Personne n’a entendu crier – Eloy de la Iglesia

Elisa (Carmen Sevilla) profite de ses dernières heures à Londres pour faire du shopping dans les boutiques de Piccadilly Street. En fin de journée, elle rejoint le nid d’amour où elle a passé le week-end avec son riche amant (Antonio Casas). Au matin, celui-ci lui offre un billet d’avion pour le mois suivant avant qu’elle ne regagne Madrid. Quelques semaines plus tard, à l’aéroport de Madrid, Elisa hésite. Alors que son vol pour Londres est annoncé en retard, elle renonce finalement au voyage et rentre chez elle. L’immeuble où elle réside est encore en chantier et tous les appartements ne sont pas occupés. Seul son voisin Miguel (Vicente Parra) semble avoir déjà emménagé. Elisa le croise alors qu’il tente de réparer la porte de l’un des deux ascenseurs desservant l’étage, quand son épouse sort sur le palier…

Personne n’a entendu crier est un pur polar hitchcockien. Eloy de la Iglesia revendique d’ailleurs ouvertement cette filiation en plaçant, dès les premiers plans tournés à Londres, l’affiche de Frenzy en devanture d’un cinéma. Mais là où Hitchcock imaginait dans L’Inconnu du Nord-Express un échange de meurtres, le cinéaste espagnol s’intéresse au parcours d’une innocente. Témoin d’un crime, Elisa se retrouve peu à peu fascinée autant par la transgression elle-même que par son auteur. Eloy de la Iglesia fait preuve d’une remarquable maîtrise du suspense en jouant constamment sur la circulation de l’information. Les personnages secondaires demeurent ainsi toujours en retrait par rapport au spectateur, qui dispose d’une connaissance plus étendue des événements. Ce dispositif permet de renforcer la tension dramatique tout en tissant un lien de plus en plus étroit entre Elisa et Miguel, unis par un secret dont ils sont les seuls dépositaires.

Dans ce drame morbide, les rares touches d’humour proviennent du personnage du concierge, dont la surdité récurrente crée plusieurs situations ironiques. Un procédé qui n’est pas sans rappeler la manière dont Hitchcock aimait introduire des respirations comiques au cœur même de ses récits les plus sombres. Autre parallèle avec le maître du suspense : la relation entre Elisa et Miguel se construit au cours d’un long trajet en voiture. Cette séquence de déplacement, durant laquelle les personnages apprennent à se connaître tout en faisant progresser l’intrigue, renvoie à une figure classique du cinéma hitchcockien, présente notamment dans Les 39 Marches. Le film multiplie également les situations reposant sur la présence d’un cadavre dont les personnages ignorent l’existence ou la proximité. Ce corps encombrant circule ainsi d’un lieu à l’autre sans jamais être découvert, alimentant un suspense teinté d’humour noir qui évoque par moments La Corde. Eloy de la Iglesia reprend toutefois ce motif à son compte pour explorer moins la mécanique criminelle que l’étrange fascination qui unit progressivement Elisa à Miguel.

Eloy de la Iglesia excelle également dans l’ambiguïté de ses personnages. Elisa, blonde glaciale et apparemment inaccessible, se révèle être une prostituée. Miguel, présenté comme un meurtrier inquiétant, apparaît quant à lui comme un homme faible, dominé par les événements plus qu’il ne les maîtrise réellement. Le cinéaste dresse ainsi le portrait de deux êtres rejetés aux marges de la société, condamnés à la solitude et à la dissimulation. De cette condition commune naît une complicité troublante. Ce qui n’était au départ qu’une alliance de circonstance entre deux exclus se transforme progressivement en attirance réciproque, puis en une véritable histoire d’amour. Une romance profondément perverse, fondée sur le secret, le mensonge et le crime, mais que le film assume avec une sincérité presque désarmante.

Dans sa dernière partie, Personne n’a entendu crier prend ainsi des allures de roman-photo criminel. Cette orientation est d’ailleurs annoncée dès le générique d’ouverture, composé d’une succession de photographies en noir et blanc disposées en cases, comme les vignettes d’un récit sentimental populaire. Derrière le suspense et le meurtre se dessine alors une histoire d’amour impossible entre deux êtres que tout devrait séparer, mais que leur marginalité rapproche inexorablement. Sous les apparences du thriller se dissimule en réalité un mélodrame, l’un des grands enseignements du cinéma d’Hitchcock. Comme chez le maître britannique, le suspense importe finalement moins que les sentiments contradictoires qui animent les personnages et les liens affectifs qu’ils tissent dans des circonstances extraordinaires.

La conclusion, aussi surprenante qu’imprévisible, confère au film une dimension particulièrement sombre. Dans ses dernières minutes, Personne n’a entendu crier semble révéler la profonde pulsion de mort qui traverse la société espagnole de la fin du franquisme. Derrière les apparences de la respectabilité ne subsistent que le cynisme, la solitude et des rapports humains profondément altérés. L’amour lui-même ne peut y exister qu’à travers le mensonge, la transgression et la destruction. Cette noirceur donne au film une portée qui dépasse largement le simple exercice de style hitchcockien. Eloy de la Iglesia livre le portrait d’une société malade, où les marginaux apparaissent paradoxalement plus sincères que ceux qui prétendent incarner l’ordre moral.

Personne n’a entendu crier occupe une place singulière dans la filmographie d’Eloy de la Iglesia. Le film s’inscrit entre la noirceur oppressante de Cannibal Man et Le Bal du vaudou, production plus ambitieuse à vocation internationale réunissant notamment Sue Lyon, révélée par Lolita, Christopher Mitchum et Jean Sorel. Le cinéaste y dirige pour la seconde et dernière fois Vicente Parra, après son impressionnante composition d’équarrisseur psychopathe dans Cannibal Man. Ce rôle confirme la confiance qu’Eloy de la Iglesia accordait à un acteur dont la carrière avait connu bien des évolutions. Né artistiquement au cinéma à la fin des années 1940, Vicente Parra gravit progressivement tous les échelons de la profession, passant de la figuration aux seconds rôles avant de devenir l’un des jeunes premiers du cinéma espagnol. En 1958, son interprétation du roi Alphonse XII dans ¿Dónde vas, Alfonso XII? lui apporte une immense notoriété et fait de lui l’une des figures les plus reconnues du grand écran espagnol.

Cette ascension est toutefois freinée par des rumeurs persistantes concernant son homosexualité, dans une Espagne franquiste où de telles accusations pouvaient avoir de lourdes conséquences sur une carrière. Loin de se retirer du monde artistique, Parra se tourne alors davantage vers le théâtre. Il fonde sa propre compagnie et défend sur scène un répertoire exigeant, interprétant aussi bien les grands auteurs espagnols que les dramaturges étrangers contemporains. Cette fidélité à son métier lui permet de poursuivre une carrière riche et éclectique, en marge des circuits les plus conventionnels de l’industrie cinématographique.

La rencontre entre Vicente Parra et Eloy de la Iglesia avait presque quelque chose d’inévitable. À des degrés différents, les deux hommes occupaient une position marginale dans l’Espagne franquiste et portaient sur leur époque un regard profondément désenchanté. De cette collaboration naîtront deux œuvres singulières, Cannibal Man et Personne n’a entendu crier, films étranges et mélancoliques où domine le sentiment d’un enfermement moral et social dont il semble impossible de s’échapper. Les deux films partagent d’ailleurs un imaginaire visuel commun. Eloy de la Iglesia y filme des quartiers en construction, des terrains vagues, des immeubles inachevés et des espaces urbains déshumanisés. Les perspectives semblent constamment brisées, les horizons bouchés, comme si l’architecture elle-même reflétait l’impasse dans laquelle se trouvent les personnages. Ces décors vides et impersonnels deviennent le prolongement d’une profonde solitude intérieure.

Chez Eloy de la Iglesia, la ville n’est jamais un lieu de liberté. Elle apparaît au contraire comme un espace de déracinement et d’isolement, où les individus peinent à trouver leur place. Dans cet univers sans véritable échappatoire, Vicente Parra apporte une vulnérabilité rare. Derrière ses personnages inquiétants ou ambigus affleure toujours une immense tristesse, celle d’êtres conscients de leur exclusion et incapables de s’intégrer à l’ordre social qui les entoure. Au fond, Vicente Parra et Eloy de la Iglesia partageaient le même regard : une sensibilité tournée vers les vaincus, les marginaux et les oubliés. C’est sans doute cette proximité humaine autant qu’artistique qui confère à leurs deux collaborations une tonalité si particulière, à la fois sombre, tendre et profondément mélancolique.

La présence de Carmen Sevilla constitue l’un des autres atouts majeurs de Personne n’a entendu crier. Véritable icône du cinéma espagnol, elle avait déjà collaboré avec Eloy de la Iglesia dans El techo de cristal (1971), un thriller qui remporta un immense succès public et permit au réalisateur d’accéder pour la première fois à une large reconnaissance commerciale. Actrice, chanteuse et future vedette de la télévision, Carmen Sevilla a connu une carrière exceptionnelle qui dépasse largement les frontières de la péninsule Ibérique. Elle débute comme chanteuse au début des années 1940 avant de faire ses premiers pas devant la caméra au milieu de la décennie. Sa première apparition à l’écran a lieu dans un documentaire en 1946, puis elle obtient l’année suivante un minuscule rôle dans un long-métrage de fiction, sans être créditée au générique. Elle n’a alors que seize ans, même si elle prendra plus tard l’habitude de rajeunir légèrement son parcours officiel en avançant sa date de naissance d’une année (1930 au lieu 1931). Sa carrière prend rapidement son envol. En 1949, elle décroche le premier grand rôle de sa carrière dans Jalisco canta en Sevilla, une comédie musicale qui constitue la première coproduction hispano-mexicaine d’envergure. Le film rencontre un large succès et fait d’elle une nouvelle figure montante du cinéma populaire espagnol. Son charme, sa présence à l’écran et ses talents de chanteuse lui ouvrent alors les portes d’une carrière internationale qui la conduira à tourner aussi bien en Espagne qu’au Mexique, en France ou encore aux États-Unis.

Lorsque Eloy de la Iglesia fait appel à elle au début des années 1970, Carmen Sevilla est déjà une personnalité incontournable du paysage culturel espagnol. Son image de vedette populaire apporte à Personne n’a entendu crier une dimension supplémentaire : derrière le suspense et la noirceur du récit, le cinéaste utilise la persona lumineuse de l’actrice pour mieux troubler les attentes du spectateur et accompagner l’évolution complexe d’Elisa. Vicente Parra et Carmen Sevilla incarnent presque deux faces opposées du cinéma populaire espagnol des années 1950. D’un côté, Carmen Sevilla représente la vedette consensuelle, lumineuse, la chanteuse et actrice adorée du public, associée à une certaine image officielle et rassurante de l’Espagne. De l’autre, Vicente Parra, après avoir connu lui aussi un immense succès populaire, voit sa trajectoire devenir plus complexe et plus marginale, notamment dans une société franquiste particulièrement hostile aux différences.

Eloy de la Iglesia détourne précisément ces images publiques. Il confie à Carmen Sevilla un rôle ambigu, celui d’une prostituée prise dans une relation malsaine avec un meurtrier. Quant à Vicente Parra, il ne joue pas un monstre mais un homme faible, vulnérable, presque pathétique par moments. Le réalisateur s’appuie sur ce que le public croit connaître de ces acteurs pour mieux brouiller les pistes. Le choix de réunir Carmen Sevilla et Vicente Parra ne relève pas du hasard. Tous deux furent des figures majeures du cinéma populaire espagnol des années 1950, mais leurs trajectoires avaient fini par emprunter des chemins radicalement différents. Là où Carmen Sevilla demeurait une vedette unanimement appréciée du public, Vicente Parra occupait une position plus fragile et plus marginale au sein de l’industrie.

Eloy de la Iglesia joue précisément de ce contraste. Il détourne l’image de ses interprètes pour composer un couple atypique, uni non par les conventions du mélodrame classique mais par l’exclusion, le secret et la solitude. Derrière le thriller hitchcockien et la romance criminelle, le cinéaste réunit ainsi deux visages emblématiques d’une Espagne sclérosée, dont les parcours respectifs semblent refléter les contradictions d’une société franquiste agonisante. Sous la patine d’un thriller à la mécanique aussi précise que jubilatoire, Personne n’a entendu crier dissimule derrière le suspense, les faux-semblants et la fascination exercée par le crime, Eloy de la Iglesia observe un monde où les repères se sont effondrés, où les êtres ne parviennent plus à communiquer autrement que par le mensonge, la dissimulation ou la transgression.

Loin d’être un simple exercice de style hitchcockien, le film révèle ainsi toute sa richesse. À travers le destin de deux marginaux unis par le secret, le cinéaste livre le portrait mélancolique d’une Espagne crépusculaire, enfermée dans ses contradictions et incapable d’offrir un horizon à ceux qui vivent en dehors des normes. Plus de cinquante ans après sa réalisation, Personne n’a entendu crier conserve intacte sa force de fascination et demeure l’une des œuvres les plus troublantes et les plus accomplies d’Eloy de la Iglesia.

Fernand Garcia

Avec cette édition (combo DVD-Blu-ray) de Personne n’a entendu crier, Artus Films poursuit son indispensable exploration de l’œuvre d’Eloy de la Iglesia. Film après film, l’éditeur contribue à remettre en lumière un cinéaste longtemps demeuré à la périphérie de la cinéphilie internationale, alors même que sa filmographie révèle l’un des regards les plus singuliers et les plus acérés du cinéma espagnol des années 1970 et 1980. En complément du long-métrage, cette édition propose une excellente présentation de 26 minutes par Marcos Uzal. Le critique des Cahiers du cinéma revient sur le contexte de production du film, les principaux thèmes qui traversent l’œuvre d’Eloy de la Iglesia ainsi que les filiations hitchcockiennes qui nourrissent Personne n’a entendu crier. Une analyse riche et éclairante, qui fournit de précieuses clés de lecture pour apprécier toute la subtilité de ce remarquable thriller. Un supplément à découvrir de préférence après la projection afin de préserver les nombreux effets de surprise ménagés par le film.

Personne n’a entendu crier (Nadie oyo gritar), un film de Eloy de la Iglesia avec Carmen Sevilla, Vicente Parra, Maria Asquerino, Antonio Casas, Goyo Lebrero, Felipe Solano, Ramon Lillo, Antonio Del Real, Tony Isbert… Scénario : Antonio Fos, G. Moreno Burgos et Eloy de la Iglesia. Directeur de la photographie : Francisco Fraile. Décorateur : E. Torre de la Fuente. Maquillage : Manuel Martin. Montage : Antonio Ramirez de Loaysa. Musique : F. Garcia Morcillo. Chansons interprétées par Alicia Gonzalez. Directeur de production : J.L. Bermudez de Castro. Producteur exécutif : Oscar Guarido. Producteurs : Benito Perojo. J.A. Cascales. Production : Benito Perojo, S.A. – P.I.C.A.S.A. Espagne. 1973. 92 minutes. Version intégrale. Format image : 1.85:1 16/9e Master restauré en 2K Son : Version espagnole avec sous-titres français. DTS-HD Mono. Interdit aux moins de 12 ans.