Le Roi des Rois – Seong-ho Jang

En 1961, l’un des cinéastes les plus rebelles d’Hollywood, Nicholas Ray, est un homme en pleine déchéance. Exilé en Europe après une carrière aussi fulgurante que chaotique, il accepte la proposition du producteur Samuel Bronston de mettre en scène la vie du Christ. Le Roi des rois, spectaculaire fresque biblique tournée en Espagne en 70 mm, aurait pu sembler à mille lieues de son univers. Pourtant, derrière l’apparat de la superproduction, Ray retrouve un territoire qui lui est familier. Le récit biblique devient moins une fresque historique qu’une méditation sur l’un des grands motifs de son cinéma : la relation entre le père et le fils. Dès lors, Jésus apparaît moins comme un personnage que comme une présence dont les autres dessinent peu à peu les contours.

Depuis les origines du cinéma, la figure du Christ n’a jamais cessé d’inspirer les cinéastes. Des grandes fresques hollywoodiennes aux productions plus modestes, des films d’auteur aux téléfilms, chaque époque a proposé sa propre lecture de l’Évangile. Entre ferveur religieuse, relecture historique ou interprétations controversées — comme La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese ou La Passion du Christ de Mel Gibson – Jésus demeure une figure cinématographique inépuisable. Son empreinte dépasse même les récits bibliques pour nourrir d’innombrables figures christiques, que l’on retrouve jusque dans les œuvres les plus sombres, où sacrifice, rédemption et résurrection prennent des formes inattendues.

En 2025, le cinéaste sud-coréen Seong-ho Jang s’empare à son tour de cette histoire fondatrice. Avec un pari audacieux : raconter la vie de Jésus en ayant recours à l’animation. Comme tant de cinéastes avant lui, il se retrouve confronté à une question presque insoluble : comment incarner à l’écran un personnage dont la nature est à la fois humaine et divine ? Plutôt que de chercher à représenter directement le mystère du Christ, il choisit de le révéler à travers le regard des autres. Jésus n’est jamais réduit à un personnage ; il demeure une présence dont les paroles et les actes se reflètent dans ceux qui le rencontrent.

Pour bâtir son récit, le réalisateur s’appuie sur une œuvre méconnue de Charles Dickens, La Vie de Notre Seigneur (The Life of Our Lord). Rédigé entre 1846 et 1849, ce court texte n’était pas destiné à la publication. Dickens l’avait écrit pour ses enfants afin de leur transmettre, dans un langage simple et accessible, sa lecture des Évangiles. Au fil des années, il le reprit, le corrigea et le leur lut à plusieurs reprises, affinant son récit en fonction de leurs réactions pour en préserver toute la clarté. Fidèle au vœu de son auteur, le manuscrit demeura inédit pendant plusieurs décennies. Il ne fut finalement publié qu’en 1934, soit soixante-quatre ans après la mort de Charles Dickens, survenue en 1870.

Habilement, Seong-ho Jang choisit de mettre en scène Charles Dickens lui-même. Connaissant la passion de l’écrivain pour les lectures publiques qu’il donnait dans les théâtres britanniques, Le Roi des Rois s’ouvre sur une représentation d’Un conte de Noël (A Christmas Carol). Mais la soirée est bientôt perturbée par les facéties de ses enfants, et plus particulièrement par Walter, son fils aîné, qui ne jure que par les exploits des chevaliers de la Table ronde, Excalibur à la main. De retour à la maison, Dickens, encouragé par son épouse, entreprend de raconter à ses enfants une autre histoire : celle de Jésus-Christ. Pour capter l’attention du jeune Walter, il n’hésite pas à établir des passerelles entre la légende arthurienne et le récit évangélique, rapprochant l’idéal chevaleresque du sacrifice et de la quête spirituelle incarnés par le Christ. Peu à peu, Walter, accompagné de son fidèle chat, se laisse emporter par le récit. L’imagination prend le relais de la parole : tous deux se retrouvent projetés au cœur de la Judée du Ier siècle et suivent, comme des témoins privilégiés, les grandes étapes de la vie de Jésus, de sa naissance jusqu’à sa résurrection, au rythme de la narration de Charles Dickens.

Ce dispositif narratif, qui rappelle celui de grands récits-cadres comme Princess Bride (1987) de Rob Reiner ou, plus récemment, Pinocchio (2022) de Guillermo del Toro, justifie naturellement le point de vue adopté sur Jésus. Les allers-retours entre l’Angleterre victorienne et la Judée du Ier siècle permettent à Seong-ho Jang de rendre hommage au texte de Dickens sans en proposer une adaptation littérale. Le récit devient un dialogue entre deux époques, où l’imaginaire des enfants éclaire la portée universelle des Évangiles.

Visuellement, Seong-ho Jang privilégie une animation en images de synthèse classique, sans recherche esthétique révolutionnaire. L’ambition est ailleurs. La mise en scène recherche avant tout la fluidité du récit et la lisibilité des situations, afin de rendre accessible un texte fondateur à un très large public. Cette sobriété plastique n’est pas synonyme de pauvreté ; elle accompagne avec cohérence le projet de transmission qui irrigue tout le film. Sans prétendre à l’exhaustivité, le film condense le récit biblique en regroupant certains personnages — Marie Madeleine et la femme adultère ne font ainsi plus qu’une seule et même figure — tout en reconstituant les grands épisodes de la vie du Christ : la Nativité, les miracles, les paraboles, l’entrée à Jérusalem, la Passion, la Crucifixion et la Résurrection. Cette volonté de synthèse privilégie la lisibilité du récit plutôt qu’une fidélité absolue aux textes canoniques.

Au fond, Le Roi des Rois ne raconte pas seulement la vie de Jésus ; il interroge la manière de la transmettre. Nicholas Ray, en 1961, avait choisi de préserver le mystère du Christ en le révélant à travers le regard des autres. Charles Dickens, un siècle plus tôt, avait entrepris de rendre les Évangiles accessibles à ses enfants dans un langage simple, débarrassé de toute solennité. Seong-ho Jang réunit ces deux démarches en faisant du cinéma d’animation un nouvel outil de transmission. À une époque où les grandes fresques bibliques ont pratiquement disparu des écrans, son film rappelle qu’il est toujours possible de raconter cette histoire fondatrice sans renoncer ni à sa dimension spirituelle, ni à sa puissance de récit. Loin de la prédication comme de la provocation, Le Roi des Rois rappelle que chaque génération doit trouver sa propre manière de transmettre cette histoire fondatrice. Et c’est peut-être dans cette simplicité assumée que réside sa plus belle réussite.

Fernand Garcia

Le Roi des Rois, une édition Blu-ray et DVD de Saje Distribution. En complément, un making of sur les différentes phases d’animation du Roi des Rois (2 min. env). Interviews de Piers Brosnan et Uma Thurman sur leurs personnages (2 min. env.) Les bandes-annonces des films de Sage Distribution (5 min. env.)

Le Roi des Rois (The King of Kings) un film de Seong-ho Jang avec les voix en version originale de Kenneth Branagh, Uma Turman, Mark Hamill, Pierce Brosnan, Roman Griffin Davis, Forest Whitaker, Ben Kingsley, Oscar Isaac… Scénario : Seong-ho Jang avec la collaboration de Rob Edwards, Jamie Thomason et You-jin Lee. Directeur de la photographie : Kim Woo-hyung. Direction artistique : Jake Herron et Jieun Yu. Monteur : Seong-ho Jang. Musique : Kim Tae-seong. Producteurs : Seong-ho Jang et Kim Woo-hyung. Production: Mofac Studios. Son : Version originale avec sous-titres et version française. 5.1 DTS-HD (Blu-ay) et Dolby Digital (DVD). Distribution en salles (France) : Saje Distribution (sortie le 5 novembre 2026). États-Unis – Corée du Sud. 2025. 1h41. Format image : 1,85:1 16/9e Tous Publics.