New York 1997 – John Carpenter 1/8

Partie 1/8 : Introduction

New York 1997 ou Le crépuscule de l’Amérique. Peu d’œuvres de science-fiction ont atteint la cohérence idéologique et formelle de New York 1997 (Escape from New York, 1981) de John Carpenter, ou exercé une influence aussi marquante dans l’histoire du cinéma. Cependant, réduire New York 1997 à son statut d’œuvre culte reviendrait à négliger la richesse de son écriture cinématographique. À première vue, l’œuvre de John Carpenter se présente comme un film d’action dystopique relativement simple : un ancien militaire devenu criminel est envoyé dans le Manhattan du futur, transformé en prison à ciel ouvert, afin de sauver le président des États-Unis. Cette intrigue, héritière de différents genres cinématographiques, dissimule pourtant une réflexion politique et philosophique d’une remarquable densité.

Comme George A. Romero, Walter Hill ou encore Brian De Palma, John Carpenter appartient à cette génération de cinéastes américains qui ont profondément renouvelé le cinéma de genre en le transformant en instrument d’analyse sociale. Sous les apparences du spectacle populaire, leurs films interrogent la crise morale, économique et politique des États-Unis de la fin des années 1970. En effet, derrière le dispositif narratif apparemment simple du film, se déploie une construction d’une rare densité, où s’entrelacent critique politique, réflexion sur la ville moderne, ou encore, une exploration des formes contemporaines de la violence.

Le film ne relève pas d’une anticipation technologique au sens classique, mais d’une extrapolation immédiate du présent historique des États-Unis des années 1970. Carpenter ne réalise pas seulement un film de science-fiction. Le cinéaste ne projette pas un futur radicalement autre mais construit une allégorie de l’Amérique contemporaine où les institutions démocratiques semblent avoir perdu toute légitimité, où la violence est devenue la forme ordinaire des rapports sociaux et où les héros eux-mêmes ne croient plus aux valeurs qu’ils sont censés défendre. Cette allégorie vient intensifier les tensions déjà perceptibles dans l’espace urbain américain, dans la crise des institutions et dans la désagrégation progressive du contrat social. À travers l’errance de Snake Plissken dans un Manhattan réduit à l’état de territoire post-apocalyptique, le cinéaste brosse le portrait d’une civilisation qui ne se détruit pas sous l’effet d’une catastrophe nucléaire ou d’une invasion extraterrestre, mais par l’épuisement progressif de son propre modèle politique. Manhattan devient ainsi le laboratoire imaginaire d’un effondrement déjà amorcé.

Cette singularité explique la remarquable longévité du film. Quarante-cinq ans après sa sortie, Escape from New York demeure une référence majeure de la science-fiction. Son influence se retrouve aussi bien dans le cinéma, que dans le jeu vidéo, la bande dessinée ou les séries télévisées. Son esthétique nocturne, son architecture en ruines, son héros taciturne et désabusé ainsi que son pessimisme politique constituent aujourd’hui des éléments fondateurs de l’imaginaire dystopique contemporain. Si le film s’inscrit dans une tradition cinématographique héritière du Nouvel Hollywood qui annonce le cinéma spectaculaire des années Reagan, celui-ci s’en distingue par une économie stylistique et une rigueur narrative qui en font un objet singulier qui synthétise plusieurs traditions cinématographiques comme le western classique, le film noir, le survival urbain, le cinéma catastrophe, le cinéma d’exploitation américain des années 1970, la science-fiction dystopique et le récit d’anticipation, pour produire une forme hybride, immédiatement lisible mais conceptuellement complexe. Carpenter réunit ces différentes formes dans une mise en scène d’une remarquable économie, où chaque plan semble guidé par une recherche constante d’efficacité narrative. À cet égard, Escape from New York apparaît donc comme une œuvre charnière qui marque la naissance d’une dystopie moderne.

Loin de rechercher la sophistication formelle pour elle-même, John Carpenter développe un langage visuel fondé sur la précision du cadre, la lisibilité de l’espace et la tension dramatique. Cette sobriété stylistique constitue l’une des signatures de son cinéma. Comme Howard Hawks avant lui, Carpenter considère que la mise en scène ne doit jamais détourner l’attention du spectateur de la progression dramatique. Chaque mouvement de caméra, chaque variation de lumière, chaque silence participe ainsi à la construction d’un univers cohérent où l’espace devient lui-même un personnage.

Cette maîtrise explique que le film conserve aujourd’hui une puissance évocatrice intacte malgré les limites techniques inhérentes à son époque et à son budget relativement modeste. Alors que de nombreuses productions contemporaines privilégient l’accumulation d’effets numériques, Escape from New York continue d’impressionner par la matérialité de ses décors, l’intelligence de son découpage et la cohérence de son univers. Le film propose ainsi davantage qu’une aventure futuriste. Il constitue une méditation pessimiste sur la disparition du contrat social, sur la faillite des institutions politiques, sur la transformation des métropoles modernes en espaces d’exclusion et sur l’ambiguïté morale de toute forme d’autorité. Snake Plissken n’est pas un héros chargé de sauver le monde mais le témoin désabusé d’un monde qui ne mérite peut-être plus d’être sauvé.

De son inscription dans l’histoire du cinéma à son extraordinaire influence sur la culture populaire en passant par son contexte politique, son esthétique de la ruine urbaine ou encore sa réflexion idéologique, l’étude d’Escape from New York suppose donc d’analyser simultanément plusieurs dimensions. C’est précisément l’articulation de ces différents niveaux de lecture qui fait de l’œuvre de John Carpenter l’un des grands classiques de la science-fiction moderne.

Steve Le Nedelec

New York 1997 (Escape from New York), un film de John Carpenter avec Kurt Russell, Lee Van Cleef, Donald Pleasence, Ernest Borgnine, Isaac Hayes, Harry Dean Stanton, Season Hubley, Adrienne Barbeau, Tom Atkins, Charles Cyphers, Frank Doubleday, John Strobel… Scénario : John Carpenter & Nick Castel. Directeur de la photographie : Dean Cundey. Chef décorateur : Joe Alves. Costumes : Stephen Loomis. Supervision des FX : Roy Arbogast. Montage : Todd Ramsay. Musique : John Carpenter. Producteurs : Larry Franco & Debra Hill. Production : AVCO Embassy Pictures – International Film Investors – Goldcrest Films International – City Film. Etats-Unis – Royaume-Uni. 1981. 1h41. Metrocolor. Panavision anamorphique Format image : 2,35:1. 16/9e Dolby Digital. DTS-HD 5.1. Tous Publics.