Strobel… Scénario : John Carpenter & Nick Castel. Directeur de la photographie : Dean Cundey. Chef décorateur : Joe Alves. Costumes : Stephen Loomis. Supervision des FX : Roy Arbogast. Montage : Todd Ramsay. Musique : John Carpenter. Producteurs : Larry Franco & Debra Hill. Production : AVCO Embassy Pictures – International Film Investors – Goldcrest Films International – City Film. Etats-Unis – Royaume-Uni. 1981. 1h41. Metrocolor. Panavision anamorphique Format image : 2,35:1. 16/9e Dolby Digital. DTS-HD 5.1. Tous Publics.