Partie 4/8 : Genèse du projet et contexte de production
« Escape from New York est arrivé à l’époque où j’avais signé un contrat pour deux films avec Avco Embassy. J’avais déjà mis en boîte Fog, et je devais attaquer le suivant. Bob Raimi, le producteur, voulait que je réalise Philadelphia Experiment, projet qui ne m’attirait pas. […] J’ai alors supplié Bob pour qu’il me laisse faire autre chose. J’ai donc sorti de mon chapeau ce vieux scénario intitulé Escape from New York, et ça lui a plu. » John Carpenter
New York 1997 (Escape from New York) représente un pas de géant dans la carrière de John Carpenter. Sous contrat avec la société de production AVCO Embassy pour deux films et pour laquelle il vient de terminer The Fog dont la production s’élevait à un million de dollars, Carpenter doit donc réaliser un second film pour la firme indépendante. Il sort alors un ancien script écrit au mitan des années 1970 et demande à son ami Nick Castle de le moderniser et d’y apporter de l’humour.
Exalté par le projet, AVCO débloque un budget sept fois supérieur à celui de The Fog, sept millions de dollars. Une somme qui, au regard des ambitions du projet, reste très faible. Comment faire de New York un espace dévolu aux exclus, aux minorités et aux hors la loi ? L’histoire de la production d’Escape from New York constitue, à elle seule, un remarquable exemple de la manière dont le cinéma américain indépendant des années 1970 est parvenu à rivaliser, sur le terrain de l’imaginaire, avec les grandes productions des studios hollywoodiens. Attention, le film ne bénéficie nullement des moyens considérables dont disposent, à la même époque, les superproductions de la science-fiction hollywoodienne. Au contraire, John Carpenter doit composer avec un budget relativement restreint (environ sept millions de dollars), somme modeste au regard des standards de l’époque, notamment si on la compare aux quelque onze millions de dollars investis dans Alien (Ridley Scott, 1979), aux dix-huit millions de Superman (Richard Donner, 1978) ou, plus encore, aux trente-deux millions engagés pour L’Empire contre-attaque (The Empire Strikes Back, Irvin Kershner, 1980).
Cette relative modestie financière ne constitue pas seulement une donnée économique mais détermine profondément l’esthétique du film. John Carpenter et son équipe technique ont su transformer les contraintes matérielles en véritables principes de mise en scène et faire de son économie de moyens la source de la puissance visuelle du film. Carpenter appartient à une génération de cinéastes pour lesquels la limitation des ressources stimule davantage l’inventivité qu’elle ne la bride. Héritier de Roger Corman autant que d’Howard Hawks, Carpenter considère qu’un budget restreint oblige le réalisateur à réfléchir à l’essentiel : la lisibilité du récit, la précision du découpage, la gestion de l’espace, le rythme du montage. Cette conception pragmatique de la mise en scène, souvent revendiquée par Carpenter lui-même, explique la remarquable efficacité narrative d’Escape from New York. Les contraintes économiques ont façonné le langage cinématographique de Carpenter durant toute sa carrière et ont, de fait, contribué à la cohérence visuelle de toute son œuvre.

Le projet est finalement soutenu par AVCO Embassy, société qui s’est progressivement imposée comme l’un des principaux acteurs du cinéma indépendant américain à la fin des années 1970. Le succès phénoménal d’Halloween (1978) confère alors à Carpenter une crédibilité nouvelle auprès des producteurs. Toutefois, cette confiance demeure relative. Les responsables d’Avco acceptent de financer le film sans pour autant lui accorder les moyens d’une production de prestige. Le réalisateur doit donc imaginer un futur crédible avec des ressources très inférieures à celles des grandes compagnies hollywoodiennes. Cette situation influence jusqu’à la structure narrative. Le scénario privilégie volontairement l’unité de lieu et l’unité de temps. En concentrant presque toute l’action sur l’île de Manhattan, Carpenter limite les changements de décors coûteux et renforce simultanément la tension dramatique. Doublement pertinent, son choix répond non seulement à une nécessité économique mais celui-ci confère également une densité presque théâtrale au récit.
L’une des qualités les plus frappantes de la production réside précisément dans cette capacité à transformer la contrainte budgétaire en principe esthétique. Les rues désertes, les bâtiments abandonnés, les espaces plongés dans l’obscurité ne relèvent pas seulement d’une volonté artistique mais permettent également de réduire considérablement les dépenses liées à la figuration, à la construction de décors ou aux effets spéciaux. Pourtant, jamais le spectateur n’a le sentiment d’assister à un spectacle appauvri. Bien au contraire, cette économie visuelle participe directement de l’atmosphère oppressante du film.
Détestant New York et l’arrogance des new-yorkais, Carpenter n’y tournera que le strict minimum en seulement deux jours avant de s’installer à East St. Louis dans l’Illinois – parce qu’un énorme incendie avait détruit tout le centre et que la ville était devenue un décor parfait où, avec un budget très serré, ils pouvaient tourner en extérieurs, dans de vrais bâtiments où régnait une véritable atmosphère de désolation – puis, à Los Angeles. Le talent du cinéaste, l’excellent travail du chef décorateur Joe Alves comme celui du directeur de la photographie Dean Cundey ou des équipes chargées des effets spéciaux, feront que la « supercherie » restera invisible dans le film. Escape from New York témoigne donc de la haine et de la méfiance du cinéaste pour la ville de New York, capitale cauchemardée dont il va faire ici une cité en ruine ravagée par la violence et l’arbitraire, une cité en ruine hantée par les monstres, hantée par les fous qu’elle a elle-même engendrés.

Il convient également de souligner la remarquable cohésion de l’équipe technique qui entoure Carpenter. Depuis ses débuts, le réalisateur travaille avec plusieurs collaborateurs fidèles, parmi lesquels la productrice Debra Hill, le directeur de la photographie Dean Cundey ou encore le chef décorateur Joe Alves. Cette fidélité favorise une véritable communauté de travail, où chacun partage une conception similaire du cinéma de genre qui se doit d’être un cinéma populaire mais exigeant, et où chaque choix technique ou esthétique doit servir l’efficacité dramatique.
Sensiblement plus long que celui qui sera finalement tourné, le scénario originel comprenait notamment une importante séquence d’ouverture montrant le braquage ayant conduit à l’arrestation de Snake Plissken. Cette introduction devait permettre de présenter plus explicitement son passé de criminel et ses compétences militaires. Après des projections test, Carpenter décidera finalement de supprimer cette partie lors du montage, estimant que le film gagnait en efficacité en laissant planer une part de mystère autour de son protagoniste. En choisissant de commencer directement par la présentation de Manhattan et par l’arrivée du président, il renforce le caractère énigmatique de Plissken. Le spectateur découvre un homme dont la réputation précède constamment l’apparition. Cette économie narrative participe largement à la dimension mythologique du personnage. Ce choix s’avérera particulièrement judicieux. Snake devient immédiatement une figure mythique précisément parce que le spectateur ignore presque tout de son histoire. Cette économie narrative constitue l’une des caractéristiques majeures de l’écriture carpenterienne qui privilégie la suggestion à l’explication.
Steve Le Nedelec

New York 1997 (Escape from New York), un film de John Carpenter avec Kurt Russell, Lee Van Cleef, Donald Pleasence, Ernest Borgnine, Isaac Hayes, Harry Dean Stanton, Season Hubley, Adrienne Barbeau, Tom Atkins, Charles Cyphers, Frank Doubleday, John Strobel… Scénario : John Carpenter & Nick Castel. Directeur de la photographie : Dean Cundey. Chef décorateur : Joe Alves. Costumes : Stephen Loomis. Supervision des FX : Roy Arbogast. Montage : Todd Ramsay. Musique : John Carpenter. Producteurs : Larry Franco & Debra Hill. Production : AVCO Embassy Pictures – International Film Investors – Goldcrest Films International – City Film. Etats-Unis – Royaume-Uni. 1981. 1h41. Metrocolor. Panavision anamorphique Format image : 2,35:1. 16/9e Dolby Digital. DTS-HD 5.1. Tous Publics.