Une femme est une femme – Jean-Luc Godard

une femme est une femme

Dans Une femme est une femme, Godard place, comme dans Bande à part, une femme face à deux hommes. La même femme de surcroît, son égérie. Ceci dit, nos personnages sont ici bien plus mâtures et raisonnés, prêts à quitter lʹadolescence pour le monde adulte. Leurs envies restant simples et compréhensibles, le cinéaste oublie lʹidéalisme et la naïveté propre à ʺsa bande initialeʺ pour nous dire quʹʺune femme est une femmeʺ, avec des désirs de femme, tout simplement. Coloré et pétillant, tout en nuances et en reliefs, Une femme est une femme se dévoile peu à peu, tel une jeune femme pudique qui nʹoserait se déshabiller. Pourtant, celle‐ci est magnifique dans son plus simple appareil, tout comme lʹhistoire qui, à peine commencée, est dʹune beauté sans pareil.

LA VIE DʹUNE FEMME

La femme, cʹest Angela (Anna Karina), renversante de grâce et de douceur. La soif dʹaimer et de materner inonde cette charmeuse fantaisiste, ces mêmes envies la noyant sous une cascade de doutes quant lʹhomme quʹelle aime refuse de lui faire un enfant et que le second ne dirait pas non. Seulement, elle nʹait ʺpas sûreʺ de lʹaimer ce second en question tandis quʹʺelle se demandeʺ si il lʹaime réellement. Versatile malicieuse, ce sont également son innocence et son fort caractère ‐ souvent mauvais dʹailleurs ‐ qui la rendent encore plus attachante, son accent danois ne faisant quʹajouter à cette sensualité déconcertante.

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Face à cette reine de beauté, le roi Emile Recamier (Jean‐Claude Brialy) et le prétendant à la couronne, Alfred Lubitsch (Jean‐Paul Belmondo). Emile, homme droit et posé, est bien incapable de concevoir lʹarrivée dʹun enfant dans sa vie bien rangée. Alfred est quant à lui prêt à tout pour conquérir celle quʹil aime et voler la place à son ami. Spontané et malhonnête, ce dernier nʹa aucun remord dʹêtre parti sans régler sa note dʹhôtel. Idem lorsqu’il nʹa pas dʹargent pour payer ses consommations ʺChez Marcelʺ. Mais au fond, sous ses airs de voyou, c’est un cœur fragile qui bat pour Angela.

LʹAVIS DES FEMMES

Visionnaire, Godard nous raconte lʹémancipation de la femme au travers dʹune intrigue à laquelle chacune pourra sʹidentifier. Léger donc, le film ressemblerait presque à une comédie romantique actuelle. Il nʹen a pourtant que la romance et lʹhumour car les dialogues sont dʹune profondeur très recherchée et le jeu dʹacteurs inouï. Les passages où Aznavour pousse la chansonnette sont par ailleurs fabuleux, tout particulièrement lorsquʹAlfred passe ʺTu tʹlaisses allerʺ au Jukebox, faisant comprendre à Angela quʹelle lʹexaspère mais quʹil ne peut sʹempêcher de lʹaimer malgré tout. Cʹest donc rapidement que les spectateurs ‐ les spectatrices avant tout ‐ se mettent sans difficulté à la place dʹAngela pour partager son dilemme.

Une femme est une femme

Oeuvre poétique, Une femme est une femme devient alors un film envoûtant empreint de tout ce qui fait lʹextraordinaire réalisme du cinéaste. Léger et sincère, Godard parvient à capter toute la beauté et lʹélégance des personnages dans des décors dʹune simplicité renversante. Magnifiant Anna Karina, il parvient parallèlement à placer Jean‐Paul Belmondo et Jean‐Claude Brialy au rang de microbes. Prête à les écraser tous deux sʹils ne lui offrent pas ce quʹelle désire, la femme sait comment leurs fait tourner la tête pour parvenir à ses fins. Faisant croire à Emile quʹelle est attirée par Alfred, laissant croire à Alfred quʹil pourra un jour lui plaire, Angela joue sur les deux tableaux pour peindre à sa guise la toile de son destin.

Bien quʹils recouvrent de temps à autre leur rôle de ʺmâlesʺ, les deux hommes ne peuvent sʹempêcher de rentrer dans le jeu dʹAngela. Cʹest ainsi tels des enfants quʹEmile et Angela nʹont de cesse de se chamailler ; lui répète ce quʹelle dit, elle boude sans arrêt et tous deux sʹinsultent en silence grâce à lʹappui des titres de livres soigneusement sélectionnés. Alfred prend de son côté le monde pour une cour de récréation, Angela étant la camarade dont il est amoureux et Alfred le bon copain qui lui a volé sa promise.

TRANSGRESSION EXPÉRIMENTALE

Cʹest pour notre plus grand plaisir que Godard transgresse une nouvelle fois les codes du cinéma. Non conventionnel, le metteur en scène mêle le septième art au théâtre, ponctuant lʹhistoire de scènes dansées de comédie musicale. Testant chacune des visions qui lʹhabite, il nous donne le sentiment de conserver lʹensemble de ses essais pour un résultat explosif. Des phrases défilent ainsi sous nos yeux, intrigue écrite et visionnée à la fois tandis que les acteurs nous parlent en aparté, instaurant une complicité très appréciable. Alfred nous fait ainsi remarquer quʹAngela sʹen va tandis que cette dernière demande à Emile de saluer le public.
Exécutant lʹexpérimentation au travers de sa réalisation, le cinéaste explore donc chacune de ses idées sans aucune retenue, filmant son histoire avec le coeur sans respecter les règles et les codes auxquels le spectateur est habitué. La passion lʹemporte alors sur la raison tant la cadence des plans enchaînés est infernale, nos personnages semblant ne jamais vouloir faire de pauses. Godard parvient ainsi à relancer magnifiquement lʹintrigue en nous perdant totalement dans lʹespace. Lauréat, le metteur en scène obtient en tous les cas la note maximale pour une mise en scène toujours plus incroyable.

UNE INTRIGANTE INTRIGUE

Le spectateur court dans la rue, boit un verre au bar du coin avant de se retrouver enfermé de longues minutes durant dans un huit‐clos pour découvrir une Angela aux talents culinaires limités et un Emile qui fait des tours de vélo dans lʹappartement. Hélé du balcon, Alfred les rejoint, posant la question que tout le monde se pose lorsquʹEmile lui demande sʹil souhaite faire un enfant à sa femme : ʺEst‐ce une tragédie ou une comédie ?ʺ. La situation est en effet surréaliste, absurde, les deux jeunes gens gagnant bien vite la salle de bain où ils sʹenferment. De lʹextérieur, Emile ne peut quʹimaginer ce qui se passe derrière les éclats de rire dʹAngela et la voix atténuée dʹAlfred. Bien vite lassé de ce fantasme indécis qui en dit plus quʹelle nʹen fait vraiment, Alfred quitte rapidement la cachette pour passer la soirée avec Emile.

ʺTel est pris qui croyait prendreʺ ! Angela se retrouve seule, comblant le vide par un coussin quʹelle glisse sous son pull en guise de bébé imaginaire. Godard en profite dʹailleurs pour glisser à son tour un hommage subtil à Alfred de Musset au travers des mots dʹAngela qui supplie les deux compères de ne pas badiner avec lʹamour. Femme fragile et sensible, enfant capricieuse face à deux hommes irréfléchis, Angela se place dès lors en position de force jusquʹà ʺlʹarrivée du jour de gloireʺ. Déboussolés et diminués par son charisme innocent, irradiés par lʹamour, Emile et Alfred ne se fâchent pas pour autant, bien au contraire ; leur amitié inébranlable ne semblant pas vouloir céder aux caprices de la belle. Pourtant, Angela doit faire un choix. Et vite, si elle ne veut pas les perdre tous deux. Cʹest alors suite à une longue conversation avec Alfred quʹelle part retrouver son Emile.

Jean-Claude & Anna

Réconciliation sur lʹoreiller en guise de premier pas vers lʹacceptation dʹun enfant et réplique cinglante dʹAngela qui dit ʺNon, je suis une femme.ʺ quand Emile lance ʺAngela, tu es infâmeʺ. Cinq mots suffisent à résumer toute lʹimpudence et lʹeffronterie de cette femme au caractère bien trempé qui marque le point final du film, allant même jusquʹà éteindre la lumière. Conviant ainsi les spectateurs à la laisser seule avec son Emile, nous aurions presque envie de rejoindre le pauvre Alfred de lʹautre côté de lʹécran. Mais lʹhistoire sʹarrête là pour notre trio car Une femme est une femme et un film est un film, malheureusement…

Aurélie & Virginie Coffineau

une femme...

Une femme est une femme, un film de Jean-Luc Godard avec Anna Karina, Jean-Claude Brialy, Jean-Paul Belmondo, Nicole Paquin, Marie Dubois. Scénario : Jean-Luc Godard d’après un sujet de Geneviève Cluny. Prises de vue : Raoul Coutard. Musique : Michel Legrand. Montage : Agnès Guillemot. Producteurs : Georges de Beauregard & Carlo Ponti. Production : Rome-Paris Films – EIA Euro International Film (Rome). Couleurs (Eastmancolor). Fran (chement) Scope. France-Italie. 1961. 84 mn.