Her Private Hell – Nicolas Winding Refn 1/2

Partie 1/2 : Nicolas Winding Refn : l’enfer comme dispositif cinématographique – Comédiens et Personnages.

Alors qu’une étrange brume engloutit une métropole futuriste et libère une présence mortelle insaisissable, une jeune femme troublée part à la recherche de son père. Au cours de cette quête, son destin croise celui d’un GI américain engagé dans un voyage désespéré pour arracher sa fille de l’Enfer.

Dix ans après The Neon Demon (2016), le cinéaste Nicolas Winding Refn revient avec Her Private Hell, une œuvre cinématographique qui fait de l’enfer une expérience hypnotique et sensorielle.

« J’ai eu l’idée de ce projet lorsque je suis mort et que j’ai été ramené à la vie […] Quand j’ai commencé à aller mieux, j’ai eu le sentiment de repartir à zéro à plus d’un titre dans ma vie. J’avais particulièrement envie d’exprimer ce désir intense et vital à travers ce nouveau regard. En envisageant le monde différemment, je voulais que ma manière de penser la création et ma manière de la vivre ne forment plus qu’une. » Nicolas Winding Refn

Né d’une expérience profondément intime, Her Private Hell incarne, au sens propre comme au sens figuré, la résurrection du cinéaste. En effet, ce dernier raconte avoir eu l’idée du film après avoir frôlé la mort, à la suite d’une grave insuffisance cardiaque. C’est à partir de cette expérience et de cette prise de conscience qu’est né le projet de ce film-monstre composé de plusieurs récits qui s’entrelacent au sein d’une métropole futuriste engloutie par une brume mystérieuse qui accompagne l’apparition d’une présence meurtrière. Cependant, le film n’est pas la simple transposition autobiographique d’une expérience de mort imminente mais transforme plutôt cette expérience en principe esthétique. Refn filme un monde où la réalité elle-même semble être un état intermédiaire. Le cinéaste parvient à représenter visuellement une conscience qui ne sait plus elle-même si elle rêve, se souvient, fantasme ou meurt. Il parvient à construire un espace où l’enfer n’est pas un lieu, mais une construction psychique.

Her Private Hell raconte l’histoire d’Elle, une jeune actrice en quête du père idéal, qui fuit les conflits et vacille sous le poids de la trahison de son père, le redoutable Johnny Thunders qui a épousé son ex-meilleure amie, la mystérieuse Dominique, jusqu’à ce qu’elle se rende compte que cet homme qu’elle recherche n’a jamais existé ailleurs que dans son propre désir. Sa recherche de la figure paternelle absolue se transforme peu à peu en un voyage intérieur où elle va rencontrer le soldat K, un GI américain en proie au désespoir, qui traverse la ville transformée en purgatoire à la recherche de sa fille qu’il croit être retenue en Enfer. A la fois opposées et complémentaires leurs quêtes vont converger autour d’une créature surnaturelle, l’homme au blouson de cuir, le Leather Man, figure de père monstrueux dont la quête de sa propre fille s’est transformée en pulsion meurtrière.

L’histoire du soldat K tient particulièrement à cœur au cinéaste : « J’avais la volonté de ne pas mourir parce qu’il fallait que je m’occupe de ma plus jeune fille qui n’était pas encore prête à me voir partir ». C’est cette conviction qui anime K, personnage que Refn considère comme « son alter ego. » La trajectoire du soldat K est celle d’un père déterminé à se battre pour retrouver sa fille, quitte à aller la chercher en enfer. À l’inverse, Elle subit les conséquences des actes d’un père défaillant dont elle n’est jamais certaine des sentiments à son égard. Tout l’enjeu du film consiste donc à créer des passerelles entre les différentes intrigues et les différents univers dont la brume labyrinthique vient brouiller les frontières, tout en utilisant différents genres qui vont du thriller horrifique au mélodrame flamboyant en passant par le fantastique et la science-fiction.

Her Private Hell représente dans le même temps un retour et une rupture dans la carrière du cinéaste. Un retour, parce qu’il reprend avec une remarquable constance les motifs qui ont façonné l’esthétique de Refn depuis Drive, Only God Forgives et The Neon Demon (néons, corps sculpturaux, violence stylisée, figures paternelles défaillantes, espaces artificiels, musique opératique, temporalité hypnotique), et une rupture, parce qu’il radicalise ces éléments jusqu’à non plus seulement construire un récit, mais un véritable dispositif mental où l’intrigue paraît constamment menacée de se dissoudre dans l’image.

Her Private Hell n’est pas un film à énigme à proprement parler mais une œuvre kaléidoscope où les images, les souvenirs, les fantasmes, les récits et les genres se contaminent mutuellement, se répondent et se complètent. La forme du film s’inspire du souvenir d’enfance du réalisateur lorsqu’il « zappait » sur son téléviseur et percevait des correspondances inattendues entre des univers graphiques différents.

Cette correspondance éclaire la volonté du cinéaste de ne pas hiérarchiser ses différents éléments narratifs. Une scène de violence, une conversation familiale, une séquence de film dans le film, une marche dans une ville brumeuse, un souvenir de guerre ou une apparition monstrueuse ont ici la même importance plastique. Le récit n’organise plus les images, ce sont les images qui construisent le récit.

La trajectoire de Nicolas Winding Refn, le travail des interprètes et l’extraordinaire cohérence esthétique des choix techniques (scénario, photographie, décors, montage, son et musique) font de Her Private Hell l’aboutissement visuel et poétique d’une carrière fascinante. De la violence réaliste à l’abstraction pop, pour comprendre et mieux apprécier encore Her Private Hell, il faut d’abord connaitre le parcours de Nicolas Winding Refn dont le style est souvent immédiatement reconnaissable du point de vue de sa grammaire visuelle et sensorielle qui repose sur des motifs récurrents (un homme violent, une femme mystérieuse, un père, une dette, une vengeance, un corps désiré, un espace nocturne) qu’il soumet à une stylisation qui les fait progressivement sortir du réalisme.

Déjà visible dans la trilogie Pusher, cette transformation devient décisive avec Drive, un thriller initialement « classique » qui, sous sa direction, devient une fable romantique, violente et presque abstraite et pour lequel le cinéaste obtiendra le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 2011. Ryan Gosling y joue un personnage qui parle peu, tandis que la mise en scène transforme Los Angeles en espace mythologique. L’histoire du film devient moins importante que les intervalles entre les actions.

Deux ans plus tard, Only God Forgives viendra radicaliser cette logique. Bangkok n’est plus véritablement une ville mais un labyrinthe mental, composé de couloirs, de chambres, de clubs, de rues nocturnes et d’espaces rouges. La violence devient cérémonielle et les personnages semblent attendre leur propre destin plutôt que le provoquer. En 2016, avec The Neon Demon, Refn transporte cette approche dans le monde de la mode. Le corps féminin devient simultanément objet de désir, surface photographique, marchandise et lieu de projection fantasmatique. L’esthétique chez le cinéaste ne joue donc pas un simple rôle décoratif mais devient le sujet même du film. Her Private Hell vient prolonger cette réflexion. La ville, l’hôtel, les femmes, le film que les personnages sont censés tourner, les vêtements, les corps, le monstre et même la guerre sont soumis au même principe où tout peut devenir représentation.

Notons tout de même qu’entre The Neon Demon et Her Private Hell, Refn n’a pas véritablement disparu mais s’est tourné vers la télévision et réalisé deux séries, Too Old to Die Young (2019) puis Copenhagen Cowboy (2023). Ces œuvres lui ont permis de développer et pousser encore plus loin la lenteur, la répétition ou encore les longues séquences atmosphériques.

Héritier direct de cette période, elliptique, Her Private Hell ne cherche pas à retrouver la narration classique de Drive, mais semble au contraire accepter définitivement que le spectateur puisse se perdre dans l’histoire. Le cinéaste parvient encore mieux ainsi à inviter le spectateur à faire appel à sa propre subjectivité et à ses propres interprétations, tout autant qu’à ses sens, ses émotions et à son ressenti intime et personnel. Plutôt que de chercher à donner des explications, avec sa mise en scène spectaculaire aux allures de rêverie fragmentée où la « logique » du rêve vient remplacer la narration conventionnelle, Refn fait naître des sensations.

Le cinéaste interprète la survie de son accident cardiaque comme une seconde naissance. Celui-ci a expliqué que cette expérience lui avait apporté une nouvelle manière de penser la création et avait modifié sa relation au cinéma. L’idée d’avoir reçu une « seconde chance » lui a fait considérer son travail non comme la continuation automatique de son œuvre antérieure mais comme la possibilité de repartir de zéro.

Le « Private Hell » du titre n’est peut-être pas seulement celui du personnage du film. Il est également la métaphore de la conscience elle-même. Chacun ne transporte-t-il pas son enfer avec lui ? Elle porte son père. Private K porte sa fille absente. Le Leather Man porte son deuil. Dominique porte son rapport ambigu avec Elle et Johnny. Hunter porte son désir de devenir quelqu’un dans un système qui transforme les femmes en images. Johnny Thunders porte son propre narcissisme artistique… Tous les personnages sont prisonniers d’une relation, aux autres comme à eux-mêmes, dont ils ne parviennent pas à s’extraire pour enfin pouvoir vivre leurs propres vies. Tous les personnages sont captifs de l’enfer intime qu’ils se sont construit.

Si le père est l’un des grands motifs du cinéma de Refn, Her Private Hell oppose plusieurs modèles de paternité. Le personnage de Johnny Thunders représente le père narcissique, séducteur, dominateur, producteur et cinéaste, qui organise le monde autour de son désir. A l’inverse, le personnage de Private K représente le père qui traverse l’enfer pour retrouver son enfant. Déformation monstrueuse de cette seconde figure, le Leather Man représente un père qui cherche sa fille depuis si longtemps que sa douleur s’est détachée de son objet initial pour se transformer en violence. A la fois monstre, père, meurtrier, souvenir et projection, le Leather Man est la métaphore d’une douleur qui a perdu son objet. Ces différentes figures du père nous indiquent que le monstre n’est pas seulement une créature mais l’image d’une paternité devenue obsessionnelle. Comment peut-on gérer notre désir de protéger lorsqu’il n’existe plus de personne à protéger ? C’est par le genre que Refn cherche à traduire cette question dans le film.

Comme le soulignent le cinéaste et le compositeur Pino Donaggio, Her Private Hell est à voir comme un « opéra ». Un opéra dont la musique vient magnifiquement relier les différentes parties du récit. Le concept d’opéra permet au spectateur de ne pas avoir besoin de personnages réalistes mais uniquement d’accepter leur intensification émotionnelle. Il justifie donc également le fait que les dialogues du film sont souvent étranges, cérémoniels ou volontairement artificiels. Les personnages ne s’expriment pas comme des individus réalistes mais plutôt comme des figures. Le dialogue cesse d’être informatif pour devenir incantatoire.

Tourné dans l’ordre chronologique du scénario, des changements pouvaient néanmoins intervenir à tout moment sur le tournage. Les acteurs devaient donc être souples et avoir une excellente vision d’ensemble des thèmes du film.

« Grâce à lui [Refn], on a tous le sentiment de pouvoir s’exprimer artistiquement. C’est une méthode très intéressante. Parfois, sur un plateau, on peut avoir le sentiment d’être manipulé. Lui, au contraire, fait tout pour que vous ayez l’impression d’être un artiste en s’appuyant sur vos facultés et votre maîtrise du jeu. » Sophie Thatcher.

Sophie Thatcher s’est fait connaître notamment grâce à la série Yellowjackets, et aux films Heretic (2024) de Scott Beck et Bryan Woods, et Companion (2024) de Drew Hancock, où elle a développé une capacité à jouer des personnages à la fois vulnérables et menaçants. La jeune comédienne apporte une indéniable présence magnétique à son personnage. Représentation de la conscience prisonnière de l’image, prisonnière de son image, le personnage d’Elle est interprété par la comédienne Sophie Thatcher. Au diapason de son personnage qui, dans le même temps, est à la fois une femme réelle, une actrice, une fille blessée ou encore une projection fantasmatique, son interprétation repose simultanément sur chacune de ces représentations.

Plus qu’une simple protagoniste, Elle est le filtre à travers lequel le spectateur doit accepter l’univers du film. Cette position du personnage est posée dès la scène d’ouverture du film, dans laquelle la ville futuriste apparaît sous la brume avant que le personnage ne rejoigne son hôtel. Si l’environnement semble bien être la réalité du film, celui-ci possède néanmoins la vacuité d’un décor où les immeubles émergent du brouillard comme des maquettes gigantesques. Elle appartient à ce monde. Elle lui ressemble. Son visage souvent filmé comme une surface, l’actrice joue beaucoup l’immobilité. Plus qu’exprimer ce qu’elle ressent, Thatcher doit permettre au spectateur de projeter ce qu’il imagine qu’elle ressent, tout en évitant d’être cantonnée au rôle de simple objet esthétique, de simple image. Pourtant, paradoxalement, Elle est actrice et donc prisonnière d’un système qui la transforme littéralement en image. Mais avant d’être une image, Elle est bien un personnage.

« Dès que j’ai rencontré Nic, j’ai été convaincu. J’avais confiance dans sa vision du film. ». Charles Melton.

Charles Melton a été repéré grâce à la jeune fille cadette du cinéaste qui lui a fait découvrir la série Riverdale. Melton a immédiatement été séduit par le projet et la perspective d’un tournage chronologique d’un récit non linéaire. Comme ses partenaires, Melton a immédiatement accepté de participer à un projet insaisissable davantage guidé par l’émotion que par la progression traditionnelle de l’intrigue. Contrepoint réaliste d’Elle, Charles Melton interprète le personnage Private K selon une logique presque opposée à celle de Sophie Thatcher. Là où Thatcher évolue dans un univers théâtral, Melton donne à son personnage une matérialité plus concrète. Private K marche, frappe, cherche, traverse. Comme le jeu de l’acteur est intériorisé, la présence de K se traduit principalement par son expression corporelle. Private K est un personnage d’action dans un film où presque tout le monde semble figé.

Plusieurs séquences montrent Private K évoluer dans les rues brumeuses puis affronter des groupes d’hommes dans des espaces confinés. Son parcours évoque le cinéma japonais et le film de yakuzas autant que le film de guerre américain. Refn transforme ainsi le GI en samouraï urbain. K ne tue pas pour le plaisir mais pour avancer. La violence de K est présentée comme une violence protectrice. Mais comme son trajet est également une obsession, cette distinction se voit progressivement fragilisée. Private K est donc comme le reflet humain du Leather Man. Seules leurs mémoires les différencient. Si le Leather Man a perdu le sens même de sa quête, K a conservé la mémoire de sa fille. Si le Leather Man est devenu un monstre c’est parce que ses souvenirs ont disparu. Si K est toujours humain c’est parce qu’il se souvient encore pourquoi il avance.

« Ce que je trouve fascinant, c’est que Nic encourage chacun à avoir sa propre interprétation de Her Private Hell et de son sens profond. Si on demandait aux acteurs de résumer le film, chacun vous proposerait une version différente. » Havana Rose Lui.

Séduite par le fait que ni le scénario, ni le réalisateur, ne fournissent de clé de lecture explicite pour les aspects les plus obscurs du film, la comédienne Havana Rose Liu interprète le personnage de Dominique, la belle-mère d’Elle, qui est sans doute l’un des personnages les plus ambigus du film. Source de tension majeure du film, Dominique est en même temps la belle-mère, l’ancienne amie et une personne qui a possiblement eu, ou pourrait avoir, une histoire d’amour avec Elle. On perçoit non seulement un sentiment de rivalité et d’attirance contrariée entre les deux jeunes femmes, mais également que des conflits antérieurs n’ont pas été résolus. Liu exploite cette ambiguïté en jouant sur une forme de détachement presque aristocratique. Le personnage de Dominique est important dans son rapport avec Elle. Les deux femmes ne sont pas seulement rivales, mais des doubles. Elles se désirent, se rejettent, se surveillent et se blessent. Dominique incarne donc la figure du double.

Étrange au premier abord, la scène où elles jouent autour du langage animal en aboyant ou imitant le loup, acquiert une signification bien particulière si l’on considère que le cinéaste a construit le film comme une régression vers des pulsions primitives. Le langage civilisé appartient aux relations sociales et le hurlement appartient au corps. Le conflit entre Elle et Dominique se manifeste donc dans ces deux formes de représentation.

Dernier personnage du trio féminin, Hunter est interprétée par Kristine Froseth. Hunter est le personnage le plus immédiatement lisible. Jeune actrice encore candide, Hunter a envie de faire carrière, mais elle commence à peine à cerner le monde qui l’entoure. Kristine Froseth a passé son audition en ne sachant presque rien du film, mais a su séduire les directrices de casting par son enthousiasme. Le cinéaste préférant que les comédiens se reposent davantage sur leurs intuitions artistiques, l’actrice s’est ensuite vu remettre le scénario du film durant seulement trois heures pour s’en imprégner autant que possible avant de devoir le rendre. Convaincante, l’interprétation de Froseth apporte dans le même temps énergie et vulnérabilité à son personnage. Hunter représente l’énergie de la naïveté. Hunter veut devenir actrice et croit au cinéma. Hunter entre donc dans cet univers avec une forme de naïveté qui contraste avec le cynisme des autres personnages. Essentielle, sa présence permet au film de montrer ce que le système de représentation fait aux innocents. Hunter va progressivement découvrir que l’univers qu’elle croyait glamour est dangereux. Le contraste entre son enthousiasme initial et son destin funeste sera pour le moins ironique.

Particulièrement révélatrice, la scène de sa mort dans la séquence du club associe sexualité, spectacle et meurtre. Le réalisateur a lui-même expliqué que cette séquence constituait un point culminant où plusieurs conflits entre les personnages (Elle, Dominique, son père, Private K et le Leather Man) se rejoignaient. Cette séquence met en scène la transformation du corps féminin comme un spectacle morbide. Hunter meurt au moment même où Elle succombe à son propre désir. Le cinéma, la sexualité, la vie et la mort deviennent les différentes facettes d’un même regard.

Personnages secondaires, Ms. T et Ms. S, sont respectivement interprétées par les comédiennes Shioli Kutsuna (Oh Lucy !, 2017 ; Deadpool 2, 2018…), et Aoi Yamada (Perfect Days, 2023…). Ms. T et Ms. S appartiennent aux figures qui peuplent l’univers de Johnny Thunders. Ensemble, elles participent à donner au monde d’Elle une impression de micro-société autonome, presque théâtrale, où les individus sont définis par leur relation au pouvoir masculin et à l’industrie du spectacle. La présence de comédiennes japonaises participe également à localiser l’action du film que le cinéaste avait annoncé souhaiter tourner à Tokyo et utiliser principalement l’anglais et le japonais. Pur espace de néons, de violence, de solitude et de modernité, Tokyo est bien loin d’être réaliste. Le Japon du film ressemble plutôt à un Japon fantasmé par le cinéma occidental.

Interprété par Dougray Scott avec une forme de vulgarité raffinée, le personnage de Johnny Thunders est à la fois père, mari, producteur, réalisateur et séducteur. Johnny Thunders incarne la figure du père comme metteur en scène. C’est lui qui possède le pouvoir de distribuer les rôles. Être père et être réalisateur signifie donc ici disposer du pouvoir de dire aux autres qui ils doivent être. Johnny Thunders ne se contente pas de « posséder » symboliquement les autres, il cherche également à contrôler leur image, n’hésitant pas à transformer les membres de sa propre famille en candidats de casting.

Connu notamment pour Babylon (2022), Diego Calva interprète le personnage de Nico dans un registre plus ouvertement sensuel et décadent. Incarnation du désir comme spectacle, Nico est moins un personnage qu’une force d’attirance sexuelle. Sa fonction principale consiste à participer à la destruction des frontières entre désir, spectacle et violence. La séquence du club où la sexualité n’est non pas filmée comme une parenthèse intime mais comme un simple numéro au sein d’une vaste chorégraphie, est particulièrement représentative du personnage. Le corps devient scène. La scène devient piège. Le piège devient spectacle. Et le spectacle devient mort.

Steve Le Nedelec

Her Private Hell, un film de Nicolas Winding Refn avec Sophie Thatcher, Charles Melton, Havana Rose Liu, Kristine Froseth, Shioli Kutsuna, Aoi Yamada, Dougray Scott, Diego Calva… Scénario : Nicolas Winding Refn et Esti Giordani. Directeur de la photographie : Magnus Nordenhof Jonck. Cheffe décoratrice : Gitte Malling. Costumes : Jane Marshall Whittaker. Design sonore : Kristian Selin Eidnes Andersen. Supervision VFX : Alexander Schepelern. Montage : Matthew Newman. Musique : Pino Donaggio. Producteur : Nicolas Winding Refn. Production : Neon – byNWR. Distribution (France) : The Jokers (Sortie le 23 septembre 2026). États-Unis – Danemark. 2026. 1h50. Couleur. Format image : 2,39:1. Dolby Atmos – Dolby Digital. Selection officielle – Hors Compétition, Festival de Cannes, 2026. Interdit aux moins de 12 ans.