La Petite – Louis Malle

Les premières minutes


1917. Storyville, La Nouvelle-Orléans. Dans l’une des maisons closes les plus réputées du quartier, Violet (Brooke Shields), douze ans, assiste à l’accouchement de sa mère, Hattie (Susan Sarandon). Après un travail difficile, celle-ci donne naissance à un petit garçon. Violet prévient aussitôt les autres pensionnaires de l’établissement, qui poursuivent leurs activités auprès d’une clientèle pour le moins huppée. Le « professeur » (Antonio Fargas), pianiste de la maison, décide alors de faire plaisir à Violet. Il « enfante » à son tour, sur son clavier, un rythme entraînant pour accueillir ce bébé que sa mère « a jeté dans ce monde cruel contre son gré, un soir comme ce soir »… 

Le film

Louis Malle avait besoin d’un nouvel horizon. Il en avait assez de l’hypocrisie d’une critique capable d’encenser un film le matin avant de le démolir, l’après-midi venu, dans des articles rageurs. Le cinéaste avait connu les succès, mais aussi son lot de polémiques et de scandales. Son dernier film avant son départ pour les États-Unis, Black Moon, « tourné en marge de la réalité », rare exemple de film français se déroulant dans un futur proche, avait divisé. Il était temps pour Louis Malle de partir. Depuis plusieurs années, il nourrissait le projet de tourner aux États-Unis, avec l’espoir d’y retrouver un second souffle.

Depuis Les Amants, Louis Malle recevait régulièrement des propositions de producteurs américains. La Petite (Pretty Baby, 1978) est produit par la Paramount. Le sujet est audacieux : le film suit le parcours d’une jeune fille de treize ans et de sa mère, prostituée dans un bordel de La Nouvelle-Orléans en 1917. C’est à travers les yeux de la jeune fille que nous découvrons cet univers, ses clients, ses prostituées… La fillette devient bientôt le modèle favori d’un photographe qui tombe amoureux d’elle. Pour son premier film américain, Louis Malle ne choisit donc pas la facilité, s’attaquant à un thème particulièrement dérangeant : la prostitution infantile. Pour le cinéaste, La Petite « est la prolongation de ce travail de remise en question (de la société, NDLR) : regarder ce qui paraît inacceptable et voir… ». Il écrit le scénario avec Polly Platt, remarquable scénariste, décoratrice et grande cinéphile, qui avait notamment travaillé au début des années 1970 aux côtés de son compagnon d’alors, Peter Bogdanovich.

Louis Malle recherche depuis longtemps un sujet qui l’intéresse et qui puisse être tourné aux États-Unis. Il découvre un album de photographies d’Ernest Bellocq, photographe des bordels de La Nouvelle-Orléans au début du XXe siècle. Il s’intéresse particulièrement au quartier de Storyville, qui concentre alors les maisons closes de la ville. Les photographies de Bellocq constituent un témoignage précieux sur cette époque. Elles montrent ces femmes dans leur environnement, loin des représentations convenues de la prostitution. À partir de ce matériau, auquel viennent s’ajouter certains éléments de la vie de Bellocq, Louis Malle imagine une chronique de la vie dans un bordel. Mais le cinéaste est également intéressé par la question de la prostitution des mineures. Louis Malle s’est toujours intéressé à l’enfance et à l’adolescence. Beaucoup de ses films s’inscrivent ainsi dans ce difficile passage de l’enfance à l’âge adulte.

Cette ouverture au monde des adultes peut avoir des effets destructeurs. Il suffit de se remémorer l’itinéraire du jeune paysan de Lacombe Lucien. Cette attention portée aux enfants, à leur complexité et à leur confrontation avec le monde des adultes, trouvera une forme de « conclusion » avec Au revoir, les enfants. Ce film autobiographique viendra, rétrospectivement, éclairer une grande partie de son œuvre. Un autre aspect intéresse particulièrement Louis Malle : le jazz. Cette musique est déjà présente dans plusieurs de ses films précédents. La Nouvelle-Orléans lui offre naturellement un cadre idéal pour évoquer cette musique fondamentale dans l’histoire culturelle américaine.

Pour construire leur scénario, Louis Malle et Polly Platt s’inspirent également de l’histoire d’une jeune fille contrainte à la prostitution par sa mère, relatée dans Storyville, New Orleans: Being an Authentic Illustrated Account of the Notorious Red-Light District, ouvrage de l’historien Al Rose publié en 1974. La prostitution était alors autorisée dans le quartier de Storyville jusqu’en 1917. Louis Malle situe le début de son film quelques semaines avant la fermeture des maisons closes. Le choix est dramatiquement fort : il filme la fin d’un monde, presque celle d’une microsociété. Évidemment, la prostitution ne disparaîtra pas avec cette vague de puritanisme, mais elle s’étendra de façon plus clandestine et plus glauque à l’ensemble de la ville.

Louis Malle observe le fonctionnement de cette maison close comme celui d’un véritable petit monde, où se côtoient différentes générations, mais où les clients appartiennent pour la plupart à la bourgeoisie. L’établissement lui-même évoque d’ailleurs une maison de la haute société. Le salon est particulièrement élégant et distingué, tandis que les chambres réservées aux ébats varient considérablement selon les moyens financiers des clients. On passe ainsi d’une pièce richement aménagée à une chambre beaucoup plus pauvre, presque une chambre de bonne, destinée aux moins fortunés. Ce dispositif n’est pas sans rappeler celui de La Règle du jeu de Jean Renoir. Comme chez Renoir, une société hiérarchisée se retrouve réunie dans un même lieu, avec ses codes, ses rapports de classe et ses frontières invisibles. Mais derrière les espaces réservés aux clients, les prostituées vivent dans des chambres quelconques et souvent sombres, à l’écart de ce décor bourgeois.

Louis Malle observe cet univers sans porter de jugement moral. Cette liberté permet à chaque personnage d’avoir ses raisons, ses contradictions et sa propre manière de vivre. Le film adopte ainsi deux points de vue. Celui de Violet, d’abord, une jeune fille qui, malgré son âge, se montre étonnamment mature lorsqu’il s’agit du sexe et de certains rapports entre les hommes et les femmes, tout en conservant dans ses réactions des traces de la naïveté de l’enfance. Et celui d’Ernest Bellocq, photographe désargenté et artiste qui peine à vivre de son art. Il va au bout de sa démarche et photographie les prostituées dans leur univers. Lorsqu’il arrive au bordel, il est d’abord pris pour un homosexuel parce qu’il ne monte pas avec les filles. Mais il n’est pas là pour cela. Il cherche à saisir une réalité et à la transformer en œuvre artistique (en ce sens c’est aussi la démarche de Louis Malle).

Bellocq tombe amoureux de Violet. Une relation aussi improbable pouvait facilement conduire le film vers le mélodrame ou le scandale. Louis Malle évite ces pièges en inscrivant avec beaucoup de précision cette histoire dans son époque et dans son contexte social. Rien de spectaculaire : la relation entre les deux personnages apparaît comme la continuation d’un lien né dans le bordel. À cette époque, pour une prostituée, l’une des rares possibilités de quitter la maison close était d’épouser un homme capable de l’entretenir, et si possible fortuné. Cette perspective n’était finalement pas si éloignée de celle qui s’offrait aux jeunes femmes de la bourgeoisie. Pour elles aussi, le mariage constituait souvent le moyen de quitter la maison familiale et d’accéder à une autre vie, à condition de « trouver un bon parti ». Derrière les différences de milieu, Malle fait ainsi apparaître une même forme de dépendance à l’égard des hommes et du mariage.

L’autre relation importante du film est celle qui unit la mère et la fille. Elle s’avère assez étonnante car, là encore, Louis Malle joue la carte du plus grand naturel. Il ouvre le film sur le visage de Violet, qui regarde hors champ quelque chose que nous ne voyons pas mais que nous entendons. Les râles d’une femme, que l’on pourrait d’abord prendre pour des gémissements de plaisir, sont en réalité ceux de Hattie, sa mère, en train d’accoucher. Violet a donc déjà été témoin de rapports sexuels et assiste ici, pour la première fois, à la naissance d’un enfant. Les mystères de la mécanique humaine semblent n’avoir plus beaucoup de secrets pour elle. Violet est davantage une amie ou une partenaire pour sa mère qu’une véritable enfant. Ce n’est qu’à de rares moments qu’elle retrouve sa place de fille. Elle découvre d’ailleurs la beauté de sa mère à travers les photographies de Bellocq. Ces images lui révèlent une autre Hattie et commencent à lui faire comprendre qu’il existe quelque chose de plus profond qui se cache derrière les apparences et les corps. Ce qui manque encore à Violet dans son expérience, et qu’elle aura du mal à comprendre, c’est la place de l’amour dans une relation humaine. Sa mère ne lui a jamais véritablement transmis cette dimension. Elle va en faire l’apprentissage avec Bellocq, avec tout ce que cette découverte comporte de bouleversements, de moments heureux et de désillusions.

Hattie, elle, est prostituée depuis longtemps. Violet, puis son fils, sont nés dans un bordel. Pour elle, le monde passe d’abord par le corps. La nudité est naturelle et ne suscite aucune honte : son corps appartient à son quotidien, à son travail, à son existence même. Mais l’accumulation des relations avec de nombreux clients apporte également son lot de conséquences, notamment les maladies sexuellement transmissibles. Hattie est ainsi une femme, mais aussi parfois une adolescente qui semble elle-même chercher sa place dans le monde. Elle espère encore devenir une femme respectable, grâce à un homme qui l’emmènerait loin de la maison close. Mais l’une de ses collègues lui rappelle cruellement les limites de cette aspiration : « Les gens respectables sont ceux qui se couchent sur toi tous les soirs. ».

Leurs destinées sont parallèles, s’inversent et se croisent en permanence. La fille est parfois plus adulte que la mère, puis, à d’autres moments, c’est l’inverse. Ainsi va la vie dans ce monde clos, presque refermé sur lui-même. L’extérieur, ce sont les hommes qui y entrent, avec leurs perversions, leurs tics, leurs hypocrisies, mais parfois aussi avec de véritables sentiments. Sous leur apparente naïveté, les filles ne sont d’ailleurs pas dupes. Elles savent ce que sont les hommes et ce qu’ils viennent chercher. Alors, faute de mieux, il faut profiter des bons moments. La fermeture des maisons closes marque pour Hattie et Violet le début d’une nouvelle ère. Violet renonce à poursuivre sa relation avec Bellocq et retrouve sa place d’adolescente auprès de sa mère et de son petit frère, dans une nouvelle cellule familiale où un homme peut enfin occuper la place du père. Une parenthèse se referme ainsi sur un quai de gare. Louis Malle termine son film comme il l’avait commencé : sur un gros plan du visage de Violet. Entre ces deux regards, toute une enfance vient de s’écouler.

La mise en scène de Louis Malle prend appui sur les personnages. Il part toujours d’eux et les mouvements de caméra les accompagnent, épousant leurs déplacements et leurs relations. À l’intérieur de la maison, les prostituées fonctionnent comme une véritable troupe : chacune possède son caractère et toutes interagissent les unes avec les autres. Cette circulation permanente donne au film un rythme remarquable. Évidemment, Louis Malle privilégie Violet, qui constitue notre porte d’entrée dans cet univers. Mais il introduit habilement, avec Bellocq, une dimension artistique qui modifie également notre regard sur le décor. À travers le photographe, il passe de l’intérieur à l’extérieur par le prisme de l’esthétique photographique. Certains cadres semblent ainsi faire écho aux images de Bellocq, mais transposées dans la couleur et dans le mouvement du cinéma.

La séquence de la sortie au bord de la rivière fait notamment référence au Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet. Une manière, peut-être, d’inscrire le film dans une certaine filiation française. Car, si La Petite est tourné à La Nouvelle-Orléans et profondément ancré dans une histoire et une culture américaines, le regard que Louis Malle porte sur cette époque reste celui d’un Européen. Ce décalage n’est en rien un contresens. Il lui permet au contraire d’apporter au film un ton naturaliste qui contribue à sa grande unité. Pour la photographie, Louis Malle retrouve Sven Nykvist, son directeur de la photographie sur Black Moon. Le chef opérateur suédois va lui aussi entamer aux États-Unis une brillante carrière, tout en poursuivant son extraordinaire collaboration avec Ingmar Bergman. Son travail sur La Petite accompagne parfaitement cette volonté de Malle : observer les personnages avec naturel tout en donnant à cet univers une véritable dimension picturale.

Avec La Petite, Louis Malle ne signe donc pas seulement son premier film américain. Il retrouve, de l’autre côté de l’Atlantique, plusieurs de ses obsessions : l’enfance confrontée au monde des adultes, les mécanismes d’une société qui prétend se donner des règles, mais aussi la frontière incertaine entre innocence et expérience. En choisissant de ne jamais juger ses personnages, il évite le piège du film à thèse et laisse apparaître toute la complexité de leurs relations. Le scandale qui accompagnera le film ne doit pourtant pas faire oublier la délicatesse de sa mise en scène. Derrière un sujet qui pouvait facilement devenir racoleur, Malle construit un film profondément humain, attentif aux gestes, aux regards et aux silences. Violet n’est jamais réduite à une victime. La Petite est un film un américain par son décor et son histoire, mais profondément mal­lien par son regard et qui s’inscrit totalement dans son œuvre.

Fernand Garcia

La Petite bénéficie d’une édition combo (Blu-ray + DVD) et d’une édition DVD unitaire chez Sidonis – Calysta. Master haute définition. En complément, une présentation du film par Aurore Renaut, historienne du cinéma. Elle commence par une mise au point, devenue nécessaire, sur les scènes de nudité de Brooke Shields. Elle rappelle fort justement qu’il ne s’agit pas d’images gratuites et que le film ne contient ni pornographie ni scène de sexe. Brooke Shields elle-même a d’ailleurs qualifié le film de « bon goût ». Après cette longue mise au point, Aurore Renaut revient sur la genèse de La Petite et l’inscrit dans l’œuvre de Louis Malle. Mais à force de revenir sur les scènes de nudité de la jeune actrice et sur les polémiques qu’elles ont suscitées, cette présentation finit paradoxalement par leur accorder une place disproportionnée. Elle donne même parfois le sentiment que la question de leur suppression pourrait être dissociée du film lui-même, alors que ces images participent précisément à la mise en scène et au regard que Malle porte sur son personnage. Une intervention intéressante par les informations qu’elle apporte sur le film, mais qui aurait gagné à consacrer davantage de temps à son analyse plutôt qu’à sa justification (48 min).

La Petite (Pretty Baby), un film de Louis Malle avec Keith Carradine, Susan Sarandon, Brooke Shields, Antonio Fargas, Frances Faye, Gerrit Graham, Mae Mercer, Diana Scarwid, Barbara Steele, Matthew Anton… Scénario : Polly Platt. Histoire : Polly Platt & Louis Malle. Directeur de la photographie : Sven Nykvist. Décors : Trevor Williams. Costumes : Mina Mittelman. Supervision du montage : Suzanne Baron. Montage : Suzanne Fenn. Musique : Jerry Wexler. Productrice associée : Polly Platt. Producteur : Louis Malle. Production : Paramount Pictures. 1978. 115 minutes env. Couleur. Format image : 1,85:1. Son : Version originale avec sous-titrées en français et Version française. Sélection officielle, compétition, Festival de Cannes, 1978. Grand prix de la commission supérieur technique. Interdit aux moins de 16 ans.