Le Cerveau – Gérard Oury

La Grande vadrouille est l’un des plus grands triomphes de l’histoire du cinéma français. Des millions de spectateurs se sont précipités pour suivre les aventures du duo Louis De Funès – Bourvil sous l’occupation. Le nouveau film de Gérard Oury est donc un événement. Il met en place un nouveau duo, Belmondo et Bourvil, et quitte son producteur Robert Dorfmann au profit d’Alain Poiré et la Gaumont. Le budget du Cerveau est, à l’époque, le plus important jamais alloué à un film français. Le sujet se prêtant parfaitement à une coproduction internationale, le producteur italien Dino De Laurentiis et la Paramount entrent dans le jeu. Le Cerveau est la comédie française la plus spectaculaire des années 60.

L’histoire concoctée par le trio de la Grande vadrouille, Gérard Oury, Danièle Thompson et Jullien, s’inspire d’un fait-divers qui a marqué les esprits, l’attaque du train postal Glasgow-Londres. Après cette « réussite », le cerveau du casse du siècle a un nouveau plan : voler des fonds secrets de l’OTAN durant leur transfert de Paris à Bruxelles. Une autre équipe de petits malfrats projette le même coup, au même endroit et à la même heure. C’est donc par le plus grand des hasards que ces deux équipes de malfrats vont s’affronter. D’un côté, deux petits truands français, Arthur (Jean-Paul Belmondo) et Anatole (Bourvil), de l’autre, deux truands « haut de gamme », le Colonel (David Niven) le fameux cerveau et le mafioso Scannapieco (Eli Wallach). C’est la confrontation du système D bien français face à l’organisation méthodique et rationnelle anglo-saxonne. David Niven personnifie avec élégance habituelle le cerveau et Eli Wallach un mafioso italien « cinématographiquement » plus vrai que nature.

David Niven acteur anglais d’origine écossaise né en 1910 fut quelque temps soldat de métier comme officier dans la Highland Brigade à Malte (suivant ainsi son père tombé au champ d’honneur aux Dardanelles). En 1930, il débute dans des productions hollywoodiennes. Très vite, son charme, son flegme et son raffinement en fait un acteur second rôle de grande classe autant pour des grands spectacles, Le Prisonnier de Zenda (The Prisoner of Zenda, 1937), que les comédies sophistiquées, La huitième femme de Barbe-Blue (Bluebeard’s Eighth Wife, 1938) d’Ernst Lubitsch, ou romantiques Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights, 1939) de William Wyler.

A la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, Niven rentre en Angleterre et s’engage dans la RAF. En 1946, il tourne dans un chef-d’œuvre onirique Une Question de vie et de mort (A Matter of Life and Death) de Michael Powell. En 1958, son rôle ambigu, faux héros dans Tables séparés (Separate Tables) de Delbert Mann est récompensé par un Oscar. Il est tout aussi remarquable dans Bonjour Tristesse (1958) d’après François Sagan sous la direction d’Otto Preminger. Il est de l’aventure dans Canons de Navarone (The Guns of Navarone, 1961) avec Gregory Peck et Anthony Quinn, énorme succès du film de commando réalisé par J. Lee Thompson. Blake Edwards en fait le savoureux voleur de bijoux dans La Panthère Rose (The Pink Panther, 1964) et il est un étonnant James Bond dans le parodique Casino Royale (1967) où il croise, en coulisses, Belmondo au bras de sa dulcinée Ursula Andress.

Eli Wallach débute au cinéma tardivement, à 41 ans, dans Baby Doll (1956) d’Elia Kazan. Formidable acteur de composition, il campe avec une incroyable maestria des méchants. Il est le chef des bandits mexicains dans Les Sept mercenaires (1960) face à Yul Brynner, Steve McQueen, Charles Bronson, Robert Vaughn, James Coburn, etc. Il est fabuleux dans Le Bon, La Brute et Le Truand (Il buono, il brutte, il cattivo, 1967), chef-d’œuvre du western européen signé par Sergio Leone, ce qui reste certainement sa création la plus marquante en tant que Tuco.

Le Cerveau est une grosse machinerie qui demande une grosse organisation et une préparation minutieuse. Entre les premières lignes du scénario, les repérages et le plan de travail des premières prises de vue, deux ans se sont écoulés. A quelques jours du début, le tournage est repoussé à cause des événements de mai 68. Le film risque de capoter. Bourvil refuse de tourner en août, les vacances familiales étant pour lui (et Belmondo) sacrées. Oury est dans l’angoisse de voir son film annulé. Jean-Paul Belmondo suit les événements de mai à distance dans l’attente du démarrage de la production. Il est à Dakar sur le tournage de L’Etoile du Nord, où Ursula Andress donne la réplique à George Segal et Orson Welles. Une fois les événements tassés, le tournage débute enfin. Oury doit tourner vite et, challenge supplémentaire, les coproducteurs demandent une version internationale en anglais. Gérard Oury double tous ses plans dialogués. Il tourne parfois à six caméras avec l’ambition de faire un film d’une grande vivacité dont on ne soupçonne à aucun moment la mécanique : «il y a des gags de 30 secondes qui ont demandé deux jours de travail, des prises de vues acrobatiques, des exploits de cascadeurs ». Le but d’Oury est de faire « une gigantesque bande dessinée naïve » (Combat, mars 1969). L’humour, les gags et l’action s’imbriquent parfaitement, Le Cerveau est l’un de ses meilleurs scénarios. Sa mise en scène a l’ampleur des films à grand spectacle. Il a l’excellente idée de visualiser la préparation de l’attaque du train par un dessin animé. Son film a un côté pop des plus réjouissants accentué par la musique du groupe The American Breed.

Spectacle de qualité sans vulgarité, Le Cerveau est un succès mérité d’un des meilleurs artisans de la comédie française. Gérard Oury et Jean-Paul Belmondo auront l’occasion de retravailler ensemble pour L’As des as, un autre succès…

Fernand Garcia

Le Cerveau est disponible en Blu-ray dans une édition Gaumont.

Le Cerveau, un film de Gérard Oury avec Jean-Paul Belmondo, Bourvil, David Niven, Eli Wallach, Silvia Monti, Raymond Gérôme, Jacques Balutin, Henri Attal, Robert Dalban, Mario David, Dominique Zardi, Patrick Préjean, Max Montavon… Scénario : Gérard Oury – Marcel Jullian – Danièle Thompson. Directeur de la photographie : Wladimir Ivanov. Décors : Jean André. Costumes : Tanine Autré. Effets spéciaux : Pierre Durin. Générique : Jean Fouchet. Séquence animées réalisée par Jean-Charles Meunier. Cascades : Rémy Julienne. Montage : Albert Jurgenson. Musique : Georges Delerue. Producteurs : Alain Poiré et Dino De Laurentiis. Production : Gaumont International – Dino De Laurentiis Cinematografica – Paramount Pictures. France – Italie – Etats-Unis. 1969. 115 minutes. Eastmancolor. FranScope. Format image : 2,35:1. Tous Publics.

Belmondo, le magnifique – Exposition et rétrospective du 7 octobre 2026 au 31 janvier 2027 à la Cinémathèque Française.