La Chevauchée fantastique – John Ford

Les premières minutes

1885. Les Apaches, menés par Geronimo, sont sur le pied de guerre. Aux confins du désert, la cavalerie est alertée des derniers raids attribués aux Indiens. À Tonto, loin de cette menace encore diffuse, l’agitation se concentre sur un tout autre événement : l’arrivée de la diligence. À peine arrêté devant le bureau de l’Overland Stage, Buck (Andy Devine), le cocher, remet une petite malle noire, lourde, au représentant de la Wells Fargo. Elle contient l’argent destiné aux employés d’une compagnie minière, et doit être confiée au banquier Henry Gatewood (Berton Churchill). Dans le même temps, Josiah Boone (Thomas Mitchell), médecin alcoolique, et Dallas (Claire Trevor), sont contraints de quitter la ville. Sous la pression des ligues de vertu locales, ils sont expulsés et n’ont d’autre choix que de prendre place à bord de la diligence…

Le film

Un coup de feu. La diligence s’arrête net. Contrechamp : un travelling avant révèle un cow-boy qui réarme d’un geste vif sa Winchester. À la 17e minute, John Wayne entre majestueusement dans La Chevauchée fantastique. Par ce mouvement de caméra — rare chez John Ford, le cinéaste introduit son héros comme jamais auparavant. Cette apparition deviendra un modèle, repris des centaines de fois par la suite. Un plan iconique, qui propulse immédiatement John Wayne au rang de star. La Chevauchée fantastique rencontre un immense succès public et contribue grandement à relancer le western, alors en perte de vitesse durant les années 1930. Plus qu’un simple genre, le western incarne une mythologie fondatrice : l’âme de l’Amérique, et sans doute sa contribution la plus singulière à la culture universelle.

Lorsque John Ford entreprend La Chevauchée fantastique en 1939, il a, en apparence, « abandonné » le western depuis 1926, année où il signait Trois sublimes canailles (Three Bad Men). Le genre a peu à peu perdu de son attrait auprès du public. Il ne subsiste plus que quelques séries B, souvent inférieures à une heure, destinées à compléter les programmes. Le western semble déjà relégué au rang de relique du passé hollywoodien. Qu’importe. Ford se passionne pour les personnages du récit d’Ernest Haycox, Stage to Lordsburg, davantage que pour sa construction dramatique, jugée pour le moins bancale. Convaincu de son potentiel, il acquiert lui-même les droits d’adaptation pour 2 500 dollars. Auréolé de nombreux succès depuis ses débuts en 1914, et couronné par l’Oscar du meilleur réalisateur pour Le Mouchard (The Informer) en 1935, Ford se met en quête d’un producteur. Les rencontres se révèlent infructueuses : les grands studios restent réticents, persuadés que le western n’intéresse plus le public. Finalement, Walter Wanger, l’un des producteurs indépendants les plus actifs d’Hollywood, accepte de porter le projet.

Walter Wanger envisage d’abord une distribution prestigieuse, avec Marlene Dietrich et Gary Cooper dans les rôles principaux. John Ford, de son côté, défend une approche plus modeste — et surtout moins coûteuse. Il choisit de faire confiance à un jeune acteur qu’il connaît depuis le début des années 1930 : John Wayne. Relégué depuis plusieurs années aux westerns de seconde zone après l’échec de La Piste des géants de Raoul Walsh, Wayne trouve ici une occasion inespérée de relancer sa carrière. Ford engage également Claire Trevor (Dallas), actrice remarquable dont la notoriété ne cesse de croître à Hollywood. Autour de ce duo, il réunit une galerie de seconds rôles d’une rare richesse : Thomas Mitchell (Doc Boone), Louise Platt (Lucy Mallory), John Carradine (Hatfield), Berton Churchill (Gatewood), George Bancroft (Curly), Andy Devine (Buck) et Donald Meek (Peacock). John Ford confie l’écriture du scénario à Dudley Nichols. Celui-ci lui livre une construction exemplaire, articulée en huit épisodes parfaitement reliés entre eux. Dès l’ouverture, les enjeux sont posés avec une clarté remarquable : l’importance de la diligence, le danger qui rôde, le tout exposé en une succession de plans dénués de dialogue. À l’arrivée de la diligence, chaque personnage se trouve immédiatement caractérisé, autant par son attitude que par ses paroles. En quelques traits, le film esquisse une galerie humaine d’une rare densité.

Ford signe ainsi un western d’action qui, avant tout, place l’humain au centre. Il offre à Dudley Nichols la possibilité de suivre le tournage, il ajuste son scénario sur le plateau : il élague des dialogues, condense des répliques, resserre des échanges. Ce travail d’épure contribue à la limpidité et à l’efficacité dramatique de l’ensemble, mais surtout s’accorde parfaitement au style de John Ford. Dudley Nichols sera l’un des scénaristes préféré du cinéaste, il écrira pour lui, 14 films. En 1936, il reçoit l’Oscar pour Le Mouchard, qu’il refuse, en raison de conflits entre les syndicats de scénaristes, il est à la tête de la Guilde, et l’organisme organisatrice. Il est le premier primé à refuser un Oscar. Scénariste de très grands talents, il signa aussi des scripts pour d’autres géants, Howard Hawks, Fritz Lang, Cecil B. DeMille, Leo McCarey, Henry Hathaway, Anthony Mann et George Cukor. Grand connaisseur de la littérature et de la culture française, il accueille à Hollywood, Jean Renoir, pour qui il écrit deux films, L’étang tragique (Swamp Water, 1941) et Vivre Libre (This Land is Mine, 1943), et deux autres pour René Clair, C’est arrivé demain (It Happened Tomorrow, 1944) et Dix Petits Indiens (And Then There Were None, 1945). Il n’est donc pas surprenant qu’il se soit inspiré de la nouvelle Boule-de-suif de Guy de Maupassant, tout comme le roman, pour parfaire la structure du scénario. Cette approche littéraire n’était pas pour déplaire à John Ford, lui-même était passionné de littérature.

Tout cela ne serait rien sans l’extraordinaire mise en scène de John Ford. Ce retour au western prolonge une évolution vers la maturité, amorcée dès les débuts du cinéma parlant. Ford choisit de s’éloigner d’Hollywood : il installe acteurs et équipe dans des tentes, au cœur du désert, recréant une forme de communauté isolée. Comme le souligne Robert Parrish : « Toute sa vie, il a essayé de former de petites communautés vivant en dehors du monde » (in Amis Américains, Bertrand Tavernier, Institut Lumière / Actes Sud, 1993). La diligence devient ainsi un huis clos mouvant, ballotté au sein d’espaces d’une ampleur sublime. Pour la première fois, Ford pose sa caméra dans Monument Valley. Trois buttes majestueuses dressées sur une terre rouge : par la magie du cinéma, ces paysages entrent instantanément dans la mythologie de l’Ouest américain. La Chevauchée fantastique inaugure une série de sept westerns que Ford tournera sur ces terres sacrées des Navajos, faisant de Monument Valley un décor indissociable de son imaginaire et du genre.

L’aridité de ces paysages contraste avec l’intensité des sentiments qui traversent la galerie de personnages réunis pour le voyage. Une profonde sympathie se dégage de ceux que la bonne société relègue à la marge. Doc Josiah Boone, médecin alcoolique, et Dallas, prostituée, sont chassés de la ville par le zèle moralisateur des bien-pensantes. Ce rejet se prolonge à l’intérieur même de la diligence, où Dallas demeure l’objet d’un mépris constant. Lucy Mallory, l’autre femme du voyage, incarne cette rigidité sociale : elle condamne Dallas au nom de principes qu’elle juge irréprochables. Enceinte, Lucy rejoint son mari, officier de cavalerie, et bénéficie de la protection de Hatfield, joueur invétéré aux manières ambivalentes. À l’inverse, Ringo Kid ne porte aucun préjugé. Il accepte chacun tel qu’il est, mais accorde sa confiance à ceux dont la sincérité est véritable. Entre lui et Dallas se noue peu à peu une histoire d’amour, fragile et inattendue, qui donne au film l’une de ses lignes émotionnelles les plus touchantes.

John Ford privilégie les gestes et les attitudes : il révèle les caractères à travers les circonstances. Les rapports humains se redéfinissent dans l’action, sans que les mots aient besoin d’en expliciter le sens. La séquence centrale de l’arrêt dans l’auberge-relais en est l’un des plus beaux exemples. Dallas y est tenue à l’écart par les autres passagers, à l’exception de Ringo Kid et du Doc. La mise en scène isole alors nettement les groupes, matérialisant visuellement les frontières morales qui divisent les personnages. Mais lorsque surviennent les premières contractions de Lucy Mallory, Ford orchestre un mouvement de rapprochement : les individus, jusque-là séparés, convergent soudain vers un destin commun. Le Doc retrouve ses esprits à grand renfort de café, et, avec Dallas, aide Lucy à mettre au monde son enfant. À cet instant, l’ordre social vacille : les hiérarchies établies se brouillent, les jugements se fissurent. Par sa seule attitude, Lucy cesse alors de considérer Dallas avec mépris. Son rapprochement avec elle passe par quelques gestes simples, silencieux, mais décisifs. C’est là que réside tout l’art de Ford : dans cette capacité à faire naître une relation intime sans recourir au dialogue, uniquement par la justesse des regards, des déplacements et des gestes.

La naissance de cet enfant marque aussi celle d’une solidarité nouvelle au sein du groupe. Le voyage reprend, mais les positions, à l’intérieur de la diligence, se trouvent désormais modifiées. Dallas est assise aux côtés de Lucy, le nouveau-né serré contre sa poitrine : un simple déplacement qui consacre son intégration. Un seul personnage demeure inchangé : Gatewood. Banquier respecté, notable parmi les notables, pilier autoproclamé de la société, il reste figé dans une mentalité étroite, arc-bouté sur sa cassette d’argent volé aux travailleurs. Là où les autres évoluent, lui persiste dans un individualisme sans faille, incapable de la moindre empathie. Indifférent au sort des autres, il n’aurait pas hésité à abandonner Lucy et son enfant, et ne manifeste que mépris envers ses compagnons de voyage. Face à cette dureté, Samuel Peacock, le représentant en whisky, lui lance avec une ironie mordante : « Qu’il est doux d’avoir un cœur charitable et compatissant ».

La traversée se transforme en une expérience initiatique, où une communauté improbable, née dans l’adversité, parvient à dépasser les hiérarchies sociales et les préjugés. La célèbre séquence de l’attaque des Apaches, n’est que la visualisation de la solidarité qui s’est créée au sein du groupe. Au terme du voyage, John Ford ne se contente pas de signer un simple récit d’aventure : il propose une véritable refondation morale. Dans ce monde en recomposition, Ringo Kid s’impose comme une figure héroïque singulière. Loin du justicier monolithique, il incarne une forme de droiture instinctive, fondée sur la loyauté et la reconnaissance de l’autre. En offrant à Dallas une possibilité de rédemption, le mariage et une nouvelle vie, il ne fait pas que sauver une femme : il ouvre la voie à une autre Amérique, débarrassée du poids des conventions sociales. Sous les traits du western, Ford esquisse une vision profondément politique : faire corps avec les autres plutôt que de céder à une quête effrénée de richesse. En inscrivant cette fable humaine dans les paysages mythiques de Monument Valley, Ford élève son récit à la dimension du mythe. Il ne filme pas seulement l’Ouest : il en forge l’imaginaire. Avec La Chevauchée fantastique, le western cesse d’être un divertissement pour double programme pour devenir l’un des grands langages du cinéma américain, un lieu où se rejouent, encore et toujours, les fondements d’une nation. Épique et intime à la fois, La Chevauchée fantastique est un pur chef-d’œuvre.

Fernand Garcia

La Chevauchée fantastique fait l’objet, pour la première fois, d’une édition Blu-ray proposée par Sidonis – Calysta dans sa collection de référence Western de légende. L’édition se présente sous la forme d’un digibook combo soigné (Blu-ray + DVD + livret), à la hauteur de l’importance du film. Du côté des suppléments, l’ensemble se révèle particulièrement riche. On y trouve d’abord une présentation du film par Noël Simsolo. « … peut-être l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma », affirme-t-il en préambule, avant de livrer une analyse fine, documentée, et une défense éclairante du travail de John Ford (21 minutes). Autre pièce majeure : John Ford par Lindsay Anderson. Le cinéaste de If…., grand connaisseur de l’œuvre fordienne, propose une évocation nourrie de témoignages de proches et du maître lui-même. « Sa carrière est unique, elle a traversé l’histoire du cinéma américain, de D. W. Griffith et l’époque du muet jusqu’à la couleur et le CinemaScope. » Le documentaire constitue un hommage sincère et passionné à l’un des plus grands cinéastes américains (VOSTF, 40 minutes). Enfin, l’édition propose l’étonnante bande-annonce américaine d’époque (VO, 3 minutes). Sur le Blu-ray la version colorisée du film, une hérésie. À cet ensemble s’ajoute un livret de 48 pages signé Jean-François Giré, qui permet d’approfondir encore la connaissance d’une œuvre proche de la perfection. Une édition idéale pour redécouvrir ce classique majeur de l’histoire du cinéma.

La Chevauchée fantastique (Stagecoach), un film de John Ford avec Claire Trevor, John Wayne, Andy Devine, John Carradine, Thomas Mitchell, Louise Platt, George Bancroft, Donald Meek, Berton Churchill, Tim Holt, Tom Tyler, Yakima Canutt… Scénario : Dudley Nichols (et Ben Hecht, non crédité) d’après Stage to Lordsburg (Étape à Lordsburg)de Ernest Haycox. Directeur de la photographie : Bert Glennon. Réalisateur 2e équipe, coordinateur des cascades et cascadeur : Yakima Canutt. Décors : Alexander Toluboff. Costumes : Walter Plunkett. Montage : Otho Lovering et Dorothy Spencer (et Walter Reynolds, non crédité). Producteurs : Walter Wanger & John Ford. Production : Walter Wanger Productions Incorporated – United Artists. États-Unis. 1939. 96 minutes. Noir et blanc. Format image : 1,37 : 1. Son : Version originale sous-titrées en français et en breton et Version française. Oscar du meilleur acteur dans un second rôle (Thomas Mitchell) et de la meilleure adaptation musicale, 1940. Tous Publics.