A bout de souffle est à peine sorti sur les écrans, que Jean-Paul Belmondo est à l’affiche d’un nouveau film : Classe tous risques (1960). Il le tourne sous la direction d’un jeune cinéaste Claude Sautet, alors que Godard est encore au montage d’A bout de Souffle. Claude Sautet à imposé Belmondo à ses producteurs qui n’en voulaient pas. Sautet l’avait repéré dans Les Tricheurs. La vedette du film est Lino Ventura, dont le visage est de plus en plus familier aux spectateurs. L’enjeu est de taille pour Claude Sautet qui considère ce film, après une première tentative, comme son véritable premier film. Il en va de même pour Belmondo qui pense que ce film va enfin lancer sa carrière. Contrairement au film de Godard, Classe tous risque est réalisé d’une manière professionnelle, scénario solidement charpenté et le découpage précis, rien n’est laissé au hasard.
Classe tous risques est un policier adapté du roman d’un ex condamné à mort devenu écrivain à succès José Giovanni. Son premier roman Le Trou venait d’être porté à l’écran par Jacques Becker. Plusieurs de ses œuvres feront l’objet d’adaptations dont L’excommunié sous le titre Un nommé La Rocca (1961), le premier film de Jean Becker, le fils de Jacques avec Jean-Paul Belmondo. José Giovanni en réalisera un remake en 1972 sous le titre La Scoumoune avec Jean-Paul Belmondo dans le même rôle. L’acteur sera l’interprète d’une autre de ses histoires mais sous la direction de Robert Enrico dans Ho ! En 1968. Contre toute attente ce n’est pas Classe tous risques qui triomphe sur les écrans, mais A bout de souffle avec retentissement international jusque-là inédit pour un petit film. La prestation de Jean-Paul Belmondo épate la profession et après des années de vaches maigres les propositions pleuvent…

Une double rencontre va alors être décisive pour la suite de la carrière de Jean-Paul Belmondo, Henri Verneuil et Michel Audiard. Henri Verneuil est l’un des rois du box-office français avec une série de films avec Fernandel. Leur dernière collaboration, La Vache et le prisonnier, est un triomphe avec plus de huit millions de spectateurs en France. Verneuil cherche à se renouveler. Il engage le jeune acteur de la Nouvelle Vague pour un sketch L’Adultère du film La Française et l’amour, celui-ci est dialogué par Michel Audiard. C’est le début d’une collaboration qui fera les beaux jours du cinéma du samedi soir. Jean-Paul Belmondo sera dirigé à sept reprises par Henri Verneuil (Un Singe en hiver, 100 000 dollars au soleil, Week-end à Zuydcoote, Le Casse, Peur sur la ville, Le Corps de mon ennemi et Les Morfalous).
Jean-Paul Belmondo accepte alors plusieurs films en Italie à la grande époque des coproductions Franco-italiennes. La Novice (Lettere di una novizia) est le portrait d’une jeune fille de bonne famille qui va prononcer ses vœux et dont une lettre indiquant qu’elle le fait contre sa volonté va faire basculer sa vie… Le film est produit par le grand producteur italien Carlo Ponti (et mari de Sophia Loren) et réalisé par Alberto Lattuada. Jean-Paul Belmondo est l’amant de la mère et de la jeune novice. La jeune fille est incarnée avec conviction par la belle Pascale Petit et le prêtre qui mène l’enquête sur la sincérité de la novice Massimo Girotti. C’est une légende du cinéma italien que croise Belmondo. Girotti avait fait sensation dans le rôle du vagabond dans Les Amants diaboliques (Obsessione, 1943) adaptation du fameux Facteur sonne toujours deux fois par Luchino Visconti. Il tourne sous la direction des plus grands cinéastes italiens (Blasetti, Rossellini, De Sica, Germi, Antonioni, Comencini, Bava, Scola, Corbucci), il incarne Spartacus, il est le patron qui abandonne son usine dans Théorème (1968) de Piero Paolo Pasolini, l’amant de la femme de Marlon Brando dans Le dernier tango à Paris (1972) de Bernardo Bertolucci…

Toujours pour Carlo Ponti, Belmondo enchaîne avec La Ciociara. Un chef-d’œuvre poignant dirigé par l’un des grands cinéastes du néoréalisme Vittorio de Sica (Le Voleur de Bicyclette, Miracle à Milan, Umberto D., etc.), Jean-Paul Belmondo accepte un rôle secondaire mais important dans ce drame inspiré de faits réels. Le rôle principal est interprété par Sophia Loren. Sa magistrale interprétation d’une mère meurtrie lui vaudra le prix d’interprétation à Cannes et l’Oscar de la meilleure actrice pour la première fois attribué à un rôle parlant non anglophone. Jean-Paul Belmondo est impressionné par le cinéaste du Voleur de bicyclette. De Sica tourne le jour et passe ses nuits aux tables des casinos. Parfois durant les prises, De Sica s’endort… et toute l’équipe attend que le Maestro se réveille pour le « Coupez ! »
Durant le tournage, Belmondo reçoit la visite de Jean-Pierre Melville pour le rôle-titre de Léon Morin prêtre. Le film qui doit être produit par Carlo Ponti et Georges de Beauregard est l’adaptation d’un remarquable roman autobiographique de Beatrix Beck couronné par le prix Goncourt, 1952. « Belmondo était très, très réticent, pour ne pas dire complètement hostile à ce projet, tout simplement parce qu’il avait peur », dit Jean-Pierre Melville. Belmondo décline la proposition du cinéaste qu’il avait rencontré la première fois brièvement sur le tournage d’A bout de souffle. Melville ne s’annonce pas vaincu et fini par convaincre l’acteur en lui faisant endosser la soutane !

Belmondo pense revenir en France quand il reçoit une nouvelle proposition italienne. Il refuse. Mais avant de partir, il reçoit le producteur Alfredo Bini dans sa chambre d’hôtel qui pose sur la table une mallette pleine de billets de banque… Devant tant de bonne volonté, Belmondo remet à plus tard son départ pour jouer dans Le Mauvais chemin (La Viaccia). Il ne le regrettera pas et le film de Mauro Bolognini est l’un des favoris de l’acteur. Jean-Paul Belmondo y donne pour la première fois la réplique à une splendide actrice, Claudia Cardinale. Belmondo incarne un jeune homme de la campagne qui tombe follement amoureux d’une prostituée. Il finira videur de la maison close où exerce sa dulcinée. C’est un très beau rôle dans un film particulièrement élégant. Cardinale est l’une des plus belles et subtiles actrices italiennes. Elle alterne avec un égal bonheur cinéma populaire et films d’auteurs. Du Guépard à Il était une fois dans l’Ouest en passant par 8 1/2, Les Professionnels, etc. Le couple Belmondo et Cardinale se reformera pour Cartouche (1962) et pour La Scoumoune (1972).
Belmondo enchaîne alors les tournages avec une véritable soif de jouer. De retour en France, il retrouve Jean-Luc Godard pour Une femme est une femme, aux côtés de la nouvelle muse et compagne du cinéaste, Anna Karina. Le budget, réuni par Georges de Beauregard avec Carlo Ponti, est plus important que celui d’À bout de souffle. Tourné en Scope et en couleurs magnifiques, le film oscille entre expérimentation, comédie romantique et comédie musicale, dans un mélange de liberté et d’invention qui caractérise alors le cinéma de Godard.

Belmondo a toujours aimé les films de cape et d’épée. Il ne pouvait que dire « oui » à la proposition de Philippe de Broca pour Les Trois mousquetaires. Belmondo avait fait la connaissance de son réalisateur sur le tournage d’A double tour, où il était assistant de Claude Chabrol. De Broca fait même une petite figuration dans A bout de souffle. Les deux hommes s’entendent parfaitement : même joie de vivre et goût pour la plaisanterie et les voyages. La distribution est alléchante autour de D’Artagnan-Belmondo, Sophia Loren, mais le projet pour des questions de droits sur l’œuvre de Dumas tombe à l’eau. De Broca n’abandonne pas l’idée d’un film de cape et d’épée. Il se lance dans un Cartouche. Belmondo retrouve sa complice du Mauvais chemin, Claudia Cardinale. Cartouche est le premier film de l’acteur sous la direction de Philippe de Broca. Ils se retrouveront pour des comédies enlevées et spectaculaires. Cartouche est un nouveau succès populaire pour l’acteur. La fantaisie, l’excellence des scènes d’action enchantent non seulement le public mais aussi la critique. Du cinéma commercial de grande qualité fait avec goût et intelligence.

Un Singe en hiver (1962) est écrit et conçu pour Jean Gabin. Belmondo tourne avec une légende du cinéma. Les premiers jours sont difficiles pour l’acteur qui n’ose pas aborder Gabin. Puis, un jour alors que Belmondo feuillette L’Equipe, journal qu’il lie depuis son premier numéro, Gabin intrigué engage la conversation. Très vite ils se trouvent des points communs et une passion pour le sport, en particulier la boxe et le foot. L’entente entre les deux acteurs est parfaite. Gabin voit dans le jeune acteur son successeur. Un Singe en hiver est un grand succès public et plusieurs scènes, dont celle de la corrida avec les voitures, sont cultes. Le film est un classique du cinéma populaire français des années 60.
Après la bonne expérience de Léon Morin, prêtre, Belmondo retrouve Melville pour un formidable film policier Le Doulos (1962). Cette fois-ci, Belmondo n’est pas un héros mais un indic. C’est un film policier sérieux, fait dans la mythologie du genre. Le Doulos baigne dans un « hommage » au cinéma et aux cinéastes américains qu’admirent l’homme au stetson et lunettes noires : Jean-Pierre Melville. La mise en scène est rigoureuse. Le réalisateur n’hésite pas devant le nombre de prises. Un plan-séquence est particulièrement célèbre, 9 minutes de mouvement et de dialogues dans le commissariat. La distribution est impeccable : Serge Reggiani, Jean Desailly, Michel Piccoli.
L’Ainé des Ferchaux (1962) est le troisième et dernier film issu de l’association Belmondo – Melville. Le film n’était pas destiné au cinéaste du Doulos. C’est Belmondo qui suggère son nom. Jean-Pierre Melville n’est pas un réalisateur commode, il est si excentrique et méticuleux qu’il en devient vite insupportable. Le tournage est un calvaire pour Charles Vanel qui pourtant en a vu d’autres. Belmondo ne supporte plus l’attitude de Melville, ses retards sur le plateau, alors que les acteurs et les techniciens sont en place depuis plusieurs heures. Trop c’est trop pour Belmondo. Alors que Melville arrive après plusieurs heures de retard, Belmondo l’empoigne et lui dit ses quatre vérités. Il quitte le plateau, ainsi que Charles Vanel, pour ne plus revenir. Melville terminera tant bien que mal et trouvera des solutions au montage pour pallier l’absence de ses acteurs. Belmondo acceptera de faire la postsynchronisation du film mais hors de la présence du réalisateur.
Fernand Garcia
Belmondo, le magnifique – Expostion et rétrospective du 7 octobre 2026 au 31 janvier 2027 à la Cinémathèque Française
