Il en faut, de la bonne volonté — et un ardent désir de connaître le palmarès — pour supporter la cérémonie de clôture du Festival de Cannes. De longs textes puérils viennent se fracasser, tels des sermons, sur les fauteuils de la salle Lumière. Une question finit par s’imposer : qui peut bien écrire de telles platitudes ? Un mauvais dialoguiste, cela ne fait aucun doute. La France n’a d’ailleurs jamais vraiment brillé par ses dialoguistes. Isabelle Huppert elle-même semblait peiner à donner chair à l’éloge défilant sur le prompteur en hommage à Barbra Streisand. Un rapide montage de son visage, saisi à travers sa filmographie, réduisait à de simples ombres ses partenaires masculins, Robert Redford, Ryan O’Neal ou Omar Sharif. Absente, la star de Yentl a remercié le Festival pour sa Palme d’honneur par un simple message vidéo. Sous l’immense photo de plateau de Thelma & Louise, l’un des fleurons du cinéma féministe, écrit par Callie Khouri mais réalisé par un homme, Ridley Scott, que le Festival aurait peut-être pu inviter — se sont succédé les lauréats.
On imagine sans peine le véritable casse-tête que représente l’attribution des prix : chaque membre du jury défend ses valeurs, sa vision du monde, ses fidélités esthétiques, à partir d’une sélection de films qui, elle-même, semble devoir répondre à toute une série de critères et d’équilibres — nombre de femmes réalisatrices, représentation des minorités visibles, défense supposée des valeurs européennes. Autour du Festival gravite désormais une nébuleuse d’organisations, d’associations et de collectifs qui dressent, avant comme après chaque édition, leurs bilans comptables et militants. La plupart ne voient jamais les films ; l’appartenance à une catégorie suffit à nourrir leurs graphiques et leurs camemberts statistiques. Le cinéma disparaît alors derrière l’inventaire.
Dans ce véritable jeu d’équilibriste, l’insatisfaction règne forcément. Porté aux nues par la critique française, ce nombril du monde, Emmanuel Marre dut se contenter d’un modeste prix du scénario. Visiblement irrité d’occuper un rang si bas dans l’échelle des récompenses, il remercia toute l’équipe ayant contribué, du plus petit poste au plus important, au succès de son film, avant d’ajouter que le scénario n’était finalement pas grand-chose : il n’est pas un homme des mots, dit-il, et le texte doit être oublié dès le premier jour de tournage. Le ton était donné. La suite ne fut qu’un saupoudrage de distinctions, avec une succession de doubles prix destinés à mettre en avant les films les plus étoilés du Festival, ceux qui dominaient déjà les différentes grilles critiques pullulant dans la presse et sur les réseaux sociaux.
Les deux seuls prix échappant véritablement aux conventions furent finalement le Grand Prix et la Palme d’or. Le cinéaste russe Andreï Zviaguintsev ne pouvait sans doute prétendre à la récompense suprême. Dans toute l’histoire du Festival, un seul film russe a obtenu la Palme : Quand passent les cigognes, au temps du dégel soviétique sous Khrouchtchev. Depuis, la guerre froide, puis aujourd’hui la guerre en Ukraine, rendent presque impossible une telle consécration, même lorsqu’il s’agit d’un cinéaste dissident porté par une production européenne largement dominée par la France. Zviaguintsev devra donc se contenter du Grand Prix.
Et c’est finalement le film de Cristian Mungiu — déjà lauréat de la Palme pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours — qui décrocha la récompense suprême. Un choix qui renvoie dos à dos conservatisme et progressisme, et vient fissurer les certitudes morales de l’Occident, noyé dans un océan de bien-pensance et de certitudes idéologiques. À travers ces deux prix, le président du jury semblait vouloir signifier son désir d’échapper au piège d’une radicalité devenue réflexe, presque posture.
Fernand Garcia
Le Palmarès de la 79e édition du Festival de Cannes
Palme d’Or
FJORD de Cristian Mungiu
Grand Prix
MINOTAURE de Andreï Zviaguintsev
Prix de la mise en scène (ex-æquo)
Javier Calvo & Javier Ambrosi pour LA BOLA NEGRA
Pawel Pawlikokowski pour FATHERLAND
Prix du Jury
DAS GETRÄUMTE ABENTEUER de Valeska Grisebach
Prix d’interprétation féminisme (ex-æquo)
Virginie Efira et Tao Okamoto dans SOUDAIN de Hamaguchi Ryusuke
Prix d’interprétation masculine (ex-æquo)
Emmanuel Macchia et Valentin Campagne dans COWARD de Lukas Dhont
Prix du scénario
Emmanuel Marre pour NOTRE SALUT
