Le film policier asiatique, les indispensables 1/3 – Cinémathèque Française

Présentation et programme – Partie 1-3

Longtemps cantonné aux marges, relégué aux arrière-salles des vidéoclubs et aux copies usées échangées entre cinéphiles, le polar asiatique a connu une reconnaissance tardive mais fulgurante. Au mitan des années 1990, le regard occidental se retourne enfin vers l’Est grâce au travail de passeurs passionnés (Les Cahiers du cinéma, Starfix, HK Vidéo). Des noms s’imposent alors comme des évidences. Ringo Lam électrise le film criminel par sa brutalité sèche – sans City on Fire, pas de Reservoir Dogs -, Takeshi Kitano en révèle la dimension mélancolique et absurde, tandis que Tsui Hark dynamite les codes par une mise en scène en perpétuel mouvement. La sortie internationale de The Killer agit comme un détonateur. John Woo et Chow Yun-fat gravent dans l’imaginaire collectif une esthétique baroque et opératique dont l’influence irrigue toujours aujourd’hui le cinéma mondial.

Depuis cette onde de choc, le polar asiatique n’a cessé de se réinventer. À Hong Kong, Johnnie To en a épuré les lignes, transformant les règlements de comptes en ballets géométriques où l’amitié et la loyauté pèsent aussi lourd que les armes. Au Japon, Kiyoshi Kurosawa détourne le film criminel vers une inquiétante étrangeté, où le mal se diffuse de manière insidieuse et presque abstraite, tandis que Takashi Miike en repousse les limites par une radicalité provocatrice, mêlant violence extrême, humour noir et expérimentation formelle. En Corée du Sud, le genre se teinte d’une noirceur nouvelle. Park Chan-wook en fait un laboratoire de la vengeance et de la perversion morale, tandis que Na Hong-jin pousse la violence jusqu’à l’épuisement, dans un chaos fiévreux et viscéral. À leurs côtés, Bong Joon-ho brouille les frontières entre polar, satire sociale et tragédie, et Kim Jee-woon explore avec virtuosité toutes les variations du crime, du thriller stylisé à la fresque hallucinée.

C’est cette histoire, riche et contrastée, que la Cinémathèque française propose de retracer à travers une rétrospective d’« indispensables ». Une sélection qui célèbre autant les œuvres fondatrices que les métamorphoses contemporaines du genre, et rappelle combien le polar asiatique, loin d’être un simple cinéma de genre, constitue un formidable terrain d’expérimentation formelle et politique. Une invitation à (re)découvrir des films qui, de la fureur lyrique à la noirceur la plus intime, ont durablement redéfini notre manière de filmer le crime.

Des séances avec dialogues sont également au programme le samedi 14 février à 14h30 avec Jean-François Rauger après la projection de Memories of Murder (2003) de Bong Joon-ho, le dimanche 22 février à 17h00 avec Frédéric Ambroisine après la projection de PTU (Police Tactical Unit) (2003) de Johnnie To, et le dimanche 1er mars à 14h30 avec Clément Rauger après la projection de Sonatine, mélodie mortelle (1993) de Takeshi Kitano.

Les films au programme sont :

A Bittersweet Life (Director’s Cut) (Dalkomhan in-saeng, 2005 – Corée – 120 min) de Kim Jee-woon, samedi 21 février à 18h30.

Un chef de gang soupçonne sa petite amie Hee Su d’avoir une liaison avec un autre homme. Il demande à son bras droit, Sun Woo, de la suivre, avec l’ordre de les tuer tous les deux s’il les surprend ensemble.

Né en Corée en 1964, Kim Jee-woon a commencé sa carrière au théâtre, en tant qu’auteur, metteur en scène et acteur. Il se tourne vers le cinéma au milieu des années 90, travaillant comme assistant-réalisateur pour d’autres avant de réaliser son premier long-métrage en 1998, The Quiet Family, déjà interprété par l’immense Song Kang-ho, avec qui il tourne par la suite Foul King, devenu un classique de la comédie sociale coréenne, Le Bon, La Brute, Le Cinglé et The Age Of Shadows. Explorant les genres avec succès, il s’est adonné à la comédie sociale avec Foul King (2000), à l’horreur avec 2 Sœurs (2003), au film noir avec A Bittersweet Life (2005), variation coréenne des films de yakuzas japonais, au western avec Le Bon, La Brute, Le Cinglé (2008), au thriller avec J’ai Rencontré le Diable (2010), au film d’action avec Le Dernier Rempart (2012) ou au film d’espionnage avec The Age of Shadows (2016).

A Bittersweet Life est un thriller noir à la fois stylisé et profondément mélancolique. Entre violence sèche, élégance visuelle et réflexion sur la loyauté, l’honneur et la solitude, Kim Jee-woon livre une œuvre intense où l’esthétique sophistiquée contraste avec la brutalité du destin. Porté par la performance magnétique de Lee Byung-hun, le film s’impose comme un classique du cinéma coréen contemporain.

As Tears Go By (Wong gok Kaamun, 1988 – Hong Kong – 102 min) de Wong Kar-wai, jeudi 12 février à 18h00.

Petit gangster de Hong-Kong, Wah se partage entre son boulot habituel, le recouvrement de dettes, et la nécessité de protéger son acolyte, Fly, qui ne cesse d’emprunter de l’argent qu’il ne peut jamais rembourser. Mais cette vie, déjà̀ déréglée, est bouleversée quand Wah doit héberger sa jolie cousine, Ngor, qui vit sur l’île de Lantau, loin de la ville. Wah entame alors un épuisant va-et-vient entre son amour naissant pour Ngor, mirage d’une vie paisible, et sa fidélité́ à Fly, son « frère » de gang. Wah devra choisir son destin.

Premier film de Wong Kar-wai, As Tears Go By s’inspire de la trame de Mean Streets (1976) de Martin Scorsese, et s’inscrit dans la veine des films de gangsters remis à la mode par John Woo. Wong Kar-wai emprunte au premier le réalisme crasseux et le rapport de protection entre le héros et son acolyte ; au second, la violence inouïe, la relation quasi amoureuse entre les deux hommes. Le film marque également sa première collaboration avec la comédienne Maggie Cheung, dont il révèle ici la fragilité.

Black Coal (Bai ri yanhuo, 2014 – Chine – 106 min) de Diao Yi’nan, vendredi 13 février à 18h30.

En 1999, un employé d’une carrière minière est assassiné et son corps dispersé aux quatre coins de la Mandchourie. L’inspecteur Zhang mène l’enquête, mais doit rapidement abandonner après avoir été blessé lors de l’interpellation des principaux suspects. Cinq ans plus tard, deux nouveaux meurtres sont commis dans la région, tous deux liés à l’épouse de la première victime. Devenu agent de sécurité, Zhang décide de reprendre du service. Son enquête l’amène à se rapprocher dangereusement de la mystérieuse jeune femme.

Influencé par Le Faucon maltais (The Maltese Falcon, 1941) de John Huston et Le Troisième Homme (The Third Man, 1949) de Carol Reed, Diao Yi’nan compose un polar flamboyant, miroir d’une Chine en pleine mutation, où s’entrechoquent férocité, modernité et poésie mélancolique. Black Coal a remporté l’Ours d’or du meilleur film et l’Ours d’argent du meilleur acteur pour Liao Fan en 2014.

The Chaser (Chugyeogja, 2008 – Corée – 123 min) de Na Hong-jin, samedi 21 février à 21h30.

Joong-ho, ancien flic devenu proxénète, reprend du service lorsqu’il se rend compte que ses filles disparaissent les unes après les autres. Très vite, il réalise qu’elles avaient toutes rencontré le même client, identifié par les derniers chiffres de son numéro de portable. Joong-ho se lance alors dans une chasse à l’homme, persuadé qu’il peut encore sauver Mi-jin, la dernière victime du tueur.

Mélodrame gore, doublé d’une satire haletante du pays, The Chaser est un thriller sombre et haletant qui joue de sa sauvagerie et de son humour décalé pour épingler la faiblesse des forces de l’ordre et la soumission au pouvoir politique. Chasse à l’homme crépusculaire et poisseuse, entre course contre la montre, violence brute et critique acerbe de l’inaction policière, The Chaser se distingue par sa tension constante, sa mise en scène nerveuse et son réalisme glaçant. Un film coup de poing qui a révélé Na Hong-jin comme l’un des grands noms du cinéma coréen contemporain.

City of Darkness (2024 – Hong Kong – Chine – 126 min) de Soi Cheang d’après la bande dessinée City of Darkness d’Andy Seto, vendredi 27 février à 20h45.

Dans les années 80, le seul endroit de Hong Kong où la Loi Britannique ne s’appliquait pas était la redoutable Citadelle de Kowloon, une enclave livrée aux gangs et trafics en tous genres. Fuyant le puissant boss des Triades Mr. Big, le migrant clandestin Chan Lok-kwun se réfugie à Kowloon où il est pris sous la protection de Cyclone, chef de la Citadelle. Avec les autres proscrits de son clan, ils devront faire face à l’invasion du gang de Mr. Big et protéger le refuge qu’est devenue pour eux la cité fortifiée, ultime bastion de liberté anarchique.

Thriller d’action immersif, City of Darkness est une plongée dans le Hong Kong des années 1980, au cœur de la célèbre Citadelle de Kowloon, zone hors contrôle de la loi britannique et repaire de gangs et trafics en tous genres. Soi Cheang orchestre un adieu mélancolique à une cité disparue, sublimée par la fureur des corps, l’intensité de ses scènes d’action chorégraphiées et la reconstitution spectaculaire de ce décor urbain tentaculaire. Un puissant hommage au polar hongkongais, où la violence rencontre la poésie. City of Darkness a été présenté hors compétition au Festival de Cannes 2024.

City on Fire (Long hu feng yun, 1987 – Hong Kong – 105 min) de Ringo Lam, mercredi 11 février à 20h00 et vendredi 27 février à 18h00. Ouverture de la rétrospective.

À la suite d’un assassinat en plein quartier populaire de Hong Kong, l’inspecteur Lau charge un de ses meilleurs flics d’infiltrer un gang de dangereux malfaiteurs. Ko Chow devient ainsi une « taupe », suspecté par les braqueurs et poursuivi par la police qui ignore tout de sa véritable identité. Après un hold-up particulièrement sanglant, Chow se lie d’amitié avec son chef de bande, l’implacable mais loyal Lee Fu.

Polar hongkongais sombre et nerveux qui a marqué durablement le cinéma d’action, City on Fire est porté par une mise en scène tendue, un réalisme brutal et la performance marquante de Chow Yun-fat. A travers le film, Ringo Lam explore les thèmes de l’identité, de la trahison et du sacrifice. Du drame à la comédie, en passant par la romance, Ringo Lam offre une vision réaliste du monde criminel dans un long métrage viscéral aux éclats de violence sèche. Œuvre culte, City on Fire est une influence majeure du cinéma criminel moderne. L’un des films favoris de Tarantino, source d’inspiration pour Reservoir Dogs (1992).

Cure (Kyua, 1997 – Japon – 111 min) de Kiyoshi Kurosawa, samedi 14 février à 20h45.

Un officier de police, Takabe, enquête sur une série de meurtres dont les victimes sont retrouvées avec une croix gravée dans le cou. Un jour, un jeune vagabond est arrêté près de l’endroit où a été retrouvé le dernier corps. Il est vite identifié comme un ancien étudiant en psychologie, devenu fou et ayant d’inquiétants pouvoirs hypnotiques, lui permettant de pousser des gens à commettre des actes criminels…

Figure incontestable et incontournable de la post-nouvelle vague nippone qui a renouvelé le cinéma de genre, maître de l’angoisse et du « fantastique réaliste » ou de l’« ordinaire surnaturel », réalisateur des impressionnants et excellents Cure (Kyua, 1997), Charisma (Karisuma, 1999), Séance (Korei, 2000), Kaïro (Kairo, 2001), Jellyfish (Akarui mirai, 2002), Loft (2006), Rétribution (Sakebi, 2007), Tokyo Sonata (2008), Shokuzai (2012), Real (Riaru: Kanzen naru kubinagaryû no hi, 2012), Vers l’autre rive (Kishibe no tabi, 2015), Le Secret de la chambre noire (2016), Creepy (2017), Invasion (Yochô: Sanpo Suru Shinryakusha, 2018), Avant que nous disparaissions (Sanpo suru shin’ryakusha, 2018), Au bout du monde (Tabi no Owari, Sekai no Hajimari, 2019), Les Amants sacrifiés (Supai no tsuma, 2021), ou encore, plus récemment de Chime, Cloud et La Voie du serpent (Hebi no Michi), réalisés tous les trois en 2024, avec Cure, le réalisateur japonais Kiyoshi Kurosawa impose une science extraordinaire du cadrage et de la durée. Avec Cure, Kurosawa redéfinit le thème du serial killer et décrit l’humanité comme hantée par une pulsion de mort, un sourd désir d’annihilation avec lequel chacun construit sa propre identité. Son art de la mise en scène contribuant à classer ses films parmi les plus effrayants de l’histoire du cinéma, déconcertant et terrifiant, Cure marque la découverte d’un cinéaste qui s’impose d’emblée comme un maitre de la peur et de l’angoisse.

Decision to Leave (Heeojil gyeolsim, 2022 – Corée – 138 min) de Park Chan-wook, jeudi 26 février à 20h30.

Hae-Joon, détective chevronné, enquête sur la mort suspecte d’un homme survenue au sommet d’une montagne. Bientôt, il commence à soupçonner Sore, la femme du défunt, tout en étant déstabilisé par son attirance pour elle.

Scénario retors et réalisation élégante au cordeau pour un film à l’atmosphère énigmatique mêlant polar et drame aux airs de grande romance, Decision to Leave explore les sentiments humains et l’implacable tragédie des cœurs brisés avec autant d’intensité que de pudeur. Decision to Leave a remporté le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2022.

Les Eternels (Jianghu ernü, 2018 – Chine – France – 141 min) de Jia Zhangke, vendredi 13 février à 20h45.

En 2001, la jeune Qiao est amoureuse de Bin, petit chef de la pègre locale de Datong. Alors que Bin est attaqué par une bande rivale, Qiao prend sa défense et tire plusieurs coups de feu. Elle est condamnée à cinq ans de prison. A sa sortie, Qiao part à la recherche de Bin et tente de renouer avec lui. Mais il refuse de la suivre. Dix ans plus tard, à Datong, Qiao est célibataire, elle a réussi sa vie en restant fidèle aux valeurs de la pègre. Bin, usé par les épreuves, revient pour retrouver Qiao, la seule personne qu’il ait jamais aimée…

Sur trois époques, l’histoire d’amour mouvementée entre une ancienne danseuse et un gangster. Les Eternels est un drame romanesque et politique qui traverse près de vingt ans de l’histoire chinoise contemporaine. Le film suit Qiao, une femme indépendante et loyale, et sa relation tourmentée avec Bin, membre de la pègre locale, sur fond de mutations économiques et sociales profondes. De séparations en retrouvailles, Jia Zhangke met en scène une épopée romantique dans la pègre locale, qui suit les évolutions de la Chine contemporaine. En mêlant mélodrame, film noir et chronique sociale, Jia Zhangke brosse le portrait d’un pays en perpétuel changement. Le film est aussi une réflexion poignante sur la fidélité, le temps qui passe et ce qui survit lorsque tout se transforme. Les Eternels est une fresque virevoltante d’une grande beauté formelle, emmenée par la fascinante Zhao Tao, muse du cinéaste.

Exilé (Fong juk, 2006 – Hong Kong – 100 min) de Johnnie To, dimanche 22 février à 20h30.

Macao, 1998. Wo s’est retiré du milieu et mène une vie paisible avec sa famille. Mais quatre tueurs à gages venus de Hong Kong, d’anciens « collègues de travail », se rendent chez lui. Deux d’entre eux ont pour ordre de tuer Wo.

Rendant un vibrant hommage au western spaghetti en général, et à Sergio Leone en particulier, la mise en scène de Johnnie To est virtuose. Porté par une mise en scène élégante et des fusillades ultra-chorégraphiées, Exilé mêle violence, mélancolie et amitié virile. Avec Exilé, Johnnie To signe une variation crépusculaire sur l’honneur et le destin.

Afin de ne rien manquer de cet évènement, rendez-vous à La Cinémathèque française du 11 février au 1er mars 2026.

Steve Le Nedelec