Digger – Alejandro G. Iñárritu

Le logo de la Warner Bros., figé, blanc sur fond noir, silencieux, interpelle comme un faire-part de décès. Digger est le dernier film sorti sous la bannière du studio de Burbank, au terme d’une histoire commencée en 1918 par quatre frères juifs polonais originaires de l’Empire russe : Harry, Albert, Sam et Jack Warner. Racheté par David Ellison, fils de Larry Ellison, le milliardaire fondateur d’Oracle, après la prise de contrôle de Paramount, le studio passe sous la coupe de Skydance. Une opération de quelque 110 milliards de dollars qui engloutit deux des grandes maisons d’Hollywood dans une fusion dont la nouvelle identité efface peu à peu les marques historiques. Mais la valeur des deux sociétés ne s’additionne pas mécaniquement en Bourse : à la suite de l’opération, le cours de l’action est même divisé par deux. Cette acquisition, au terme d’une bataille acharnée qui a d’abord opposé Skydance à Netflix, puis mobilisé les autorités de régulation, a tout d’un caprice d’ultra-riche.

Digger a curieusement été perçu, dès sa mise en production, comme un « véhicule » entièrement conçu autour de Tom Cruise, avec pour ambition supposée de lui décrocher enfin l’Oscar du meilleur acteur. Pourquoi pas ? Leonardo DiCaprio l’avait bien obtenu pour The Revenant (2015), autre réalisation d’Alejandro G. Iñárritu, après quatre nominations. Autre curiosité : Digger est produit sous la bannière de Warner Bros., alors que Tom Cruise est associé depuis des années à Paramount, le studio qui accompagne notamment sa franchise Mission: Impossible, coproduite par Skydance depuis 2011. Mais si Digger doit prouver au monde entier que Tom Cruise est avant tout un acteur, doté d’une palette bien plus large que celle d’un simple héros de films d’action, c’est méconnaître la richesse de sa filmographie. Il suffit de revoir Né un 4 juillet, Eyes Wide Shut — son chef-d’œuvre — ou Magnolia pour s’en convaincre.

Tom Cruise est peut-être aujourd’hui le dernier à incarner le héros classique du cinéma hollywoodien. Il a insufflé à ses personnages, même les plus dramatiques, une énergie de battant, celle d’un homme qui reste debout face à l’adversité. La seule véritable entorse radicale à ce schéma est le médecin d’Eyes Wide Shut, qui se retrouve en position d’infériorité dans un univers dont il ne maîtrise ni les codes ni les règles. Stanley Kubrick a révélé une facette de l’acteur que ses rôles ultérieurs ont parfois laissée dans l’ombre. Il lui a donné l’occasion d’incarner un personnage à l’opposé de presque tout ce qu’il avait joué jusque-là, mais aussi de ce qu’il interprétera par la suite. Cette figure d’un homme perdu dans un monde dont il ne comprend ni les tenants ni les aboutissants enrichit considérablement sa palette et semble, avec le recul, avoir ouvert une autre voie dans son approche du jeu. On retrouve une évolution comparable chez l’emblématique Ethan Hunt, si l’on confronte son interprétation dans le premier Mission: Impossible, en 1996, à celle du dernier opus, sorti en 2025. Bill Harford subit un monde qui lui échappe, tandis qu’Ethan Hunt agit pour tenter de maîtriser le sien. L’un est désorienté, l’autre se bat. Pourtant, tous deux se heurtent aux limites de leur propre maîtrise. Derrière l’infaillibilité apparente du héros, la complexité du personnage est devenue bien plus perceptible. Tom Cruise n’est pas seulement un héros qui triomphe des obstacles ; c’est aussi un acteur dont les personnages peuvent révéler une vulnérabilité que leur énergie tend d’abord à dissimuler.

Digger offre à Tom Cruise l’occasion d’incarner un personnage particulièrement ambigu. Digger Rockwell est l’héritier d’une dynastie du pétrole, le petit-fils d’un pionnier dont il conserve jalousement la pelle, relique fondatrice de l’immense fortune de Rockwell United. Magnat vieillissant, il se retrouve confronté à un problème de taille : au Groenland, le gisement qu’il exploite est menacé par une gigantesque faille. La présence de méthane fragilise davantage encore la situation, au risque de provoquer le détachement d’un immense bloc de glace. L’inévitable finit par se produire. L’iceberg dérive vers l’Europe et sa collision avec les côtes norvégiennes déclenche un tsunami dévastateur en mer du Nord.

Digger s’accroche à sa pelle, relique familiale, comme à un totem. A coups de pelle, les Rockwell ont extrait du sol l’or noir, nécessaire au temps moderne. Le XXe siècle est celui de l’économie du pétrole. Cette pelle du pionnier a ouvert la voie à l’exploitation pétrolière de son descendant. Mais cette exploitation est désormais confrontée aux conséquences potentiellement catastrophiques de cette même activité. Mais Digger est un business man, qui n’est pas à une contradiction près : est-il un homme qui croit encore pouvoir dominer la nature grâce à sa puissance financière, ou un héritier prisonnier d’un monde qu’il a contribué à rendre incontrôlable ?

L’intelligence d’Iñárritu est de jouer sur l’ambiguïté de Digger, qui fait écho à celle de Tom Cruise : un homme dont la puissance apparente dissimule peut-être une perte de maîtrise. Après une vingtaine de minutes d’exposition, le drame qui se déroule sous nos yeux, dans un décor intérieur qui évoque le Xanadu de Citizen Kane, bifurque. Ce que nous prenions pour une tragédie en train de se jouer se révèle être une représentation théâtrale. Digger lui-même est incarné par un acteur, Curtis Markson. Cette mise en abyme de la fiction renvoie, d’une certaine manière, à la condition même de l’acteur Tom Cruise. Iñárritu brouille les cartes. Digger, Curtis, Cruise : bientôt, le spectateur se perd dans une surcharge d’événements, comme si chaque personnage réclamait le droit de vivre sa propre histoire au sein d’un récit gigogne. Digger est intérieurement vide ; Curtis, lui, est rongé par l’angoisse de perdre sa fille. Le premier tente de reprendre la main sur l’apocalypse qui s’annonce, tandis que le second demeure impuissant face au réel.

À l’intersection de ces deux personnages se trouve le corps de Tom Cruise. L’acteur a l’âge de son rôle, une soixantaine d’années, mais son apparence défie le temps. Tom Cruise est devenu le symbole d’un corps toujours capable de repousser ses limites. Il faut donc le grimer en vieillard, avant de le rajeunir quelque peu pour incarner l’acteur Curtis Markson. Ces identités multiples, ces visages qui se superposent et se confondent, ne sont pas sans rappeler l’univers de Mission: Impossible, où le masque et la métamorphose sont au cœur du jeu. Iñárritu joue la carte de l’excès. La mise en abyme est aussi celle de l’acteur : en filigrane, le film interroge la possibilité de faire de Tom Cruise autre chose que cette star hollywoodienne indissociable de ses personnages. Il joue ainsi sur plusieurs niveaux de réalité et sur les attentes du public, quitte à le désorienter. Mais l’histoire de Digger est la plus passionnante. La satire qui l’anime s’inscrit dans le sillage du Dr Folamour (1964) de Stanley Kubrick. Le président des États-Unis, interprété par un excellent John Goodman, et ses hommes sont entraînés par le détachement du bloc de glace dans une fuite en avant dont l’issue pourrait être l’anéantissement de notre civilisation.

Dans cet univers, tout n’est qu’hypocrisie. Au cours de la séquence la plus impressionnante du film, Digger doit se justifier devant les représentants de l’Union européenne. Seul au milieu de l’arène, il égrène les bienfaits que les énergies fossiles ont apportés au monde. Les Européens ont beau protester, ils bénéficient eux aussi, et largement, des avancées technologiques rendues possibles par ces mêmes énergies. Derrière les indignations de façade, chacun se retrouve face à ses propres contradictions, voire à sa propre complicité. Le discours de Digger, dont la logique absurde ne suffit plus à maintenir debout un système au bord du désastre, ne peut empêcher la catastrophe. À travers son spectacle théâtral, le film tend un miroir à notre époque, dans un récit situé dans un futur proche. L’avenir est sombre, profondément pessimiste. Pourtant, le drame intime de Curtis trouve une résolution heureuse : sa fille est sauvée grâce à l’intervention d’un descendant de Digger. Mais cet happy end a quelque chose d’amer. Même au bord de l’effondrement, le pouvoir ne change pas de mains. L’ordre ancien survit à la catastrophe : ceux qui détiennent les richesses conservent le pouvoir d’infléchir le destin des autres.

Iñárritu, à force d’ajouter couche sur couche, en fait trop. Sa mise en scène, dans sa quête permanente d’originalité, pousse chaque séquence vers un excès qui finit par nuire à l’ensemble. Mais derrière la façade spectaculaire, l’ironie du film subsiste. Tom Cruise emporte finalement l’adhésion en rendant Digger, dans les derniers instants de sa vie, étonnamment sympathique et humain.

Fernand Garcia

Digger, un film de Alejandro González Iñárritu avec Tom Cruise, Riz Ahmed, John Goodman, Sandra Hüller, Michael Stuhlbarg, Jesse Plemons, Robert John Burke, Emma D’Arcy, Burn Gorman… Scénario : Alejandro G. Iñárritu, Alexander Dinelaris, Nicolas Giacobone et Sabine Berman. Histoire : Sabine Berman, Alejandro G. Iñárritu et Jez Butterworth. Directeur de la photographie : Emmanuel Lubezki. Décors : Dennis Gassner et Richard L. Johnson. Costumes : Jacqueline West. Montage : Stephen Mirrione, Conor O’Neill. Musique : Cosmo Sheldrake. Producteurs : Tom Cruise, Alejandro G. Iñárritu, Michael Sharp et Mary Parent. Production : Warner Bros. – Legendary Pictures. Distribution (France) : Warner Bros. (sortie le 2026). Etats-Unis – Royaume-Uni. 2026. 129 minutes. VistaVision. 35 mm. Format image : 1.50:1 – 1.85:1. Son : Dolby Atmos – Dolby Surround 5.1. Tous Public.