Junk World – Takahide Hori

Nous avions découvert l’univers démentiel de Takahide Hori avec l’époustouflant Junk Head, film entièrement réalisé en stop motion qu’il avait porté quasiment seul durant de longues années, occupant presque tous les postes de fabrication. Hori nous revient aujourd’hui avec Junk World, fausse suite puisque ce nouvel opus se déroule mille ans avant le premier film. Le projet aurait pu n’être qu’un simple artifice scénaristique, un préquel de plus, parfaitement dispensable comme le cinéma contemporain en produit à la chaîne. Il n’en est rien.

Junk World est un film fascinant qui ne cesse de surprendre au fil d’un récit d’une étonnante richesse, jouant sur les distorsions temporelles et les interactions entre des univers parallèles. Hori multiplie les points de vue et les ramifications narratives sans jamais perdre le spectateur, trouvant un équilibre rare entre complexité et limpidité. Là où beaucoup de récits labyrinthiques finissent par s’effondrer sous leur propre ambition, Junk World conserve au contraire une fluidité remarquable, donnant sans cesse l’impression d’ouvrir de nouvelles portes dans cet univers organique, grotesque, fou, et mélancolique.

Même si le récit se déroule mille ans avant Junk Head, nous demeurons dans ce futur situé à des millions d’années de notre époque, où l’humanité n’est plus qu’une composante parmi d’autres d’un écosystème mutant et dégénéré. À bord d’un immense vaisseau, une mission diplomatique tente de mettre fin à une guerre opposant différentes factions : humains, Mulligans et représentants d’un pouvoir vacillant cherchent à établir un fragile accord de paix. Mais cette tentative de réconciliation tourne rapidement au chaos lorsqu’un groupe rebelle attaque les délégations.

Une soldate humaine, un robot doté d’une IA organique et le robot Robin se retrouvent alors précipités dans les profondeurs d’un monde souterrain labyrinthique, là même où tout semble avoir commencé. À partir de cette chute littérale vers les entrailles du monde, Junk World bascule dans une odyssée hallucinée où chaque niveau exploré révèle de nouvelles créatures, de nouveaux systèmes sociaux et de nouvelles strates temporelles. En projetant son robot dans un univers parallèle, Takahide Hori ouvre l’une des plus fascinantes parenthèses de science-fiction vues depuis longtemps. Arrivé dans un monde qui semble se situer à l’aube de l’humanité, la référence à 2001 : l’odyssée de l’espace (2001: A Space Odyssey, 1968) apparaît comme une évidence. Le robot y occupe progressivement une fonction proche de celle du monolithe imaginé par Stanley Kubrick : une présence mystérieuse, incompréhensible, presque sacrée, agissant comme un catalyseur de l’évolution.

D’abord immobile et perçu comme une anomalie inquiétante par les créatures qui peuplent cet univers désolé, le robot devient peu à peu un point de convergence. Au fil des siècles, il établit un lien avec ces êtres primitifs, stimulant chez eux une forme d’intelligence intuitive avant de faire émerger une conscience plus élaborée. Une civilisation entière finit alors par se construire autour du robot. Ce vertigineux passage d’un état quasi animal à l’organisation d’une société constitue sans doute le cœur émotionnel et philosophique de Junk World. Hori y déploie une puissance visuelle sidérante, transformant les décors organiques, les ruines et les matières putréfiées de son univers en paysages d’une beauté étrange. Derrière l’apparente monstruosité des créatures et la texture sale du monde qu’il invente, le cinéaste fait naître quelque chose de profondément nouveau, un autre monde. Si les civilisations se construisent patiemment sur une temporalité qui, à l’échelle humaine, paraît infinie, elles peuvent aussi disparaître en un instant. Chaque société porte déjà en elle les germes de sa propre dégénérescence, de son effondrement futur. C’est l’un des grands thèmes de Junk World, qui observe la naissance d’un monde tout en laissant constamment planer la certitude de sa ruine à venir.

Takahide Hori développe d’ailleurs une idée magnifique à travers le langage. Dans cet univers — rappelons-le situé 1 042 ans avant Junk Head — les personnages parlent encore une langue intelligible, en l’occurrence le japonais. La parole demeure un lien vivant entre les êtres et de construction collective. Or, dans Junk Head, ce langage a pratiquement disparu. Les siècles de guerres, les mutations successives et l’éclatement du monde en micro-sociétés ont fini par détruire ce qui reliait encore les individus entre eux. Il ne reste plus que des fragments de communication, des sons, des borborygmes et des signes incomplets. Cette disparition progressive de la langue devient alors le symptôme le plus terrifiant de l’effondrement des civilisations : lorsque les êtres ne peuvent plus se comprendre, la barbarie n’a plus qu’à se déployer.

Junk World s’impose finalement comme une vertigineuse ballade à travers les espaces, les temps et les univers, où se façonne la nostalgie d’un monde en perpétuelle refonte. Derrière la monstruosité des corps, les ruines organiques et les mutations incessantes, Takahide Hori filme avant tout la fragilité des civilisations, leur capacité à naître, évoluer puis disparaître dans le chaos. Rarement la science-fiction contemporaine aura atteint une telle ampleur métaphysique tout en conservant une dimension aussi artisanale, presque intime. Avec ce film, Hori confirme qu’il est non seulement un créateur d’univers exceptionnel, mais aussi l’un des grands poètes du cinéma d’animation contemporain.

Fernand Garcia

Junk World, un film de Takahide Hori (réalisation, scénario, image, montage). Voix : Takahide Hori, Ikuya Idota, Atsuko Miyake, Yuji Sugiyama, Matsuoka Zoshi… Musique : Takahide Hori & Erina Koyama. Production Yousuke Toba. Production : Yamiken Co LTD. Distribution (France) : UFO Distribution (Sortie le 13 mai 2026). Japon. 2025. 1h44. Couleur. Format image : 1,85:1. Sélection officielle en compétition Gerardmer 2026. Tous Publics avec avertissement.