En vitesse – Ted Wilde

Dernier film muet de Harold Lloyd, En vitesse (Speedy) enchaîne gags, effets de surprise et cascades à un rythme trépidant. Speedy, jeune homme passionné de baseball, multiplie les petits boulots sans jamais parvenir à se stabiliser. Il est amoureux de la charmante Jane Dillon, petite-fille du dernier conducteur de tramway hippomobile de New York. Mais Jane refuse de l’épouser tant que son grand-père ne sera pas à l’abri du besoin et que sa ligne ne sera pas sauvée. Car la tâche s’annonce difficile : New York change de visage et se modernise à grande vitesse. Dernier vestige d’un monde révolu, la ligne du grand-père attise les convoitises de magnats du transport bien décidés à s’en emparer. Pour parvenir à leurs fins, ils engagent des gangsters chargés de voler le tramway. Or, pour conserver son autorisation municipale, la ligne doit impérativement circuler au moins une fois toutes les vingt-quatre heures.

À partir de ce postulat, l’équipe de scénaristes et de gag-men réunie par Harold Lloyd pour concocter le film s’en donne à cœur joie. Speedy se divise en trois grands mouvements : une longue visite du parc d’attractions de Coney Island, une course effrénée en taxi dans New York, puis une poursuite autour de l’hippomobile. Dans la première partie, Speedy et sa fiancée passent une journée à Luna Park. Mais ils sont loin d’être seuls : le parc attire une foule immense de New-Yorkais venus profiter de ses attractions. Dès la séquence dans le métro, le film accumule les gags, enrichis par des intertitres particulièrement savoureux. L’alchimie entre Harold Lloyd et Ann Christy fonctionne à merveille : une véritable complicité se dégage de chacun de leurs échanges.

Speedy décroche ensuite un emploi de chauffeur de taxi. Évidemment, rien ne se passe comme prévu. Lancé à toute allure dans les rues de New York, avec un policier motocycliste à ses trousses, il offre une nouvelle démonstration de la maîtrise du rythme et du gag propre à Harold Lloyd. La dernière partie se concentre sur le sauvetage de l’hippomobile. Speedy doit récupérer le tramway à l’autre bout de la ville afin de le remettre sur son trajet habituel. En chemin, il affronte une multitude d’obstacles. À travers cette traversée menée tambour battant de New York, le film raconte en creux une autre histoire : celle de la disparition des quartiers populaires, vestiges d’un autre temps où la ville ressemblait encore à un village. Un monde est en train de disparaître, et il y a quelque chose de profondément nostalgique à revoir ce New York près d’un siècle plus tard. En vitesse s’achève en apothéose avec une gigantesque bagarre opposant les gangsters aux anciens habitants du quartier, vétérans de la Guerre de Sécession !

En vitesse demeure l’une des plus grandes réussites de Harold Lloyd. Comme les autres géants du burlesque, l’acteur supervise l’ensemble du projet et veille à chaque aspect du film. Mais il ne faut pas oublier le travail du réalisateur Ted Wilde, ancien gagman, qui soigne particulièrement la dimension visuelle de l’ensemble. Sa manière de filmer New York comme un terrain de jeu en perpétuelle agitation, ainsi que l’inventivité de la séquence finale, lui valent une nomination à l’Oscar du meilleur réalisateur. Ted Wilde et Harold Lloyd s’autorisent même, lors de la scène du miroir déformant, une légère provocation avec un doigt d’honneur furtif, une irrévérence qui aurait été impossible quelques années plus tard avec l’application du Code Hays. Sorti à la fin de l’ère muette, En vitesse apparaît aussi comme l’un des derniers grands éclats du burlesque hollywoodien avant les profondes mutations qu’imposeront l’arrivée du parlant.

Fernand Garcia

En vitesse (Speedy), un film Ted Wilde avec Harold Lloyd, Ann Christy, Bert Woodruff, Babe Ruth, Byron Douglas, Brooks Benedict, King Tut the Dog… Scénario : John Grey, Lex Neal, Jay Howe & Howard Emmett Rogers. Directeur de la photographie : Walter Lundin. Directeur artistique : Liell K. Vedder. FX optique : Henry N. Kohler. Montage : Carl Himm. Musique (version 1992) : Carl Davis. Producteur : Harold Lloyd. Production : The Harold Lloyd Corporation – Paramount Pictures. Distribution (France) : Carlotta Films (Sortie le 22 avril 2026). Etats-Unis. 1928. 86 minutes. Noir et blanc. Format image : 1,33:1. Tous Publics. Rétrospective Harold Lloyd à la Cinémathèque française du 15 avril au 3 mai 2026.