Partie 1/2 : Bruno Dumont – Le vertige de l’enfance – Mise en scène et personnages.
Sur la Côte d’Azur, deux bandes d’enfants s’affrontent à leur jeu favori : sauter des rochers rouges de la Méditerranée. Géo, 5 ans à peine, découvre le temps d’un été un monde où l’amitié se mêle à la rivalité, et où les premiers élans du cœur deviennent source de tensions.
« Je voulais filmer l’enfance. C’est tout. Simplement, oui. Cette joie de vivre, que j’ai toujours et qui m’habite. Je ne voulais pas la construire, la restaurer… non, je voulais la capter. On y voit le bonheur de vivre, de s’amuser… On y voit l’insouciance. La liberté, surtout. L’amitié, l’amour, la jalousie, la rivalité, la fureur… leur enchevêtrement. Tout y est minuscule, en modèle réduit, tout est en germination. C’est tout. C’est le commencement et c’est sacré. » Bruno Dumont.
Avec Les Roches Rouges, Bruno Dumont nous offre un film qui, au premier abord, pourrait presque sembler contradictoire avec l’ensemble de son œuvre. En effet, le cinéaste quitte les paysages du Nord, les ciels lourds, les plaines flamandes et les boues de La Vie de Jésus, de L’Humanité ou de Flandres, pour les rouges incandescents de l’Estérel et le bleu presque abstrait de la Méditerranée. L’auteur abandonne les adultes, ou du moins les relègue à la périphérie de l’histoire, et renonce également aux architectures narratives complexes de France ou de L’Empire. Dumont remplace les affrontements idéologiques, religieux ou métaphysiques par un groupe de très jeunes enfants qui jouent, courent, se chamaillent, se désirent, se jalousent et sautent dans la mer.
Pourtant, ce déplacement géographique, générationnel et formel ne constitue nullement une rupture avec son cinéma, mais révèle au contraire une continuité profonde. Depuis ses débuts, Dumont filme ce qui précède le langage, ce qui échappe à la raison et résiste à l’explication psychologique, ce qui se manifeste dans les corps, les regards, les gestes ou encore les paysages, avant même de pouvoir être nommé. Beau, étrange et radical, bien plus qu’un film sur l’enfance, Les Roches Rouges est un film qui fait de l’enfance même, une forme cinématographique. Présenté en première mondiale à la Quinzaine des cinéastes du dernier Festival de Cannes, Les Roches Rouges réunit Kaylon Lancel dans le rôle de Géo, Kelsie Verdeilles dans celui d’Eve, Louise Podolski dans celui de Manon, Mohamed Coly dans celui de Rouben, Alessandro Piquera dans celui de B et Meryl Pires dans celui de Do.
« C’est l’époque qui m’a poussé…. L’ultra transformation de nous tous… (de la culture… du cinéma ! …) … Tout m’a poussé à ce film ! Aussi, faire un film joyeux, un joyeux film : filmer la joie, la joie de vivre, sans se départir du réel… et pour conjurer le sort ! Filmer quoi alors ?… Filmer le commencement, le début de tout !… Avant que cela arrive !… Comment ?… En filmant des enfants !… En filmant les enfants, vous avez bien une petite chance de filmer les premières secondes, les premiers moments, de ce que nous sommes ou d’approchant !… (Et nous reprendre peut-être, ou pas !) … » Bruno Dumont.
Sur la Côte d’Azur, deux bandes d’enfants s’affrontent autour d’un jeu consistant à sauter des rochers rouges dans la Méditerranée. Géo, cinq ans à peine, se rapproche d’Eve, membre du groupe rival. Cette relation va venir modifier les équilibres de la petite communauté. L’amitié se transforme en rivalité, le jeu en épreuve, l’attirance en jalousie et l’appartenance au groupe en désir d’exclusion.

Si ce synopsis annonce un récit initiatique traditionnel, derrière son apparente simplicité de « film d’été » se dissimule une véritable poétique du commencement. Refusant presque tous les ressorts conventionnels, Dumont ne cherche pas à raconter une progression psychologique, mais accumule plutôt des situations. Le réalisateur ne cherche pas à expliquer les gestes ou les comportements des enfants, mais les observe. Il ne cherche pas à construire un univers enfantin à partir d’événements spectaculaires, mais transforme en événements les choses les plus ordinaires de l’univers de l’enfance comme courir, grimper, se baigner, regarder, attendre, provoquer… franchir une frontière invisible.
La mise en scène de Dumont est construite sur l’idée à la fois simple et paradoxale de rendre significatives les actions qui, au premier abord, ne semblent pas être importantes. Ce choix explique la place considérable accordée aux temps morts, aux déplacements et aux répétitions. Les enfants sautent, puis recommencent. Ils observent avec attention celui ou celle qui sautera plus haut. Ils se déplacent dans le paysage, puis reviennent dans les mêmes lieux. Le plongeon devient ainsi une fonction presque rituelle. Sauter n’est plus un simple jeu. Sauter implique de s’exposer au regard des autres. Sauter devient, mesurer son courage, obtenir une place dans le groupe et accepter de perdre le contrôle de son corps le temps d’un instant.
Figure importante du cinéma de Dumont, le saut est ici comme la métaphore du film. Sauter, c’est quitter momentanément le sol, c’est accepter un autre espace, accepter un espace instable. Sauter c’est se jeter dans une autre réalité que l’on ne maîtrise pas encore. Dans Les Roches Rouges, Dumont inscrit matériellement cette métaphore dans les corps. Le titre du film lui-même devient donc moins un décor qu’un élément dramatique. Les roches sont rouges, mais elles sont aussi surtout abruptes, verticales, massives et dangereuses. Elles représentent un territoire d’apprentissage. A l’inverse, la mer, elle, ouvre l’horizon. Entre les deux, les enfants occupent un espace de liberté aussi exaltant que précaire. Bruno Dumont a expliqué que l’idée du film lui était venue en découvrant l’Estérel et les jeunes qui pratiquent le saut depuis les rochers. Ici, c’est donc le lieu, le paysage, qui précède le récit. C’est pourquoi à travers Les Roches Rouges, Dumont semble d’abord filmer un monde plus que raconter une histoire.
Né à Bailleul en 1958, Bruno Dumont s’est imposé avec La Vie de Jésus (1997), tourné dans sa ville natale, puis avec L’Humanité (1999), avant de revenir au Nord avec Flandres (2006). Ces trois films ont établi sa notoriété comme sa singularité. Dans son cinéma, les corps sont filmés frontalement et les paysages comme des forces physiques. Ses interprètes sont souvent des non professionnels. Sa technique et son esthétique créent une tension entre naturalisme et abstraction. Son univers est aussi marqué par un intérêt pour la violence, le désir ou encore la faute, mais également par la possibilité d’une forme de grâce. La Vie de Jésus a reçu une mention spéciale de la Caméra d’Or à Cannes en 1997 ; L’Humanité a obtenu le Grand Prix et deux prix d’interprétation en 1999 ; Flandres a reçu à son tour le Grand Prix en 2006.
Capable de réinvention permanente, la suite de la carrière du cinéaste sera plus « imprévisible ». Twentynine Palms, Hadewijch, Hors Satan, Camille Claudel 1915, puis surtout P’tit Quinquin, Ma Loute, Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, CoinCoin et les Z’inhumains, Jeanne, France et L’Empire, le cinéaste est devenu l’un des rares auteurs français capables de passer de la tragédie mystique au burlesque, de la chronique sociale à la comédie absurde, de la comédie musicale au space opéra.
De Bailleul à l’Estérel, le Sud dans Les Roches Rouges apparaît dès lors comme une nouvelle inversion du cinéma de Dumont. Si dans ses premiers films, la terre était lourde et boueuse, ici, elle est minérale. Les ciels étaient gris, ici, la lumière irradie. Les corps semblaient écrasés par leur environnement, ici, ils paraissent minuscules face à l’immensité de la nature. Le paysage flamand était horizontal, ici, l’Estérel introduit de la verticalité avec les rochers et la profondeur sous-marine. Mais s’il passe du Nord au Sud, Dumont n’en a pour autant pas abandonné sa noirceur. La violence demeure. Elle est simplement ramenée à son état primaire. Les enfants ne sont pas d’innocentes « créatures ». Si ces derniers sont libres, cette liberté implique la rivalité, la cruauté, le désir de possession et l’exclusion. Le cinéaste ne prétend jamais que l’enfance serait un paradis antérieur au mal, mais suggère plutôt que l’enfance constitue le moment où l’individu découvre ces forces pulsionnelles qui apparaissent dans une forme encore « indisciplinée », car non comprises, non intellectualisées. L’enfance est le berceau de la nature humaine.
L’une des réussites majeures du film réside dans sa manière de transformer un groupe d’enfants en société miniature. Il y a des chefs, des suiveurs, des alliances, des rivalités, des territoires, des objets de valeur, des gestes d’exclusion. Le saut depuis le rocher devient une cérémonie de reconnaissance sociale. Comme elle introduit une nouvelle forme de désir qui n’obéit pas à la logique du groupe, l’arrivée d’Eve va venir bouleverser cet équilibre. Géo et Eve se rapprochent et cessent d’appartenir exclusivement à leur communauté respective. Le rapprochement entre Géo et Eve devient subversif.
Dumont reprend alors implicitement une structure de tragédie amoureuse ancestrale où deux groupes se définissent par opposition, et où l’attachement de deux individus menace la frontière qui les sépare. Le rapprochement entre Géo et Eve possède ainsi quelque chose d’un Roméo et Juliette de la petite enfance avec son arrière-plan de différences sociales. Sans jamais chercher à transformer les enfants en adultes miniatures, Dumont s’intéresse à montrer que certaines structures affectives existent bien avant même leur formulation. Posséder, être préféré, être rejeté, appartenir, être admiré, ou encore, avoir peur de perdre quelqu’un, sont des expériences qui précèdent les concepts qui permettront plus tard de les nommer, de les identifier. Le cinéaste recherche la métaphysique dans le comportement le plus originel.
« J’ai cherché des enfants là où je comptais tourner, dans le Var, entre 2022 et 2023… Au bout de quelques semaines, j’ai rencontré une vingtaine d’enfants dont déjà Kaylon [Géo], Kelsie [Ève] et Mohamed [Rouben], qui avaient trois, quatre et cinq ans à l’époque. Aux essais, je réalisais qu’ils étaient trop petits pour jouer les personnages écrits. Mais, ils s’imposaient aussi par la présence qu’ils avaient naturellement. Une année plus tard (le film était reporté faute d’argent) cela se présentait mieux, nous parvenions Les Roches Rouges | 11 à tourner des improvisations et j’assimilais surtout mieux leur tempérament propre pour commencer à les substituer aux caractères des personnages dont ils prenaient le dessus. » Bruno Dumont.
Au centre du film se trouve le jeune Kaylon Lancel qui interprète le personnage de Géo. Dumont a déclaré avoir compris que la meilleure solution n’était pas de demander à Kaylon de « jouer » Géo, mais que Kaylon était Géo. Primordial, ce parti pris artistique résume à lui seul toute l’esthétique du film. Chez Dumont, le casting vient modifier le personnage lui-même. Géo n’est pas un personnage préexistant que Kaylon devrait interpréter. C’est le personnage qui se construit à partir de la personnalité de Kaylon, de ses gestes, de son visage, de ses réactions, à partir de sa manière de regarder et de ne pas regarder. Le résultat est aussi impressionnant que fascinant tant l’enfant n’a rien du « jeune acteur » traditionnel. Il peut sembler absent, puis, tout à coup extraordinairement présent. Il grimace, s’agite, regarde ailleurs, semble ne pas écouter, puis soudainement effectuer un geste d’une précision inattendue. Le cinéaste ne filme pas son visage pour transmettre des émotions mais bien comme un paysage mouvant. Celui d’un être en devenir. Le jeune comédien court hors du champ, revient, s’approche de la caméra… Impressionnantes, la vitalité et l’énergie que dégage Kaylon Lancel donnent l’impression que le cadre est trop petit pour lui.
Fondamental, le duo qu’il forme avec Kelsie Verdeilles fonctionne parfaitement. Réelle, leur complicité apporte une véracité au film que Dumont n’aurait pu créer artificiellement. Timide et peu bavarde, parfait contrepoint de Kaylon Lancel, Kelsie Verdeilles interprète le personnage d’Eve. Dumont a déclaré qu’il aurait accepté de filmer une enfant mutique si elle était demeurée ainsi. Le cinéaste ne cherche pas à diriger les enfants pour les rendre conformes aux personnages mais ajuste ses personnages aux enfants. Eve n’est donc pas une héroïne enfantine conventionnelle elle non plus. Son intériorité se traduit dans les silences, les regards et les hésitations. C’est la puissance de son retrait qui la rend magnétique. Notons également que son maillot jaune vient contraster avec la roche rouge et le bleu marin pour lui créer une silhouette singulière repérable dans l’espace.
Autour du couple que forment Géo et Eve, Louise Podolski (Manon), Mohamed Coly (Rouben), Alessandro Piquera (B) et Meryl Pires (Do) forment le collectif sans lequel le récit ne pourrait exister. Leurs personnages ne sont pas développés selon les critères habituels mais selon une logique de constellation où chacun contribue à l’équilibre du groupe, à ses déplacements, à ses réactions et à ses rapports de force.
Louise Podolski, Mohamed Coly, Alessandro Piquera et Meryl Pires ne sont pas sollicités pour construire des « personnages » à part entière mais plutôt pour donner une épaisseur au groupe et une diversité de comportements. Ici, les personnages secondaires participent à construire le monde dans lequel les personnages principaux, Géo et Eve, évoluent. Si chacun des enfants possède bien son propre désir de reconnaissance, le choix de ne pas « trop » écrire ces personnages permet notamment de préserver leur spontanéité. Les personnages secondaires peuvent détourner le regard, interrompre une action, provoquer une réaction inattendue ou simplement rester dans le cadre. C’est cette part de « hasard contrôlé » qui est au cœur même du projet du cinéaste.
Basée sur l’idée paradoxale de tout contrôler pour laisser apparaître l’imprévu, la direction de ces jeunes enfants constitue immanquablement l’aspect technique le plus fascinant du film. Bruno Dumont a expliqué qu’il travaillait à partir d’un storyboard extrêmement précis, tout en acceptant les turbulences des enfants. Ces derniers disposaient d’une oreillette afin que le cinéaste puisse leur parler pendant les prises, notamment pour orienter leurs regards. L’impression de liberté des enfants qui se dégage des images est fabriquée par la précision et la subtilité du dispositif de Dumont. Le cinéaste ne laisse pas les enfants « faire ce qu’ils veulent », mais construit un cadre précis à l’intérieur duquel leur imprévisibilité peut se manifester. La forme et la technique sont contrôlées. Préférant modifier ses intentions plutôt que de contraindre ses interprètes, représente la manière dont Dumont travaille toujours avec les comédiens non-professionnels. Le cinéaste ne cherche pas à obtenir des performances de ses comédiens mais à capter ce qu’ils font.
Steve Le Nedelec

Les Roches Rouges, un film de Bruno Dumont avec Kaylon Lancel, Kelsie Verdeilles, Louise Podolski, Mohamed Coly, Alessandro Piquera, Meryl Pires… Scénario : Bruno Dumont. Directeur de la photographie : Carlos Alfonso Corral. Monatge : Bruno Dumont. Musique : Laia Torrents Carulla (Cabosanroque). Producteur : Joaquim Sapinho, Marta Alves, Fiorella Moretti. Coproducteurs : Roberto Minervini, Ines Vasiljevic, Stefano Sardo, Denise Ping Lee, Albert Serra, Montse Triola, Jean Bréhat et Alejandro Sugich. Production : Rosa Filmes – Luxbox- Nightswin – Andergraun Films – Tessalit Productions – Pulpa Film LLC – Sula Film – Denapa avec la participation Les Films du Losange Et le soutien de l’ICA – FVG – MIC – ICEC – Doha Film Institut. Distribution (France) : Les Films du Losange (sortie le 23 septembre 2026). Portugal – Italie -France – Espagne – Qatar. 2026. 1h31. Couleur. Format image : 1,66:1. Son : 5.1. Sélection Quinzaine des Cinéastes, Cannes 2026. Tous publics avec avertissement.