La Coupe à 10 francs – Philippe Condroyer 1/2

Invisible depuis 40 ans, les curieux qui voulaient voir La coupe à 10 francs de Philippe Condroyer devaient se rendre à la Bifi à la Cinémathèque française qui disposait d’une vieille vhs. Après sa redécouverte aux Rencontres cinématographiques de Seine-Saint-Denis de 2012, ce véritable ovni ressort en salle dans une version restaurée et distribué par Madadayo Films.

En 1974, à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, les festivaliers découvrent un film américain indépendant qui va faire date, Mean Streets d’un jeune cinéaste qui deviendra incontournable, Martin Scorsese, et ses jeunes acteurs, Robert de Niro et Harvey Keitel qui voient s’ouvrir à eux une décennie fabuleuse.

Avec Mean Streets, Pierre-Henri Deleau – le meilleur sélectionneur qu’est connu le Festival de Cannes depuis sa création – fait aussi découvrir Sweet Movie de Dusan Makavejev et la danse nue d’Anna Prucnal  autour d’un enfant et les tonnes de chocolat moulant le corps de Carole Laure qui feront scandale, Il était une fois un merle chanteur enfin libéré par les Soviétiques, la révélation d’un cinéaste géorgien Otar Iosseliani. Une jeune actrice, Sissy Spacek, qui n’est pas encore la « Carrie » de Brian De Palma, illumine de son éclatante rousseur, The Migrants de Tom Gries. Vai trabalhar Vagabundo d’Hugo Carvanna prouve que le cinéma Novo est encore vivant. L’allemand Alexander Kluge s’interroge sur la condition de la femme dans notre société de consommation avec Travaux occasionnels d’une esclave

Et du côté français, Jacques Rivette débarque à la Quinzaine avec l’un de ses meilleurs films Céline et Julie vont en bateau, voyage fantastique avec les radieuses Juliet Berto et Dominique Labourier et puis… La Coupe à 10 francs, « petit » film français que personne n’attendait.

La Coupe à 10 francs

Son réalisateur, Philippe Condroyer qui avait tourné beaucoup de films industriels, n’avait à son actif que deux longs métrages. Tintin et les oranges bleues, une adaptation d’Hergé qui va se bonifier avec le temps et un thriller, Un homme à abattre avec Jean-Louis Trintignant et Valérie Lagrange…

Rien qui pouvait laisser entrevoir le choc que représente La coupe à 10 francs.

C’est sur un coup de colère, en découvrant en 1970, dans le Nouvel Observateur, ce fait divers concernant un jeune employé d’une menuiserie locale, Albert Lefort, que Philippe Condroyer s’embarque dans ce qui deviendra l’un des meilleurs films français des années 70.

Philippe Condroyer écrit en 15 jours, l’histoire de ce jeune ouvrier qui, parce que son patron l’oblige couper ses cheveux longs, se suicide par le feu devant la porte de l’usine.

Dans le dossier de presse de 1975, Philippe Condroyer explique qu’il a voulu faire ce film pour « essayer comprendre ce geste qui m’a bouleversé. Comment un garçon de 19 ans peut-il se suicider ? Et pourquoi devant son usine ? La question est humainement fondamentale même si elle reste sans vraie réponse. L’objet apparent du conflit: des cheveux trop longs pour certains, sujet dérisoire, mais qui situe d’un coup la frontière du «pouvoir» des uns et des autres. Pouvoir du patron, pouvoir du père, pouvoir de la société et pouvoir du libre arbitre. Le schéma du fait divers est exemplaire et atroce. Mon travail de scénariste au sens habituel du mot est d’avoir inventé l’anecdote «petits détails longtemps cachés» et d’avoir pris la place du seul témoin qui ne parlera plus, en conservant la structure de l’évènement réel, et de ressentir comment toutes les voies s’étaient fermées autour de lui. le suicide dit Valery c’est l’absence des autres. Ce suicide n’est pas pour moi un acte de désespoir, un acte négatif. C’est un acte de survie, une affirmation, et une expression de l’individu. La volonté de venir mourir devant son usine, sur le pas de la porte du patron est un geste ultime de liberté agressive, c’est l’ultime moyen qu’il trouve pour prouver, pour se prouver et affirmer qu’il existe de manière paroxystique, et aussi un refus des conditions de vie créées sinon tolérées par la société. C’est un acte d’accusation. Il prouve ainsi qu’il relève le défi de la société et se libère par cette protestation de mort de toutes les contraintes sociales et individuelles. »

La Coupe à 10 Francs

Condroyer déplace le fait-divers d’Ille-et-Vilaine à une petite ville de province. « Je n’ai pas voulu faire d’enquête sur place, car tout n’eût été que délations, mensonges, ragots, ou peut-être objectivité, mais aurais-je pu déceler le bon grain de l’ivraie ? Et puis, je tenais essentiellement à garder la ligne toute décantée d’un fait divers qui aurait pris ses distances par rapport à l’événement. Ce qui m’a intéressé c’est le côté «mythe» : une histoire apparemment ordinaire, dont les implications et les résonances concernent particulièrement les individus et le système social dans lequel ils vivent. Dans le film, le fait divers est souligné par la fin tragique du héros qui projette sur tous les événements qui ont précédé son suicide une lumière qui provoque la réflexion. »*

Condroyer révèle les rapports de classe « Dans le film, le père d’André apprend par son patron que son fils a fait des bêtises : j’ai ajouté là une articulation différente et importante : la solidarité de patron à patron – entre gens de la même classe, on se rend service – et le poids de la pression psychologique exercée à l’encontre de personnages comme André ou son père » et développe un autre élément qui s’avèrera primordial dans la structure de son film « Autre différence : le fait divers ne mentionnait aucune jeune fille. Or, à l’âge de ces garçons, les filles jouent un rôle important : la sexualité, l’amour… J’ai considéré qu’il était nécessaire, au niveau de l’étude psychopathologique du héros principal – si j’ose ainsi m’exprimer -, que le rôle féminin soit dessiné. Je n’en ai pas abusé, ni dans un sens purement sentimental, car, alors, je m’échappais de la structure du fait divers : s’il y avait eu amour entre les deux, j’espère que cet amour aurait sauvé André ».

Philippe Condroyer met clairement en place des rapports générationnels dans l’après-68, et dans un ressentiment des « anciens » envers les jeunes « Évidemment, ce film fait réfléchir sur la lutte des classes, le conflit des générations, la dépendance des employés envers leurs patrons, l’éducation donnée à certains et pas à d’autres. Il est donc politiquement récupéré, et c’est tant mieux ! Mais, au départ, mon propos était — et il le reste toujours (on peut avoir plusieurs propos dans une même démarche) — de dénoncer le manque de considération à l’égard d’autrui, ce racisme quotidien à tous les niveaux… ».

Financé avec seulement une avance sur recettes du CNC, Condroyer tourne le film dans des conditions précaires, en équipe réduite avec 4 semaines de tournage en 16 mm qui seront interrompues par une grève des techniciens soutenue par le réalisateur, à l’encontre de son producteur Louis Duchesne. Mais le film arrive toutefois à bon port.

Condroyer confie le rôle difficile d’André à un jeune acteur Didier Sauvegrain de 24 ans. Il avait fait ses débuts au cinéma, quelques mois auparavant, dans une comédie sexy, Et avec les oreilles qu’est-ce que vous faites ? d’Eddy Matalon. Il est ici remarquable, Sauvegrain exprime avec une grande finesse tout le désarroi d’un jeune confronté à une situation intolérable. C’est aussi la première apparition à l’écran de Roselyne Vuillaumé, l’étonnante petite boulangère des Doigts dans la tête de Jacques Doillon tourné après La coupe à 10 francs et sorti deux mois avant.

Malgré son très bon accueil critique à la Quinzaine des réalisateurs 1974, La coupe à 10 francs, tourné en 16 mm puis gonflé en 35, eut toutes les peines du monde à sortir. Il est distribué dans quatre salles, le 19 Février 1975, sans aucune publicité, avec seulement trois affiches dans Paris. Et tombe ensuite dans l’oubli.

Quatre décennies plus tard, La coupe à 10 francs réapparait enfin dans une version restaurée et numérisée. Il est grand temps de redécouvrir cet admirable film, ce « cri contre l’intolérance et pour le droit à l’indépendance dont le dernier bastion s’avère la liberté de la personne physique ».

August Tino

* Toutes les citations proviennent d’un entretien avec Philippe Condroyer par Pierre Murat, pour Les Fiches du cinéma, en mars 1975.

A lire : La Coupe à 10 francs – Revue de presse 1975

La Coupe à 10 francs Affiche

La coupe à 10 francs, un film de Philippe Condroyer avec Didier Sauvegrain (André), Roseline Villaumé (Léone), Alain Noel, Jean-Pierre Frescaline, Benoit Tostain, Hervé Lasseron (les copains), Marius Balbinot (le père), Marie Mergey (la mère), François Valorbe (Forger), Jean-François Dupas (le contre-maître), Gérard Victor (le concierge), Gilbert Bahon (le délégué syndical), Gérard Boucaron (Gros Lulu), Michel Fortin (Robert), Regord (le conte), Amar M’Barek (le coiffeur), Michel Charrel (le père de Marcel), François Viaur (le receveur), François Disses (le brigadier), Mélanie Dalban (la fille), Dominique Lavanant (la secrétaire) et Catherine Lafond (Marceline).

Scénario et mise en scène :  Philippe Condroyer. Directeur de la photo : Jean-Jacques Rochut. Cameraman : Gilbert Duhalde. Ingénieur du son : Christian Vallée. Montage : Nena Baratier, Marie-Claude Carliez. Assistante monteur : Jean-Claude Perret. Assistant réalisateur : Dominique Toussaint. Directeur de production : Patrice Torok. Musique improvisée à l’image par Anthony Braxton Antoine Duhamel, François Mechali (Editions Hortensia) Les tableaux sont de Bruno Condroyer. Producteur : Louis Duchesne. Production : ROC (Paris-Cannes-Production) France. Couleurs. 1974. Durée : 100 mn. 35 mm. DCP. Cannes 1974 : Quinzaine des Réalisateurs, Distribution (France) : Madadayo Films (ressortie le 18 novembre 2015). Production de la version restaurée numérisée : Aya Condroyer. Quinzaine des Réalisateurs, Cannes 1974, Festival du cinéma d’Alès – Itinérances, 2015.

 

 

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