The Way of the Gun – Christopher McQuarrie

Les premières minutes

Parker (Ryan Phillippe) et Longbaugh (Benicio Del Toro) quittent une boîte de nuit perdue au milieu d’une zone industrielle. Adossés à une Mercedes, ils comptent tranquillement le maigre produit de leur soirée lorsqu’ils déclenchent accidentellement l’alarme du véhicule. À quelques mètres de là, dans la file d’attente de l’établissement, le propriétaire de la voiture leur intime de s’éloigner dans un langage particulièrement fleuri. Mais c’est surtout sa compagne qui met le feu aux poudres. À coups d’insultes, notamment homophobes, elle pousse son petit ami à en découdre avec les deux inconnus. La tension monte en quelques secondes avant de dégénérer en une bagarre d’une violence aussi brutale qu’absurde. Le lendemain, toujours à la recherche d’un moyen de gagner de l’argent, les deux hommes se rendent dans une banque de sperme pour effectuer un don. Séparés d’un bureau voisin par une simple cloison, ils surprennent une conversation concernant une mère porteuse dont le contrat représente près d’un million de dollars. En quelques phrases, ils comprennent qu’ils viennent peut-être de trouver le coup qui pourrait enfin les sortir de leur misère.

Le film

The Way of the Gun ressemble à une rencontre imaginaire entre le romancier noir Jim Thompson et le cinéaste rebelle Sam Peckinpah. De ces deux maîtres de la violence et du désenchantement, Christopher McQuarrie, qui signe ici sa première réalisation, retient avant tout une colère sourde contre un monde entièrement soumis à la logique de l’argent. Le scénariste oscarisé de Usual Suspects dresse le portrait d’un univers où tout possède un prix, où le pouvoir se mesure à l’épaisseur des liasses de dollars et où les rapports humains ne sont plus que des transactions. À bien des égards, The Way of the Gun peut se lire comme une métaphore d’Hollywood lui-même. C’est d’ailleurs en marge des grands studios, dans le cadre d’une production indépendante, que McQuarrie parvient à exprimer cette rage avec le plus de liberté. Son film ne cherche jamais à héroïser ses protagonistes : chacun poursuit ses propres intérêts, obéit à son propre code moral et tente simplement de survivre dans un monde où la loyauté n’est qu’une monnaie d’échange parmi d’autres.

Les deux kidnappeurs, Parker et Longbaugh, obéissent à une étrange forme de code moral, fragile mais suffisant pour leur permettre de garder la tête hors du cloaque dans lequel ils évoluent. Face à eux, les deux gardes du corps, toujours impeccablement vêtus, incarnent les rouages indispensables d’un pouvoir dont ils ne sont finalement que les exécutants. D’un côté, la rébellion ; de l’autre, la soumission. Pourtant, ces deux camps poursuivent le même objectif : conquérir, par des chemins opposés, une liberté dont l’argent demeure la seule clé. Ils apparaissent ainsi comme les deux faces d’une même pièce. Si Christopher McQuarrie affiche une sympathie évidente pour les kidnappeurs, dont il épouse la rage et le refus des conventions, son scénario se garde bien de tout manichéisme. Il accorde à chacun de ses personnages ses raisons d’agir, ses contradictions et sa propre vision du monde, jusqu’à faire de ce polar crépusculaire une réflexion sur les différentes manières de composer avec un système profondément corrompu.

Robin (Juliette Lewis), la femme kidnappée, occupe une place singulière dans le récit. Mère porteuse, elle est la seule protagoniste à posséder véritablement quelque chose : l’enfant qu’elle porte. Cette grossesse bouleverse peu à peu le contrat initial et fait naître en elle un désir irrépressible de garder ce bébé. Convaincue qu’elle peut encore infléchir le cours des événements, elle élabore une stratégie destinée à reprendre le contrôle de son existence. Mais, chez McQuarrie, chaque tentative de s’émanciper semble vouée à renforcer les chaînes qui entravent les personnages. Les enjeux financiers qui gravitent autour de l’enfant sont désormais trop importants. Aux yeux de ceux qui tirent les ficelles, Robin n’est rien de plus que le réceptacle d’une marchandise dont la valeur dépasse infiniment sa propre volonté. Ses véritables intentions sont rapidement démasquées par des hommes uniquement préoccupés par le montant de la rançon et les profits qu’ils espèrent en tirer. Robin découvre alors qu’elle n’a jamais été maîtresse de son destin. Dans cet univers où tout se négocie, même la maternité finit par être réduite à une simple transaction.

Au cœur de ce panier de crabes évoluent deux personnages usés par le temps, chacun à sa manière, comme les reflets fanés d’un monde en train de disparaître. Joe Sarno (James Caan) est un vieux renard des armes à feu. Son unique obsession est d’éviter le carnage. Homme du compromis, il sait, par expérience, qu’au bout de la violence il ne reste que des cadavres et des flaques de sang. Mais la jeune génération refuse de l’entendre, jugeant ses méthodes dépassées. Ironiquement, c’est pourtant ce vieil homme qui traverse la tempête avec le plus de lucidité, naviguant entre les balles là où les plus jeunes foncent tête baissée. À ses côtés se tient Abner (Geoffrey Lewis), compagnon fidèle arrivé au crépuscule de son existence. Son seul divertissement semble désormais être la roulette russe, comme si une vie entière passée au contact de la violence l’avait conduit à flirter avec le néant. Chez McQuarrie, les hommes vieillissent moins sous le poids des années que sous celui des morts qu’ils portent en eux.

Curieusement, si le cinéaste semble d’abord s’identifier à Parker et Longbaugh — les véritables noms de Butch Cassidy et du Sundance Kid — son regard finit par converger vers Sarno. Derrière la fascination pour les rebelles se dessine peu à peu l’admiration d’un homme qui a compris que le système ne se renverse pas d’un coup d’éclat. Sarno incarne une troisième voie : celle du compromis sans renoncement, de l’intelligence plutôt que de la force, profitant de chaque interstice laissé par le pouvoir pour préserver un fragment de liberté et imposer, malgré tout, sa propre manière d’être. McQuarrie ouvre The Way of the Gun comme un polar célébrant les mavericks, ces marginaux qui refusent de se soumettre aux règles établies. Pourtant, au fil du récit, le film se transforme en une méditation sur la vieillesse, l’expérience et la lucidité. C’est sans doute là que le cinéaste s’éloigne le plus de Sam Peckinpah. Chez lui, la sagesse n’est jamais synonyme de résignation ; elle devient au contraire la dernière forme de rébellion encore possible.

En cela, McQuarrie rejoint davantage des cinéastes comme John Huston ou Sidney Lumet, qui ont su composer avec les contraintes du système hollywoodien sans jamais renoncer à leur singularité. Ils ont compris qu’il était parfois plus efficace de contourner les règles que de les affronter frontalement, transformant chaque espace de liberté en un territoire d’auteur. Au fond, The Way of the Gun est moins un film de gangsters qu’un film sur la survie. Chacun de ses personnages tente de préserver ce qu’il lui reste de dignité dans un univers où tout peut être acheté, vendu ou sacrifié. La question n’est jamais de savoir qui triomphera, mais jusqu’où chacun est prêt à aller — et ce qu’il est disposé à perdre — pour conserver l’illusion de sa liberté.

Après The Way of the Gun, Christopher McQuarrie disparaît de la réalisation pendant douze ans. Il revient derrière la caméra avec Jack Reacher (2012), adaptation du personnage créé par Lee Child, portée par Tom Cruise. Entre-temps, il s’est imposé comme l’un des scénaristes les plus recherchés d’Hollywood, écrivant notamment Walkyrie (2008), réalisé par Bryan Singer, avec lequel il avait déjà collaboré sur Usual Suspects. Sa rencontre avec Tom Cruise marque un tournant décisif. Plus qu’un simple réalisateur ou scénariste, McQuarrie devient l’un des principaux architectes des projets de la star. Avec Mission: Impossible – Rogue Nation (2015), cinquième volet des aventures d’Ethan Hunt, il redonne un souffle inédit à une franchise qui semblait avoir perdu son équilibre artistique. En privilégiant les personnages, la lisibilité de l’action et une mise en scène où le suspense naît de la géographie des lieux plutôt que du montage frénétique, il impose une identité forte qui se prolongera dans les épisodes suivants.

Cette collaboration dépasse largement le cadre d’une relation entre un metteur en scène et son acteur principal. McQuarrie participe à la conception même des films, façonne les personnages en fonction des qualités de Tom Cruise et devient, en quelque sorte, son alter ego créatif. L’ancien franc-tireur du cinéma indépendant trouve ainsi sa place au cœur du système hollywoodien. Une trajectoire qui, rétrospectivement, éclaire The Way of the Gun : derrière la révolte affichée de ses héros, le film annonçait déjà qu’il existe parfois une autre manière de préserver sa liberté que de se placer systématiquement en marge.

Fernand Garcia

The Way of the Gun une édition collector combo ( 4K Ultra HD + Blu-ray) L’Atelier d’Images. Côté suppléments, cette édition se révèle particulièrement généreuse. Geoffrey Crété (Écran Large) signe tout d’abord Un film à la croisée des chemins (22 min), une analyse passionnante qui revient sur l’étrange trajectoire de Christopher McQuarrie, de son Oscar pour Usual Suspects jusqu’à son statut d’artisan majeur de la saga Mission: Impossible. Un excellent complément au film, qui permet de mieux comprendre sa place singulière dans le paysage hollywoodien. On retrouve également un précieux document d’archives tourné sur le plateau en 1999 (8 min), offrant un aperçu de la mise en scène de plusieurs séquences et de l’atmosphère du tournage. Une courte interview de Christopher McQuarrie (environ 2 min) complète l’ensemble, le cinéaste revenant sur différents aspects de son premier long métrage. Le casting est lui aussi mis à contribution à travers une série d’entretiens réunissant Benicio Del Toro, Ryan Phillippe, Juliette Lewis, James Caan, Taye Diggs et Nicky Katt (8 min), auxquels s’ajoute la bande-annonce d’époque (2 min. env). Enfin, les amateurs d’analyse apprécieront la présence d’un commentaire audio réunissant Christopher McQuarrie et le compositeur Joe Kraemer. Une piste riche en informations qui éclaire aussi bien les choix d’écriture que les partis pris de mise en scène, et constitue sans doute le supplément le plus précieux de cette édition.

The Way of the Gun, un film de Christopher McQuarrie avec James Caan, Ryan Phillippe, Benicio Del Toro, Juliette Lewis, Taye Diggs, Nicky Katt, Geoffrey Lewis, Dylan Kussman, Scott Wilson, Kristin Lehman… Scénario : Christopher McQuarrie. Directeur de la photographie : Dick Pope. Cheffe décoratrice : Maia Javan. Costumes : Heather McQuarrie et Genevieve Tyrrell. Monteur : Stephen Semel. Musique : Joe Kraemer. Producteur : Kenneth Kokin. Production : Artisan Entertainment – Aqaba Productions. États-Unis. 2000. 119 minutes. Pellicule 35 mm Kodak Vision. Forma image : 1,85:1. Son : Version originale sous-titrée en français – Dolby Atmos 7.1. Et en version française DTS 5.1. Interdit aux moins de 12 ans.