Wake in Fright / Réveil dans la terreur – Ted Kotcheff 5/10

Partie 5/10 : L’alcool comme principe de mise en scène et de temporalité.

Dans Wake in Fright, l’alcool n’est pas un simple élément thématique ou accessoire destiné à caractériser un milieu social. L’alcool constitue un véritable principe organisateur de la mise en scène. Omniprésente dans presque chaque séquence du film, la bière ne sert pas uniquement à montrer la dépendance progressive de John Grant. La bière transforme littéralement la perception du temps. Elle modifie la structure du récit. Elle altère les rapports entre les personnages et participe à la dissolution progressive de l’identité de John Grant. Ted Kotcheff ne filme pas l’alcool comme une cause extérieure de la déchéance mais comme un langage social. L’alcool apparaît d’abord comme une forme de communication collective, puis, progressivement, la mise en scène le transforme en une force qui absorbe l’individu. La descente de John Grant n’est donc pas seulement une chute morale mais une transformation de son rapport au monde, aux autres et à lui-même.

L’une des réussites du film consiste précisément à faire ressentir l’ivresse sans jamais recourir aux conventions visuelles habituelles de la représentation de l’alcool. Kotcheff évite donc les images déformées, les ralentis artificiels ou encore les effets subjectifs démonstratifs. L’alcool agit de manière beaucoup plus subtile pour venir modifier le rythme du film lui-même. Lorsque John Grant arrive à Bundanyabba, l’alcool n’apparaît pas immédiatement comme une menace mais comme une règle sociale. La première fonction de la bière est l’intégration. Avant d’être une addiction, l’alcool est un rite social.

Dans cette communauté minière, boire ensemble signifie appartenir au groupe. Le verre partagé représente une forme de reconnaissance mutuelle. Refuser une bière n’est donc pas simplement refuser une boisson, mais refuser une invitation à entrer dans un système de relations, refuser une invitation à intégrer le groupe. John va sombrer dans l’alcool non pas par faiblesse ou par un penchant naturel pour l’autodestruction, mais parce qu’il arrive dans un univers où l’alcool constitue le principal vecteur de sociabilité. Le premier piège est donc invisible. Offrir ou boire une bière est présentée comme un geste amical. Les hommes qui entourent John ne cherchent pas à le « détruire » mais l’accueillent selon leurs propres règles et normes culturelles. Leur hospitalité est sincère. Mais cette hospitalité contient des exigences implicites : accepter, participer, et bien évidemment, boire. C’est cette ambiguïté qui donne toute sa puissance au film. Le danger ne vient pas d’un comportement particulièrement violent mais d’une pratique ordinaire qui devient incontournable, obligatoire.

La mise en scène de Kotcheff repose beaucoup sur la répétition des mêmes gestes qui reviennent constamment. Ouvrir une bouteille ; remplir un verre ; lever le coude ; boire ; reposer la bouteille vide sur la table et commander une nouvelle tournée. L’accumulation de ces gestes qui, au premier abord, pourraient sembler anodins, produit pourtant un effet hypnotique. Le spectateur finit par percevoir l’alcool non comme un événement, mais bien comme une structure socio-culturelle. La bière devient le rythme même de l’existence. Véritable esthétique de l’addiction, cette répétition des gestes est donc utilisée pour représenter l’aliénation. Comme les gestes mécaniques des ouvriers, les actions répétées des personnages de Wake in Fright révèlent un enfermement du quotidien. L’homme ne boit plus par soif, ni même parce qu’il choisit de boire. Il boit parce que le monde autour de lui est organisé autour de ce rituel. Kotcheff insiste également sur les objets. Bouteilles, verres, tables couvertes de traces, bars, Kotcheff insiste sur les objets représentant l’accumulation des consommations. Ainsi, ces éléments deviennent des signes visuels de l’emprisonnement de l’espace social qui ne se construit qu’autour de l’alcool.

L’un des effets remarquables de l’alcool dans le film concerne la temporalité. Au début du film, le temps est parfaitement structuré. John possède un calendrier précis et connaît son objectif qui est de rejoindre Sydney. Il connaît son horaire pour prendre l’avion. Son existence est organisée selon une logique de planification, une logique d’anticipation. Son arrivée à Bundanyabba va progressivement introduire une autre conception du temps et transformer le rythme du film. Ici, le temps n’est plus orienté vers un but mais tourne en rond. Les journées sont rythmées par les mêmes activités collectives : boire, jouer, discuter et encore boire. Surtout. Ainsi, le futur disparaît. Seul compte le temps présent. Fondamentale, cette transformation de perception et de vécu du temps, explique pourquoi John ne parvient pas tout simplement à partir. Après la perte de son argent, le problème n’est pas uniquement matériel, mais psychologique. Plongé dans cette dimension circulaire du temps, John perd progressivement la capacité de penser l’avenir. La temporalité de l’alcool devient une temporalité sans lendemain, une temporalité sans futur ni passé. Ainsi, la mise en scène utilise l’alcool pour nous faire passer du temps linéaire à un temps circulaire.

Le travail effectué sur le montage par Anthony Buckley joue bien évidemment un rôle déterminant dans cette expérience temporelle qui vient nous faire ressentir la désorientation. Le montage de Wake in Fright ne cherche pas spécialement l’efficacité narrative pour lui préférer une sensation de glissement. À mesure que John perd ses repères, les transitions deviennent plus floues. Le film multiplie les ellipses. Les réveils succèdent aux nuits sans que l’on puisse toujours véritablement mesurer précisément le temps écoulé. Ce choix d’organisation vient produire une impression d’épuisement. Le spectateur ne regarde plus seulement un personnage ivre, mais partage une expérience de confusion. Ainsi, Kotcheff ne montre pas uniquement John comme un objet d’observation, mais place le spectateur dans une situation proche de la sienne.

Si le monde conserve une apparente normalité, quelque chose s’est déplacé. Les conversations continuent, les hommes rient et les bars fonctionnent, mais le montage vient traduire le fait que John n’est pas capable de participer à cette réalité. Le montage vient traduire une dissociation entre la réalité et la perception qu’en a John et que va en avoir le spectateur. L’utilisation subtile de l’ivresse comme principe d’évolution du langage, ou plus exactement, comme principe de disparition progressive de celui-ci est, elle aussi, particulièrement notable. Au début, John se définit par la parole. Il est instituteur. Son identité repose sur la connaissance, l’expression et la maîtrise intellectuelle. Il observe, parle avec précision et argumente. Puis, son langage se transforme. Ses phrases deviennent plus courtes et les conversations perdent en réflexion. Le vocabulaire du groupe devient dominant. La parole individuelle est remplacée par les formules collectives, les plaisanteries répétées et les réactions immédiates. Essentielle, cette évolution vient nous montrer qu’avec l’alcool, John ne va pas seulement perdre son argent, mais aussi le langage qui définit sa propre identité.

Avec le personnage de Doc Tydon pour qui l’alcool est une philosophie de l’existence, le film atteint une dimension plus complexe. L’alcool n’est plus seulement une pratique sociale mais devient une manière d’habiter le monde. Doc n’est pas simplement dépendant. Il a construit une philosophie personnelle autour de l’alcool. Son cynisme, ses réflexions sur l’existence et son refus des illusions donnent à ses scènes une dimension presque métaphysique. Pour John, Doc représente une certaine inquiétude. Pour John, Doc représente l’idée angoissante d’un homme qui a compris les mécanismes de la société mais qui n’a trouvé aucune issue. Pour lui, l’alcool n’est plus un moyen de rejoindre les autres, mais un moyen de supporter sa conscience. Si les habitants de Bundanyabba boivent pour appartenir à un groupe, Doc boit pour maintenir une distance avec le monde. Mais le résultat est identique et ne mène qu’à l’isolement.

La mise en scène de l’alcool passe également par le corps. Gary Bond construit une évolution physique extrêmement précise de son personnage. Au début, John apparaît droit, contrôlé, presque rigide. Son corps exprime une discipline de vie intérieure. Mais cette maîtrise disparaît progressivement. Il devient plus lourd. Ses gestes ralentissent. Son visage se ferme et son regard devient de plus en plus absent. Le corps révèle ici ce que le personnage tente encore de nier. La caméra de Kotcheff observe et, sans le moindre jugement moral, se limite simplement à enregistrer cette transformation. L’homme qui revient finalement vers son école n’est plus, et ne sera plus jamais, celui qui l’avait quittée. Son apparence physique porte la trace de son expérience psychologique.

Il serait cependant trop facile et simpliste de considérer Wake in Fright comme un film uniquement consacré aux dangers de l’alcool. En effet, l’alcool n’est pas présenté comme une force démoniaque extérieure, mais fonctionne comme un révélateur. L’alcool révèle aussi bien les frustrations de John que les contradictions de cette communauté. Il révèle la fragilité de la frontière entre civilisation et instinct. Si le film dépasse son contexte australien, c’est bien parce que la question qu’il pose de ce que révèle l’alcool lorsque les contraintes sociales disparaissent, est universelle.

La trajectoire de John Grant peut finalement être comprise comme une disparition progressive de l’individualité. Au début, John possède une identité claire. C’est un instituteur. Un citadin. Un homme cultivé. Un individu autonome. À la fin, celui-ci est défini par les actions du groupe qui sont boire, suivre le mouvement et participer. La mise en scène traduit cette évolution par une modification constante de la place du personnage dans l’image. Au début, John est souvent isolé dans le cadre. À la fin, il est comme absorbé par les scènes collectives. L’alcool est donc moins une substance qu’un processus d’intégration forcée. L’alcool transforme l’individu pour en faire le simple membre d’un groupe. Un groupe qui efface les identités.

Dans Wake in Fright, Ted Kotcheff parvient de manière exceptionnelle à transformer le phénomène social concret de la consommation excessive d’alcool, en principe esthétique. L’alcool modifie le rythme du montage, la structure du récit, la perception du temps, la place du personnage dans l’espace, ou encore, la nature des relations humaines. La bière devient un puissant outil dramaturgique. Elle organise les rencontres, ralentit et transforme la perception du temps, dissout les frontières entre l’individu et le groupe, et accompagne la « disparition » progressive de John Grant. L’approche de l’ivresse comme principe formel cinématographique de la chute, distingue Wake in Fright d’un simple film sur l’alcoolisme. Kotcheff ne se contente pas de filmer la chute d’un homme qui boit trop, il filme un homme qui, en cherchant momentanément à appartenir à un monde qui lui est étranger, finit par se perdre.

Steve Le Nedelec

Wake in Fright / Réveil dans la terreur, un film de Ted Kotcheff avec Donald Pleasence, Gary Bond, Chips Rafferty, Sylvia Kay, Jack Thompson, Peter Whittle, Al Thomas, John Meillon… Scénario : Evan Jones d’après le roman de Kenneth Cook. Directeur de la photographie : Brian West. Décors : Dennis Gentle. Costumes : Ron Williams. Montage : Anthony Buckley. Musique : John Scott. Producteurs délégués : Howard G. Barners & Bill Harmon. Producteur associé : Maurice A. Singer. Producteur : Bill Willoughby. Production : NLT Productions – Group W Films. Distribution (France) : The Jokers (Reprise au cinéma le 19 août 2026). Australie – États-Unis – Royaume-Uni. 1971. 1h48. Technicolor. Format image : 1,85:1 Son : 2.0 DTS. Nouvelle restauration 4K. Version intégrale. Festival de Cannes – Sélection Officielle, 1971 – Cannes Classics 2009. Lumière 2014. L’Etrange Festival 2024. Interdit aux moins de 12 ans.