Notre jour viendra – Romain Gavras

Il s’agit de mon plus grand regret cinématographique de l’année 2011.

Il est étrange, qu’un film aussi jeune et rafraîchissant, avec une idée originale, une vision et une exécution technique admirable se voit vilipendé par beaucoup de mes collègues le ramenant à un simple premier degré – l’histoire de deux roux, Rémy et Patrick, qui veulent partir en Irlande, leur « terre promise ».

Peut-être qu’aujourd’hui avec en arrière plan la révolution tunisienne le film révèle mieux ses traits contestataires ?

Le film s’ouvre sous des accords de piano pesants de gravité qui tombent sur les images de paysages urbains et tristes de Dunkerque.  Le prélude de Rachmaninoff est austère et donne à la ville, comme à ses personnages, sérieux et pathétiques, une teinte tragique jusqu’au ridicule. Alors que dans les médias, cet univers des apparences – séries télé, publicité, Internet… – regorgent de promesses d’amour, le monde de Romain Gavras est un panier de crabes inconfortable où chacun se frotte l’un à l’autre s’enfonçant dans l’aliénation. Comment se forger une identité dans ce monde cruel, ce pays des humiliés ?

Rémy (Olivier Barthélémy), un grand adolescent rouquin complexé et timide, va chercher à y répondre.  Un autre rouquin, Patrick (Vincent Cassel) est un psychanalyste harassé, qui trouve dans la personne de Rémy un germe de rébellion que lui aussi cultivait, il semble, depuis un moment et qu’il pourra faire éclore. Le nihilisme et le caractère provocateur de Patrick n’est que sa réaction contre l’hypocrisie commune, son exubérance est à l’opposée de la timidité de Rémy, l’immobilisant avant d’agir.

Malgré la forte envie de Rémy de ressembler à Patrick, les deux amis ne se comprennent pas.

Les méthodes, qu’avait employées le psychanalyste afin de libérer les émotions du jeune, ont produit un effet indésirable, il lui a permis de lâcher cette violence, dont il a été victime et qu’il réfrénait pendant des années. Afin ne plus subir son sort, Rémy ne désire qu’une seule chose – partir en Irlande, le pays des rouquins, se frayant le passage avec une arbalète, acheté avec la carte bleue de Patrick. Ayant grandi dans un milieu hostile rempli de violence, il ne s’exprime que par une violence extrême.

Romain Gavras a choisi de tourner son film dans des paysages érodés par des usines qui ressemblent à une terre dévastée après la guerre.

Fait-il allusion à la guerre silencieuse entre les communautés ?

Quand Patrick se rase ses cheveux roux, son signe d’appartenance à la communauté des roux, Rémy rétorque, qu’il n’a plus de morale, plus de valeurs. Signifie-t-il que si on n’appartient pas à une des communautés, on n’a plus le sens des valeurs ?

Le film de Romain Gavras est fort et percutant, avec une écriture réfléchie et compétente, il questionne la société. Son jeune idéalisme est déjà assombri par le pessimisme : il sait déjà que la terre promise ne sera jamais atteinte.

Tout en félicitant le jeune réalisateur pour son premier long métrage, on ne peut que regretter que le DVD du film ne comporte pas d’interview avec Romain Gavras, dont on entendra sûrement parler et pas seulement en négatif.

Le DVD contient également un making-off de Karim Boukercha (co-scénariste du film), qui est construit comme un court documentaire, où s’expriment les participants du tournage. On y rencontre un jeune tsigane dont le plus grand rêve est d’avoir les papiers, deux jeunes filles qui détesteraient de sortir avec un rouquin, deux jeunes hommes qui préfèreraient être noirs que roux… On peut aussi découvrir de très belles photos de tournage faites par Kim Chapiron (son camarade du collectif Kourtrajmé, réalisateur de « Dog Pound »).

Trois clips musicaux de Romain Gavras sont également dans le DVD (Born free – M. I. A., Stress – Justice, Signature – DJ Mehdi). « Born free » est le condensé de l’idée du film « Notre jour viendra », mais en beaucoup plus violent. Ce clip, réalisé pour une artiste d’origine tamoule M. I. A., est sur Youtube avec un message d’avertissement.

Rita BUKAUSKAITE

Notre Jour Viendra un film de Romain Gavras avec Vincent Cassel, Olivier Barthélémy, Justine Lerooy, Charlotte Decat, Boris Gamthety (Byron), Chloé Catoen.

Scénario : Romain Gavras et Karim Boukercha – Image : André Chemetoff (Scope)

Musique : Sébastien Akchoté. Producteurs : Vincent Cassel – Eric Névé. Production : 120 Films – Les Chauves-Souris.

Durée : 90 mn. Dolby Digital.

Edition DVD : TF1 Vidéo.

 

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