Dans la gueule du loup – Robert Parrish

Une nuit pluvieuse. Le détective Johnny Damico (Broderick Crowford) négocie âprement une bague pour sa fiancée à un prêteur sur gages. La transaction conclue, Damico rentre chez lui quand à l’angle de la 63e rue un homme est abattu. Damico intervient. De dos, le tueur se présente comme lieutenant de police et affirme avoir tué un truand. Mis en confiance après avoir examiné son insigne, Damico lui demande de prévenir les secours. L’homme en profite pour fuir. L’homme abattu devait témoigner sur une affaire de racket dans le milieu des dockers. Pour se racheter de son énorme bourde auprès de ses supérieurs, Damico accepte d’infiltrer le milieu afin d’en démasquer son mystérieux chef…

Dans la gueule du loup est l’exemple parfait du film noir tel qu’on aime. En deux séquences, le spectateur est aussitôt happé par l’histoire et à aucun moment la réalisation de Parrish ne va accuser la moindre baisse de régime. Ajoutons que tous les acteurs sont tous épatants et que l’image en noir et blanc est somptueuse, que du bonheur.

Robert Parrish est un cinéaste un peu oublié et c’est bien dommage. On peut le considérer comme un artiste humble. Humilité que l’on retrouve dans son livre de souvenirs, J’ai grandi à Hollywood, formidable témoignage sur le début de l’industrie américaine du rêve, où plutôt que de parler de ses films, il évoque ses années de formation. Acteur enfant et adolescent dans les films de Charlie Chaplin, Raoul Walsh, Allan Dwan, Lewis Milestone ou Cecil B. de Mille. Monteur réputé, il travaille sur plusieurs films de John Ford. Parrish reçoit un oscar pour Sang et Or de Robert Rosen. Travailler avec de tels génies, des artistes qui façonnaient un art naissant, a de quoi rendre modeste.

Et modeste Robert Parrish l’est certainement, ce qui ne veut pas dire transparent et sans ambition en tant que cinéaste, bien au contraire. Parrish est à son échelle un lien entre le cinéma des pionniers et celui qui petit à petit va se faire jour au sein des Studios après-guerre. Il n’est donc pas étonnant que pour son deuxième film en tant que réalisateur, Parrish fasse appel pour ses premiers films à des artistes de l’âge d’or des premiers temps du cinématographe.

Ainsi Joseph Walker signe la superbe photographie du film. Né en 1892, Walker avait débuté au temps du muet. Il fut l’un des collaborateurs artistiques privilégiés de Frank Capra (La Blonde platine, La Grande muraille, New-York Miami, La vie est belle, L’extravagant Mr Deeds, Les Horizons perdus, Vous ne l’emporterez pas avec vous, Mr. Smith au sénat, etc.). Il signe avec le film de Robert Parrish sa dernière photographie. On reconnaît toute sa maîtrise du noir et blanc dans l’admirable séquence du meurtre de nuit sous la pluie. Réputé comme les grands anciens de la photo pour sa lenteur à mettre en place un plan, jusqu’à plusieurs heures, sur le film de Parrish, il a imposé une cadence bien plus rapide, imprimant ainsi au film un rythme soutenu. Si soutenu que le tournage s’est terminé en avance sur le plan de travail !

On ne peut que louer l’engagement artistique sur le film, l’excellence des décors intérieurs et extérieurs. De hôtel-bar aux docks en passant par des chambres miteuses, tout est juste sans esbrouffe et s’accorde harmonieusement sans jamais prendre le pas sur les acteurs.

William Bowers au scénario s’est surpassé au niveau des dialogues. Ils sont pleins d’humour et participent pleinement de la caractérisation des personnages. Il suffit pour s’en convaincre de décrypter la première séquence du film où Damico négocie la bague. On devine immédiatement à qui nous avons affaire: un petit flic pingre issu d’un milieu populaire. Il n’hésite pas à inclure des éléments assez surréalistes comme la bière et le verre de blanc que s’enfile Damico au bar.

Pour des dialogues aussi bien ciselés il faut des acteurs au diapason. Dans le rôle du flic infiltré, Broderick Crawford est impeccable. Je ne vais vous faire une fois de plus son éloge (Le Sabre et la Flèche, La dernière chevauchée, L’inexorable enquête). Mais quelle présence ! Ernest Borgnine est tout aussi impressionnant en chef racketteur. Pour donner corps à un salopard de la pire espèce, il faut être un acteur d’une grande finesse sachant accentuer ses effets au bon moment. Un très grand acteur si bon qu’on oublie souvent de le signaler. Il faut reconnaître que l’ensemble de la distribution est impeccable, on retrouve des tronches inquiétantes que l’on a toujours plaisir à revoir comme Neville Brand jusqu’à une panouille de Charles Bronson.

Dans la gueule du loup est un film noir avec sa description d’un contexte social précis mais aussi un formidable film à suspense. Qui est le grand chef au sommet de l’organisation ? Le film fonctionne si bien que l’on se prend au jeu et que chaque personnage que croise le détective est un suspect en puissance.

Dans la gueule du loup procure le même plaisir qu’une bonne série noire, de celle qu’on ne lâche qu’au bout de la nuit, alors précipitez-vous, vous ne le regretterez pas !

Fernand Garcia

Dans la gueule du loup est édité dans la collection Film noir dans un magnifique master haute définition par Sidonis/Calysta avec en bonus un rendez cinéphilique incontournable dans la collection. Bertrand Tavernier connaît parfaitement non seulement l’œuvre de Robert Parrish mais aussi la personne. En 1983, ils réalisent conjointement le documentaire Mississippi Blues. Il évoque longuement Dans la gueule du loup, une mine d’informations (22 minutes), François Guérif revient sur différents aspects du film, sur le scénariste William Bowers, entre autres, et évoque le grand décorateur Richard Day, mais celui-ci n’est pas crédité au générique de ce film mais sur le premier film de Parrish : L’implacable (Cry Danger, 1951) toujours aussi passionnant (9 minutes). Enfin une galerie photos et la bande-annonce américaine (1’39) clôturent la section des compléments.

Dans la gueule du loup (The Mob) un film de Robert Parrish avec Broderick Crawford, Betty Buehler, Richard Kiley, Otto Hulett, Matt Crowley, Neville Brand, Ernest Borgnine, Charles Bronson… Scénario : William Bowers d’après Au suivant de ses messieurs (Waterfront) de Ferguson Findley. Directeur de la photographie : Joseph Walker. Décors : Cary Odell. Montage : Charles Nelson. Musique : George Duning. Producteur : Jerry Bresler. Production : Columbia Pictures Corporation. États-Unis. 1951. 83 minutes. Noir et blanc. Ratio image : 1,37 :1. Compatible 16/9e Image et son restaurés VOSTF et VF. Tous Publics.

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