D’après une histoire vraie – Roman Polanski

A la fin d’une séance de dédicaces, Delphine, auteure d’un roman intime consacré à sa mère, rencontre une jeune femme à qui, par fatigue, elle refuse une dédicace. Au cours d’une soirée en son honneur, Delphine tombe à nouveau sur son admiratrice. Les deux femmes sympathisent. La jeune femme se prénomme L. (comme Elizabeth, précise-t-elle) et par coïncidence habite en face de chez Delphine. Petit à petit, L. s’incruste et s’impose dans la vie de Delphine…

D’après une histoire vraie s’inscrit à part entière dans l’œuvre de Polanski, bien au-delà de la simple illustration d’un roman, somme toute, assez adolescent. Le roman s’aventurait sur un territoire banalisé depuis des lustres par Stephen King, Polanski s’accapare le récit le transformant insidieusement en une œuvre personnelle. L’adaptation du roman de Delphine de Vigan par Roman Polanski et Olivier Assayas est sans commune mesure avec celle radicale (et géniale) de Shining par Stanley Kubrick, mais toute proportion gardé elle n’en demeure pas moins passionnant. D’après une histoire vraie s’avance donc masqué, comme une simple adaptation du roman de Delphine de Vigan. On y retrouve tout le roman et pourtant… l’intérêt est dans le rapprochement que fait Polanski avec sa propre vie, ou plutôt de tout de ce que nous pensons connaître de lui, et avec quelle maestria il nous livre une œuvre dans la droite ligne de son cinéma.

On retrouve bien des thèmes dans ce nouvel opus déjà croisé (la littérature, l’enfermement, etc.), mais à des années d’intervalle, D’après une histoire vraie résonne comme un lointain écho au Locataire (1976). Le Locataire, histoire de dédoublement où un pauvre être, Trelkowsky (Polanski), endosse l’identité d’une précédente locataire et par une espèce de schizophrénie se défenestre. Ce film sombre, adapté d’un roman de Roland Topor, est le premier tourné par Polanski après sa fuite des Etats-Unis. C’est un Paris inquiétant, aux couleurs froides, une ville aux accents d’Europe centrale. Le Locataire est une des œuvres les plus étranges, paranoïaque, adultes et fortes de Polanski. On peut y voir une interprétation toute personnelle d’un homme traqué, victime de ses fantômes tout autant, si ce n’est plus, des vieillards qui habitent l’immeuble, pétris dans leurs médisances et leur fabrication d’une supposée vérité. Polanski fait alors la une de l’actualité, et mi-ironique, mi-dépité déclare « Qu’il est plus connu que ses films ».

Quatre décennies plus tard, Roman Polanski s’attaque à une nouvelle histoire de dédoublement. Ce n’est plus un pauvre homme sans attaches mais une artiste qui va être en proie à ses démons. La schizophrénie de Trelkowsky se concrétise dans ce nouveau film en deux personnages féminins (une nouveauté pour Polanski). L’une, Delphine a vécu et retranscrit des faits, sa vérité, elle se retrouve face à la peur de la page blanche accentuée par des lettres anonymes lui reprochant d’avoir écrit sur sa mère (sur sa vie). L’autre, L., trouve ce roman, cette vérité incomplète et veut la forcer à une sorte de confession littéraire. Dans l’esprit de L., il y a forcément quelque chose de caché.

En 2017, les Unes ont été supplantées par les réseaux sociaux, ce monde parallèle peut s’avérer un cauchemar, un véritable torrent de boue. D’après une histoire vraie en est une critique directe. L. représente une excroissance monstrueuse de ce monde. Écrivaine ratée, elle est le nègre d’artistes et de politiques où sur des bases d’entretiens et de petites phrases, elle réinvente un vie conforme à ses désirs. L. est la projection de la romancière dans ce monde. A la noirceur du Locataire des années 70 répond la lumière des années 2000, pourtant le malaise est toujours bien présent, plus dissimulé, presque aussi violent. Trelkowsky finissait dans le coma, Delphine dans une rigole couverte de boue. Pour Delphine, l’« aventure intérieur » se métamorphose en création, contrairement au petit polonais du Locataire.

D’après une histoire vraie est une œuvre moins vertigineuse que Le Locataire, il ne s’agit plus d’une œuvre d’immigrés (Topor – Brach – Polanski), mais d’intellectuels embourgeoisés (de Vigan – Assayas – Polanski). Le film accuse certes des faiblesses, inhérent au roman de départ, la mise en scène de Polanski est moins précise que de coutume et l’interprétation d’Emmanuelle Seigner et Eva Green quelque peu en deçà des possibilités d’une telle confrontation. Pourtant, il reste un paysage mental dont l’image de fin, plutôt que de clore le récit dans une boucle, ouvre ironiquement sur un dérèglement généralisé de la société…

Fernand Garcia

D’après une histoire vraie, un film de Roman Polanski avec Emmanuelle Seigner, Eva Green, Vincent Perez, Dominique Pinon, Damine Bonnard, Noémie Lvovsky, Josée Dayan, Brigitte Roüan, Mathilde Ripley… Scénario : Olivier Assayas et Roman Polanski d’après le roman de Delphine de Vigan. Image : Pawel Edelman. Directeur artistique : Jean Rabasse. Montage : Margot Meynier. Musique : Alexandre Desplat. Producteur : Wassim Béji. Production : Wy Productions – RP productions – Mars Films – France 2 Cinéma – Monolith Film – Belga Productions. Distribution : Mars Films (Sortie le 1er novembre 2017). France-Pologne. 2017. 100 minutes. Ratio image : 2,35 :1. Couleur. Sélection Hors-compétition, Festival de Cannes, 2017. Rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque Française. Tous Publics.

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