L’Île Sanglante – Michael Ritchie

Le début

Triangle des Bermudes. Des touristes s’adonnent à la pêche en haute mer. À la nuit tombée, ils jettent l’ancre aux abords d’une des îles de l’archipel. Le calme règne… Une barque semble dériver au gré des flots. À son bord, un enfant. Mais il s’agit d’un piège : les touristes sont attaqués par des pirates. Le bateau et son équipage disparaissent sans laisser de traces. La nouvelle ne fait l’objet que d’un entrefilet dans les pages intérieures des journaux new-yorkais. Pourtant, elle retient toute l’attention de Blair Maynard (Michael Caine), journaliste d’investigation. Il parvient à convaincre son rédacteur en chef de le laisser enquêter sur place. Le jour même, il prend la direction de la Floride, accompagné de son jeune fils Justin (Jeffrey Frank), dont il a la garde. Tous deux embarquent bientôt pour l’île de Navidad, perdue au milieu de cette zone maudite…

Le film

L’Île sanglante, film oublié et échec public du début des années 80, mérite pourtant largement le détour. Il avait tous les atouts pour connaître le succès : une histoire forte et originale, de l’action, de l’horreur, de l’épique et une bonne dose d’exotisme. Il n’en fut rien. Il est aujourd’hui temps de réévaluer ce film passionnant. L’Île sanglante est l’adaptation du roman éponyme de Peter Benchley, qui venait de connaître deux beaux succès au cinéma grâce à ses histoires maritimes : Les Dents de la mer (Jaws, 1975) de Steven Spielberg et Les Grands Fonds (The Deep, 1977) de Peter Yates. Cette fois, c’est Peter Benchley lui-même qui signe l’adaptation de son roman.

Après avoir travaillé brièvement comme journaliste au Washington Post en 1963-1964, Peter Benchley rejoint la rédaction de Newsweek, où il occupe le poste de responsable de la rubrique radio et télévision. En 1967, il devient rédacteur de discours à la Maison-Blanche pour le président Lyndon B. Johnson. Il quitte ses fonctions en janvier 1969, lorsque ce dernier achève son mandat et laisse la place à Richard Nixon. En 1971, il propose à un éditeur une première version des Dents de la mer. Fasciné depuis toujours par les aventures maritimes et le monde des requins, Benchley imagine l’histoire d’un grand requin blanc qui terrorise une station balnéaire. L’idée lui est notamment venue après avoir lu un article relatant la capture d’un spécimen de plus de deux tonnes au large de Long Island, en 1964. Publié en 1974, le roman devient rapidement un best-seller. Les producteurs Richard D. Zanuck et David Brown en acquièrent les droits et confient sa réalisation au jeune Steven Spielberg. Le film devient l’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma.

Son deuxième roman, Les Grands Fonds, paraît en 1976. Benchley en trouve l’inspiration lors d’un séjour aux Bermudes, où il s’intéresse aux épaves et aux trésors engloutis. L’histoire d’un couple en vacances dans l’archipel, qui découvre fortuitement une épave renfermant un trésor et des ampoules de morphine, est rapidement portée à l’écran. Produit par Peter Guber et Columbia Pictures, le film de Peter Yates sort en 1977. Il connaît à son tour un beau succès, certes moindre que celui des Dents de la mer, mais néanmoins considérable. Il doit aussi une partie de sa notoriété à Jacqueline Bisset et à son fameux tee-shirt blanc mouillé, devenu l’une des images emblématiques du film.

Le troisième roman de Benchley, L’Île, suscite la convoitise des studios. C’est finalement le tandem Richard D. Zanuck et David Brown, déjà producteurs des Dents de la mer, qui remporte la mise. Ils envisagent de confier la réalisation à Steven Spielberg, mais celui-ci décline la proposition pour se consacrer à 1941. L’Île sanglante est alors envisagé par Universal comme un nouveau succès en puissance. Le film reprend plusieurs éléments présents dans les précédentes adaptations des romans de Benchley : la mer comme territoire inconnu, espace d’angoisse et de peur, où se déchaînent des forces qui échappent au contrôle de l’homme. Le requin des Dents de la mer ou la murène des Grands Fonds incarnaient ces menaces venues des profondeurs. Avec L’Île sanglante, Benchley déplace le curseur : le monstre n’est plus tapi dans les abysses, il est l’homme lui-même. En ce sens, L’Île sanglante apparaît comme une œuvre plus ambitieuse, qui dépasse le cadre du film d’aventures pour s’aventurer sur le terrain de la réflexion philosophique. Le récit confronte deux organisations sociales radicalement opposées : une communauté primitive, repliée sur elle-même et régie par ses propres lois, et la civilisation moderne, avec ses codes et ses contradictions. Par ses thèmes et ses personnages, le film s’inscrit ainsi dans une filiation littéraire qui évoque notamment Joseph Conrad.

Le scénario confronte deux mondes que trois siècles d’histoire semblent séparer : celui de la flibusterie et celui de la société moderne. Pourtant, ils sont beaucoup plus proches qu’il n’y paraît. La barbarie des pirates n’est, au fond, qu’une version archaïque et sauvage de celle des hommes d’aujourd’hui. À l’attaque des touristes, perpétrée avec des armes d’un autre temps, répond la déambulation de Blair et de son fils dans une armurerie. Sous le vernis des villes civilisées sommeille toujours la violence. L’enfant pirate et Justin, le fils du journaliste, sont comme les deux faces d’une même pièce. À peine âgé de douze ans, Justin connaît parfaitement les armes et leur maniement, ce qui ne l’empêche pas de rêver d’une journée à Disney World. Cette contradiction n’est qu’apparente : Blair et son fils sont deux produits parfaitement conformes à une société du spectacle qui fait cohabiter fascination pour la violence et divertissement de masse.

Maynard et Justin vont ainsi entreprendre un véritable voyage régressif. Depuis des générations, les pirates vivent en autarcie sur leur île, selon leurs propres lois, ayant développé un modèle de civilisation qui leur est entièrement propre. À leur tête, John David Nau (David Warner) maintient l’ordre en mêlant rites païens et superstitions. Fait prisonnier, Blair Maynard est réduit à l’esclavage et devient le partenaire sexuel contraint d’une veuve. Il doit lui donner un enfant afin de renouveler une population menacée par la consanguinité. Acculé, humilié et rabaissé, il voit peu à peu resurgir sa véritable nature. Mais le seul instinct de survie ne suffit pas face à des pirates aguerris. Ancien combattant de la guerre de Corée, Maynard possède toutefois des connaissances et des techniques de combat qui pourraient lui permettre de renverser le rapport de force. Pendant ce temps, son fils Justin est soumis à un véritable lavage de cerveau destiné à lui faire oublier son passé. Sa rééducation doit s’achever par le meurtre de son père biologique, afin de faire place à un nouveau père : le chef des pirates. Conditionné jour après jour, Justin finit par devenir un membre à part entière de la communauté. Dans ce contexte anxiogène, on peut regretter que le retournement final de Justin soit aussi rapidement expédié. Cette réserve mise à part, le film développe son sujet avec efficacité, multipliant les surprises et les scènes à haute tension.

Après Steven Spielberg pour Les Dents de la mer et Peter Yates pour Les Grands Fonds, c’est à Michael Ritchie qu’incombe la tâche de mettre en scène cette nouvelle adaptation de Peter Benchley. Un cinéaste plus que fréquentable. Après une décennie passée à réaliser des séries et des téléfilms, Ritchie fait ses débuts au cinéma en 1969 avec La Descente infernale (Downhill Racer), dans lequel il dirige Robert Redford et Gene Hackman. Il enchaîne avec Carnage (Prime Cut, 1972), un polar musclé réunissant Lee Marvin et Gene Hackman, avant de retrouver Redford pour Votez McKay (The Candidate, 1972). Trois films remarquables, dans lesquels le sens du spectacle n’évacue jamais la réflexion de fond. Le choix de Michael Ritchie apparaît donc particulièrement judicieux de la part des producteurs Richard D. Zanuck et David Brown. Sa mise en scène est enlevée et réserve de superbes moments visuels, comme l’apparition, en pleine mer, de l’épave d’un navire français. La violence trouve naturellement sa place dans le récit et la direction d’acteurs se révèle sans faille.

Le casting est également une réussite. Michael Caine, excellent, correspond parfaitement à l’image de cet antihéros nonchalant qui se retrouve précipité dans l’horreur. Face à lui, un autre acteur britannique, David Warner, compose un chef pirate tout aussi convaincant. Le reste de la distribution constitue un véritable festival de gueules, parfaitement dans l’imaginaire que l’on associe à la piraterie.

Michael Caine, pourtant, ne garde pas un bon souvenir de L’Île sanglante. Il n’évoque guère le film et le considère comme un simple rôle alimentaire, destiné avant tout à lui permettre de payer ses impôts, allant jusqu’à le ranger parmi les pires films de sa carrière. Un jugement pour le moins sévère, voire excessif. Car sa prestation est l’une des bonnes surprises du film. Il incarne avec beaucoup de justesse cet homme ordinaire, moderne et quelque peu désinvolte, qui découvre peu à peu ses propres ressources lorsqu’il est confronté à une situation extrême. Peut-être le personnage aurait-il été plus naturellement associé à un acteur américain, tant il appartient à un certain imaginaire de l’Amérique contemporaine. Le scénario en fait pourtant un journaliste américain d’origine britannique, une caractéristique qui n’est évidemment pas sans rappeler son interprète.

Après le tournage d’Un pont trop loin (A Bridge Too Far, 1977) de Richard Attenborough, en Europe, Michael Caine enchaîne les films de genre aux États-Unis. Il apparaît dans deux films catastrophes produits et réalisés par le spécialiste du genre Irwin Allen : L’Inévitable Catastrophe (The Swarm, 1978) et Le Dernier Secret du Poséidon (Beyond the Poseidon Adventure, 1979). Deux productions particulièrement décevantes. Le constat n’est guère plus réjouissant avec Ashanti (1979), production aberrante que Richard Fleischer tente tant bien que mal de sauver après le renvoi de Richard C. Sarafian. Quelques mois après L’Île sanglante, Michael Caine endosse la blouse du psychiatre dans Pulsions (Dressed to Kill, 1980) de Brian De Palma, un rôle dans lequel il s’investit pleinement. L’accueil critique réservé aux deux films est particulièrement sévère. Ce dénigrement touche également l’acteur, dont les choix de carrière sont alors parfois mis en cause. Pourtant, Pulsions est aujourd’hui considéré comme un classique du cinéma des années 80, tandis que L’Île sanglante demeure une œuvre étrange et confidentielle, toujours en attente d’une véritable réhabilitation. Michael Caine retrouvera quelques années plus tard l’univers de Peter Benchley avec Les Dents de la mer 4 : La Revanche (Jaws: The Revenge, 1987). Un autre film pour payer les impôts, mais celui-là mérite franchement son statut de nanar.

Michael Ritchie se retrouve confronté à un sujet pour le moins atypique. À la même époque, il est vrai, le Triangle des Bermudes nourrit l’imagination populaire, entre films, récits et littérature abondante. Mais le mélange des genres et des thèmes de L’Île sanglante est loin d’être évident à faire tenir dans un ensemble cohérent. Ritchie relève pourtant le défi. Il alterne les effets de suspense et de terreur au sein d’une mise en scène classique, mais parfaitement maîtrisée. Il bénéficie pour cela du concours d’Henri Decaë à la photographie. Le chef opérateur signe un superbe travail visuel. Le contraste entre les paysages maritimes lumineux et les scènes nocturnes inquiétantes participe à cette atmosphère si particulière. L’utilisation du CinemaScope magnifie les paysages et confère à l’aventure une dimension presque mythologique, qui enveloppe l’île et ses habitants. Le film est également porté par une admirable partition d’Ennio Morricone.

L’échec commercial de L’Île sanglante semble avoir orienté Michael Ritchie vers un cinéma plus conventionnel et commercial. Les films Fletch (1985) et Golden Child – L’Enfant sacré du Tibet (1986), sans être déshonorants, ne retrouveront ni l’ambition ni la verve ironique et cynique de ses premières réalisations. Peter Benchley, de son côté, ne retrouvera jamais le succès de ses débuts. Ses romans suivants ne connaîtront pas d’adaptations pour le grand écran, mais plusieurs seront portés à la télévision. Beast (1991), qui raconte l’histoire d’un calmar géant menaçant les Bermudes, devient ainsi une mini-série en 1996. Même destin pour White Shark (1994), récit d’un hybride entre un requin et un être humain, créé par les nazis à des fins militaires, adapté sous le titre Creature en 1998. Benchley sera également le co-créateur de la série Amazon (1999-2000), qui suit un groupe de survivants après le crash de leur avion au cœur de la forêt amazonienne.

L’Île sanglante, film longtemps resté confidentiel, peut être considéré comme une sorte de matrice de Mad Max 2 (1981) et de Waterworld (1995). Il est aujourd’hui devenu une œuvre culte, et à juste titre.

Fernand Garcia

L’Île Sanglante, une édition Éléphant Films, disponible en Blu-ray à l’unité ou dans le coffret collector Michael Caine : 7 films cultes des années 60 aux années 90. Le coffret réunit Ipcress, danger immédiat (1965), Un hold-up extraordinaire (1966), Contre une poignée de diamants (1974), L’Aigle s’est envolé(1976), L’Île sanglante (1980), Élémentaire, mon cher… Lock Holmes (1988) et Business oblige (1990). Il est accompagné d’un livret de 24 pages, Sir Michael Caine, Cockney et Gentleman, signé Stéphane Du Mesnildot. Suppléments : Entretien avec Michael Caine. Entretien avec Jan Egleson. Présentation des films par Jean-Pierre Thoret, Olivier Père, Julien Comelli et Eddy Moine. Commentaires audio de Sidney J. Furie et Peter Hunt sur Ipcress, danger immédiat, et de Jan Egleson sur Business oblige. Bandes-annonces et galerie d’images. Masters restaurés en haute définition. Le Coffret Michael Caine est disponible en 7 Blu-ray ou en 8 DVD.

L’Île Sanglante (The Island) un film de Michael Ritchie avec Michael Caine, David Warner, Angela Punch McGregor, Frank Middlemass, Jeffrey Frank, Don Henderson, Dudley Sutton, Colin Jeavons, Zakes Mokae, Brad Sullivan, John O’Leary… Scénario : Peter Benchley d’après son roman. Directeur de la photographie : Henri Decae. Décors : Dale Hennesy. Costumes : Ann Roth. Effets spéciaux : Albert Whitlock. Montage : Richard A. Harris. Musique : Ennio Morricone. Producteurs : Richard D. Zanuck et David Brown. Production : Zanuck/Brown – Universal Pictures. États-Unis. 1980. 114 minutes. Panavision. Technicolor. Format image : 2,35 :1. 16/9e Son : Version originale sous-titrée en français et Version française. DTS HD Stéréo et mono 2.0 / DTS HD 5.1.  Interdit aux moins de 12 ans.