Les premières minutes
Annaliese (Paola Matos) se dirige d’un pas alerte vers la maison où l’attend son amant, Andrew (Mauro Rivera). Durant leurs ébats, celui-ci découvre au cou de la jeune femme un étrange pendentif : la patte du diable. L’étreinte est passionnée, mais, à distance, une poupée de cire à l’effigie d’Andrew est transpercée par une pointe. Une douleur fulgurante lui traverse la poitrine. Andrew pousse un dernier cri, dans lequel il prononce le nom de la responsable de cette infamie : « Fiona ». Puis son cœur lâche… Sa sœur, Carol (Vanessa Hidalgo), arrive en Angleterre avec son fiancé, Robert (Jeffrey Healey), afin de régler la succession. Ils sont accueillis par la veuve d’Andrew, Fiona, une femme à l’élégance aussi fascinante qu’inquiétante. Une fois installée dans la demeure familiale, à la campagne, Carol ne tarde pas à soupçonner sa belle-sœur de pratiquer la sorcellerie et d’être une adoratrice du diable…
Le film
Les Rites sexuels du diable sentent véritablement le soufre. Comme l’annonce le slogan de l’affiche espagnole, « sexe, dépravation et aberrations dans un film qui semble avoir été réalisé par le diable ». José Ramón Larraz nous plonge au cœur d’une secte satanique retranchée dans la campagne anglaise. La brave Carol est destinée à devenir l’instrument du démon, mais avant d’atteindre le Sabbat, elle devra franchir différentes étapes destinées à la préparer, à son corps défendant, à cette cérémonie démoniaque.
Carol se retrouve plongée dans un véritable cauchemar, découvrant peu à peu ce qui se trame au sein de cette communauté. Son fiancé, professeur de latin, se laisse à son tour envoûter par Fiona. Le scénario de Larraz emprunte alors à la construction paranoïaque de Rosemary’s Baby, où l’héroïne, progressivement isolée, voit son entourage se retourner contre elle. Larraz réussit ainsi à installer une atmosphère d’étrangeté, notamment grâce à une photographie légèrement granuleuse qui accentue le sentiment de malaise.

Si l’aspect fantastique, certes conventionnel, est parfaitement agencé, la progression dramatique passe également par une succession de rites sexuels. Carol entretient une sexualité épanouie avec son amoureux, ce que montre le film dès leur arrivée au cottage. Cette scène d’intimité est aussitôt détournée par Larraz, qui la fait basculer dans le voyeurisme : dissimulée derrière un trou dans le mur, Fiona observe leurs ébats tout en se donnant du plaisir. L’érotisme, ou plutôt les scènes de sexe, vont dès lors suivre une progression parfois assez surprenante.
Eve s’est laissée aller à la tentation du diable jusqu’à se perdre. Carol va se perdre à son tour dans les sentiments interdits et troubles. Elle phantasme une relation incestueuse avec son frère sous le regard de son épouse, Fiona. Autour de Carol, les satanistes mettent en place des rituels qui l’impactent de manière surnaturelle. Ainsi, une séquence frappe l’imagination : la préparation masturbatoire d’un bouc puis son accouplement avec une jeune femme, l’ensemble se déroule le plus naturellement du monde. Il faut reconnaître à Larraz une réalisation pour le moins habile. Autre pratique associée à l’univers démoniaque, la sodomie. Elle est pratiquée par Robert sur Carol comme acte de soumission au diable et sous la forme d’un empalement avec une épée sur un pauvre bougre qui voulait dénoncer le groupe.
Si les personnages, féminins comme masculins, se dénudent régulièrement au fil de l’histoire, Larraz filme ces corps avec un érotisme assez froid, qui n’en distille pas moins un certain trouble. Les actrices sont absolument charmantes, qu’il s’agisse d’Helga Liné, de Vanessa Hidalgo, de Carmen Carrión ou de Paola Matos. Elles donnent tout le sel du film. Vanessa Hidalgo, qui incarne Carol, affiche une plastique superbe. Les Rites sexuels du diable est le dernier film dans lequel elle est identifiée. En trois ans, elle aura tourné dans onze films avant de disparaître des radars. Paola Matos, quant à elle, débute avec Les Rites sexuels du diable et disparaît des écrans deux ans plus tard, après seulement cinq films.

Carmen Carrión aura une carrière plus longue, exclusivement consacrée au cinéma bis. Elle se retrouve aussi bien dans des comédies sexy que dans des productions ouvertement érotiques. Elle incarne le plus souvent des femmes mûres et autoritaires, auxquelles elle apporte une grande conviction. Carmen tourne à plusieurs reprises sous la direction de Jess Franco, notamment dans Historia sexual de O (1984), où elle incarne Wanda Von Karlstein. Un film sans doute plus sadien que ne le laisse supposer son titre. Elle retrouve une seconde fois José Ramón Larraz pour une farce, Juana la Loca… de vez en cuando (1983). Carmen Carrión abandonne le cinéma en 1988 et apparaît une dernière fois en 1991 dans une série télévisée espagnole. Elle se consacre alors à ses boutiques de prêt-à-porter à Madrid.
Helga Liné naît à Berlin en 1932, mais c’est au Portugal, où ses parents juifs allemands se sont réfugiés pendant la Seconde Guerre mondiale, qu’elle fait ses premiers pas dans le spectacle. Elle y devient danseuse et acrobate dans des numéros de cirque avant de faire, à seulement huit ans, ses débuts à l’écran dans Porto de Abrigo (1941) du Portugais Adolfo Coelho. Elle garde un excellent souvenir de cette première expérience et de l’ambiance du tournage. Ses parents s’installent ensuite en Espagne, où sa carrière cinématographique prend véritablement son essor. Elle continue néanmoins de travailler au Portugal, faisant régulièrement la navette entre les deux pays pour participer à des productions locales. En 1954, elle tient ainsi le rôle principal d’O Cerro dos Enforcados, un drame historico-fantastique adapté d’Eça de Queirós et réalisé par Fernando Garcia.

Durant les années 50, elle se produit également sur scène à Madrid dans la célèbre revue Mujeres de papel. Mais le cinéma finit par prendre définitivement le dessus au tournant des années 60. En 1960, Helga Liné quitte l’Espagne pour l’Italie, où elle va connaître une période particulièrement prolifique : en seulement six ans, elle tourne pas moins de 36 films. Elle passe avec une étonnante facilité du film à grand spectacle au péplum, de l’horreur au western, sans oublier les films d’espionnage inspirés de la vogue James Bond. Elle tourne sans relâche, illuminant les salles populaires de sa beauté rousse. Sa filmographie italienne et espagnole ressemble alors à un véritable who’s who de la série B européenne. Elle travaille notamment avec Eugenio Martín, Antonio Isasi-Isasmendi, Alberto De Martino, Umberto Lenzi, Mario Caiano, Sergio Grieco, León Klimovsky, Rafael Romero Marchent, Amando de Ossorio ou encore Terence Young. Au début des années 70, elle retourne en Espagne, où elle poursuit une carrière particulièrement éclectique.
Elle rencontre pour la première fois José Ramón Larraz à l’occasion d’Estigma (1980). L’entente semble bonne puisque les deux enchaînent avec Las alumnas de Madame Olga (1981), puis Les Rites sexuels du diable (1982). Helga Liné est alors une véritable icône du cinéma populaire espagnol. La même année, elle rencontre le pape de la Movida, Pedro Almodóvar, qui la dirige dans Le Labyrinthe des passions (Laberinto de pasiones, 1982), puis dans La Loi du désir (La ley del deseo, 1987). La collaboration ne semble toutefois pas avoir laissé un souvenir impérissable à l’actrice, qui déclarera dans la presse espagnole : « Je me suis bien entendue avec tous les réalisateurs sauf Almodóvar. » Helga Liné se retire progressivement du cinéma au milieu des années 2000 et s’installe à Buenos Aires, mettant ainsi un terme à une carrière de plus d’un demi-siècle, menée entre l’Espagne, l’Italie et le Portugal.

José Ramón Larraz est un cas pour le moins atypique. Il débute dans les années 50, alors qu’il n’a qu’une vingtaine d’années, comme scénariste et dessinateur de bandes dessinées dans sa ville natale de Barcelone. Il s’installe ensuite en France puis en Belgique pour poursuivre cette activité et travaille notamment pour Spirou. Mais Larraz ne tarde pas à se tourner vers le cinéma. Il réalise son premier film en Angleterre, L’Enfer de l’érotisme (Whirlpool), un thriller érotique construit autour d’une relation trouble à trois, qui attire l’attention sur lui. Il va dès lors poursuivre dans cette voie, laissant libre cours à son goût pour les situations sulfureuses, la violence et les perversions. Il tourne généralement en Angleterre, véritable terre d’adoption pour une grande partie de sa filmographie. C’est là qu’il réalise son film le plus réputé, Symptoms (1974), avec Angela Pleasence, fille de Donald Pleasence. Présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, le film marque durablement les esprits et reste aujourd’hui l’un des titres les plus estimés de sa filmographie.
Il poursuit sa carrière sur sa terre natale, où il réalise une série de films à connotation érotique, toujours traversés par des relations troubles et un fond particulièrement perturbant. Le sommet de cette période est sans doute La visita del vicio (1978), qui raconte l’histoire d’une jeune femme hantée par le fantasme d’un homme nu à cheval, qui l’agresse et la maltraite. Peu à peu, le cavalier finit par investir sa réalité. Le film atteint alors une forme de surréalisme lorsque la jeune femme se retrouve à l’intérieur d’une jument factice, semblant littéralement ne faire plus qu’un avec l’animal, jusqu’à se faire grimper dessus. Les Rites sexuels du diable est le dix-huitième film de José Ramón Larraz et sonne un peu comme la fin d’une époque. On y retrouve en effet plusieurs de ses obsessions : les relations troubles, le désir comme instrument de domination, le voyeurisme et cette frontière constamment brouillée entre fantasme et réalité. Mais le fantastique prend ici une place plus importante, plongeant ses personnages dans un univers ésotérique où la sexualité devient l’un des instruments du rituel.

Larraz réalisera encore quelques films par la suite, mais son cinéma va progressivement perdre cette atmosphère si particulière, à la fois érotique, fantastique et profondément perverse. Quelque chose semble s’être définitivement dissipé après Les Rites sexuels du diable. Le film apparaît ainsi comme l’un des derniers témoignages d’un cinéma où Larraz pouvait encore laisser libre cours à son goût pour l’étrange, le sulfureux et les fantasmes les plus dérangeants. Une manière, finalement, de refermer un chapitre particulièrement singulier de sa carrière.
Les Rites sexuels du diable est une curiosité qui mérite amplement que l’on s’attarde sur ce singulier vestige du cinéma de terreur hispanique. Un film imparfait, mais suffisamment étrange et sulfureux pour conserver encore aujourd’hui son pouvoir de fascination.
Fernand Garcia

Les Rites sexuels du diable bénéficie d’une très belle édition digipack en combo (DVD + Blu-ray) chez Artus Films. Une première en France pour José Ramón Larraz, dont les films sont longtemps restés inédits dans nos salles et en vidéo. En complément, l’éditeur propose une présentation du film par Sébastien Gayraud, écrivain et conférencier, et Emmanuel Le Gagne, rédacteur cinéma pour Culturopoing. Les deux intervenants retracent d’abord la carrière de José Ramón Larraz, « un oublié du bis », de la bande dessinée au cinéma, avant d’analyser longuement le film. Une présentation instructive de 41 minutes.
Les Rites sexuels du diable (Los ritos sexuales del diablo / Hot Fantasies / Black Candles), un film de José Ramón Larraz (Joseph Braunstein) avec Helga Liné (Martha Belton), Vanessa Hidalgo (Vanesa Ashley), Jeffrey Healey, Alfred Lucchetti (Christopher Wright), Carmen Carrión (Betty Webster), Julia Caballero (Lucille Jameson), Manuel Gomez Alvarez, Paola Matos (Rose Wren)… Scénario : José Ramón Larraz. Directeur de la photographie : Juan Mariné (Alan Clarke). Direction artistique : John Hanford. Montage : Harold Wallmann. Musique : Marcello Giombini (Cam). Producteur exécutif : Jim Willcox. Producteur associé : Nancy Rolseth. Production : La Hispaniola P.C. Espagne. 1982. 1h21. Couleur. Format image : 1,66. 16/9e Son : Version orignal en anglais sous-titrée en français. Interdit aux moins de 16 ans.