Terre de violence – Nathan Juran

12 juin 1878. George Fletcher, son gang arrive discrètement à Springdale, un petit patelin du Nebraska. Ils ont un but : dévaliser la National Bank. Parmi les pilleurs de banques, Eddie, un jeune gars de retour dans le coin. Alors, qu’il fait le guet, Laurie le reconnaît. Depuis l’adolescence, elle est amoureuse de lui. Contraint et forcé, Eddie engage la conversation, tandis qu’à l’intérieur de la banque ses complices dérobent l’argent. Rien ne se passe comme prévu. Le gang parvient à s’enfuir avec à leurs trousses le Marshal Hiram et des hommes de la ville. Plusieurs hommes sont tués de part et d’autre dont le Marshall. Eddie, légèrement blessé, est capturé inconscient par Ben, le père de Laurie. Une délégation mandatée par la population nomme Ben en tant que Marshal…

Terre de violence, série B de la Columbia, est resté mystérieusement inédit en France. C’est pourtant un western tout à fait plaisant. Il est a été classé dans un sous-genre, le western « urbain » avec son héros seul contre tous, l’exemple le plus parfait reste Le Train sifflera trois fois.  Le scénario de Daniel B. Ullmann (futur auteur du Salaire de la haine toujours avec Fred MacMurray) développe une situation particulièrement intéressante et prend le contre-pied de bon nombre de films. La population de la petite bourgade va prendre le parti du jeune Eddie contre son Marshal; l’inverse des foules assoiffées de vengeance que l’on croise généralement dans ce type de films. Au lynchage habituel correspond une sorte de mansuétude de la part de la masse. A ce désir de pardon de ses concitoyens, Ben s’entête à vouloir pendre le jeune garçon, coûte que coûte. Il a juré sur la Bible de « faire respecter les lois de cette communauté des Etats-Unis d’Amérique, et que Dieu me vienne en aide ». Ben est autant aveuglé par sa soif de justice, « œil pour œil, dent pour dent », que sa fille par l’amour envers le jeune homme.

Terre de violence développe un discours anti-peine de mort, ce qui pour l’époque, où certainement tous les Etats de la bannière étoilée étaient pour son application (et sûrement la majorité des démocraties européennes), est assez courageux. Certaines scènes sont assez étonnantes : celle au bar où le procureur avoue à Ben ne pas supporter de voir un homme condamné à la pendaison, la construction de la potence sous les yeux du condamné. Dommage que le film n’aille pas jusqu’au bout de son idée, et que la fin, conventionnelle, remette le film sur les rails habituels du genre.

Nathan Juran n’est pas cinéaste dont la personnalité a particulièrement marqué les esprits cinéphiliques. Juran, ex-décorateur à la 20th Century Fox, qui avait obtenu un Oscar pour les décors de Qu’elle était verte ma vallée (How Green Was My Valley) de John Ford en 1941, est passé à la réalisation avec Le Mystère du château noir (The black Castle, 1952). Terre de violence est produit par Charles H. Schneer. Producteur pour qui Juran va réaliser plusieurs films, westerns et films fantastiques. Il doit justement sa petite renommée au Septième voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, 1958) et aux époustouflants effets spéciaux de Ray Harryhausen. La mise en scène de Juran est des plus classiques. Il n’est pas insultant de reconnaitre que beaucoup des meilleures scènes de ses films doivent beaucoup à ses acteurs. Terre de violence n’échappe pas à la règle. La distribution réunie par Nathan Juran de ce point de vue là est excellente.

Fred MacMurray est une vedette et un acteur sous-estimé, pourtant sa grande dégaine, son visage marqué en fait un héros parfait pour l’Ouest américain. Il incarne parfaitement un homme seul, abandonné par sa future femme, sa fille et ses concitoyens. Il est une figure classique du cinéma américain construite sur une forme de bon sens supposé collectif.

Robert Vaughn donne une excellente interprétation d’une petite frappe manipulatrice. Sa scène, en larmes, devant le jury est impressionnante.  Trop habitués à le voir dans des rôles de personnages plutôt froids et sophistiques, nous ne pensions pas qu’il avait de de telles possibilités de fêlure et d’émotion. Terre de violence est une sorte de redécouverte de Robert Vaughn. Du haut de ses 27 ans, il vole littéralement la vedette à Fred MacMurray. Il donne avec ce qu’il faut de subtilité et de silence une vraie consistance à son personnage. Cette force d’interprétation se ressent dans toutes ses scènes qui comptent parmi les meilleures du film.

Joan Blackman (Laurie) débute adolescente à la télévision à la fin des années 50. Cette pétillante brunette décroche à 21 ans son premier et meilleur rôle dans Terre de violence. Les studios la cantonnent dans des petits seconds rôles où elle croise Tony Curtis ou Jerry Lewis. Elle acquière une petite renommée en jouant au côté du King Elvis Presley dans deux bluettes Sous le ciel bleu d’Hawai (Blue Hawaii, 1961) et Un direct au cœur (Kid Galahad, 1962). On croise Blackman dans la petite lucarne (Perry Mason, Bonanza, Peyton Place…)  et dans des séries B pour la plupart inédites sur nos écrans. En 1975, elle a un petit rôle dans Frissons (Shivers) de David Cronenberg. Blackman a disparu des écrans à l’orée des années 90. Elle a été l’épouse de l’acteur noir américain, Rockne Tarkington.

Maggie/Margaret Hayes est une actrice solide. Elle incarne avec subtilité une femme tiraillée par le doute. Elle forme avec Fred MacMurray un couple dans la force de l’âge, ce qui n’est pas si fréquent dans le genre. La justesse psychologique des scènes qui les réunissent ajoute un élément de vérité qui crédibilise leurs sentiments. Hayes est resté dans la mémoire des cinéphiles pour ses apparitions dans d’excellents polars (La Clé de verre, Les Inconnus dans la ville, Lutte sans merci) et pour son personnage malmené dans Graine de violence.

Il y a les grands auteurs du western avec leur lot de chefs-d’œuvre du genre, mais derrière ses arbres majestueux, il se cache un territoire de séries B estimables et passionnantes, Terre de violence en fait partie…

Fernand Garcia

Terre de violence est édité en DVD dans une édition spéciale, image et son superbement restaurés, par Sidonis/Calysta dans la collection Western de légende. En complément : une présentation de Fred MacMurray par Bertrand Tavernier à partir de deux westerns urbains de Columbia, Terre de Violence et Le Salaire de la Haine avec l’acteur (8 minutes). Une présentation toujours par Bertrand Tavernier de Terre de violence, analyse de la construction dramatique du scénario, du jeu des acteurs et de la mise en scène de Juran. Juste, précis et nullement pédant (25 minutes). Patrick Brion de son côté revisite l’année 1958, une année de transition même si Sam Peckinpah et le western spaghetti n’ont pas encore révolutionné le genre. Pourtant, Arthur Penn avec Le Gaucher ou Anthony Mann avec L’Homme de l’Ouest, entre autres, mettent déjà à mal le héros traditionnel. Brion revient, aussi, longuement sur la carrière de Nathan Juran (14 minutes). Enfin une galerie de photos et la bande-annonce américaine complètent cette très belle édition.

Terre de violence (Good Day for a Hanging) un film de Nathan Juran avec Fred MacMurray, Maggie Hayes, Robert Vaughn, Joan Blackman, James Drury, Wendell Holmes, Edmon Ryan, Stacy Harris, Kathryn Card… Scénario : Daniel B. Ullman et Maurice Zimm d’après une nouvelle de John Reese. Directeur de la photographie : Henry Freulich. Consultant couleur : Henri Jaffa. Décors : Robert Peterson. Montage : Jerome Thoms. Producteur : Charles H. Schneer. Production : Morningside Production – Columbia Pictures. Etats-Unis. 1958. 82 mn. Couleur (ColumbiaColor). Format 1.85 :1.  16/9e. VOSTF. Tous Publics.

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