The Offense – Sidney Lumet

Le début est des plus intrigants et déstabilisants. Une lentille, une lumière froide, dont on ne sait encore si elle est braquée sur la scène ou sur le spectateur. Des policiers se déplacent au ralenti, accompagnés d’une musique stridente, profondément angoissante. Ils ouvrent une porte. Un homme, Le Sergent Johnson (Sean Connery), apparaît, hagard, comme au sortir d’un cauchemar. Il prononce alors, avec une stupeur presque enfantine : « Oh my God! ».

Que s’est-il passé ?

The Offense est la description de la descente aux enfers d’un officier de police qui en a trop vu, qui s’est confronté au mal jusqu’à en perdre pied. Dans une banlieue anonyme et grise comme il en existe tant, des meurtres et des viols d’enfants ont été commis. La population vit dans la psychose. La police est sur le qui-vive. Le sergent Johnson arpente les rues dévastées par la misère. Il cherche celui qui est responsable de ces crimes. Il veut, une fois pour toutes, mettre fin à ce climat délétère. Mais la mission qu’il s’est donnée dépasse largement le cadre d’une enquête policière. Elle est devenue un combat personnel.

Vingt ans qu’il est policier dans cet univers sans couleur et glauque. Vingt ans au cours desquels se sont accumulées les images les plus sordides, celles qui ressurgissent aujourd’hui dans sa traque du pédophile. Un suspect est arrêté. Johnson décide de mener lui-même l’interrogatoire. Pour lui, aucun doute : cet homme est coupable. Entre les deux hommes s’engage alors une confrontation brutale, excessive, provocatrice. Johnson ne cherche plus seulement à obtenir des aveux. Il veut faire surgir la vérité, arracher le mal qui, selon lui, habite cet homme. Mais à mesure que l’interrogatoire avance, quelque chose se fissure. Le cauchemar qui accompagne Johnson depuis vingt ans semble soudain se refermer sur lui. Il ne contrôle plus ce qui se joue dans cette pièce. Il plonge dans un voyage sans retour.

Si le film adopte le point de vue du sergent Johnson, son champ de vision éclate rapidement, entraînant le spectateur dans les méandres de son esprit. Sidney Lumet travaille cinématographiquement un matériau théâtral, faisant de l’espace lui-même le reflet de la désagrégation du personnage. En quelques plans, d’un côté puis de l’autre du visage de Johnson, on ressent déjà les prémices de sa perdition. Un homme enfermé dans un paysage sans horizon, sans issue. Dans une scène d’une incroyable ambiguïté, le sergent découvre le corps d’une jeune victime. Lorsqu’il se penche sur elle, quelque chose semble vaciller en lui. Son corps lui-même paraît flotter, comme si, à cet instant précis, le mal qui l’entoure s’emparait de lui.

La mise en scène de Sidney Lumet est d’une étonnante radicalité. Adapté de la pièce de John Hopkins, The Offense pourrait facilement se réduire à un huis clos théâtral, construit en trois mouvements, dont le long interrogatoire constitue le cœur. Lumet en fait au contraire un film profondément physique et mental. De longues séquences sont fractionnées par des flash-back, des bribes de souvenirs qui viennent les interrompre et progressivement déstructurer l’espace. Il ne cherche pas à l’ouvrir, mais à l’enfermer davantage autour de son personnage. Sidney Lumet explore au scalpel la réalité mentale de Johnson. Tout, dans sa mise en scène, semble progressivement perdre sa stabilité : les cadrages se resserrent, les visages deviennent des paysages blessés, les corps semblent ne plus trouver leur place dans le cadre. Lumet fragmente ainsi la perception de Johnson. Les champs-contrechamps, les gros plans et les variations d’angles ne servent plus seulement à filmer une confrontation : ils donnent l’impression que le personnage se retrouve prisonnier de sa propre conscience. Même les mouvements circulaires des personnages, comme celui de la lumière blanche du plafonnier, semblent participer à cet enfermement.

C’est là que le cinéma de Lumet devient particulièrement fascinant. Alors que le film pourrait reposer essentiellement sur des dialogues et des situations appartenant au théâtre, la caméra traduit ce que les mots ne peuvent plus dire. Elle filme la confusion, la colère, la peur, les souvenirs qui remontent, tout ce qui se joue derrière le visage de Johnson. L’espace du commissariat, celui de son appartement, celui de la salle d’interrogatoire deviennent peu à peu les prolongements de son esprit. Tous les lieux sont des prisons. Lumet ne filme donc pas simplement la chute d’un homme : il nous enferme avec lui. À mesure que Johnson perd ses repères, le spectateur perd les siens. Le réel, les souvenirs, les obsessions et les fantasmes finissent par se confondre. La mise en scène devient alors le véritable récit du film : celui d’un homme qui, après vingt ans passés à regarder le mal en face, ne sait plus très bien où s’arrête le mal qu’il combat et où commence celui qui est en lui.

La violence, elle aussi, est permanente. La confrontation avec sa femme est d’une telle brutalité qu’un point de non-retour est franchi. Celle avec le suspect dépasse rapidement le simple cadre d’un interrogatoire classique. Un subtil jeu de balancier s’instaure entre Johnson et Baxter, dans une mise à nu où l’on ne sait bientôt plus qui est le coupable. Sentiment renforcé par le fait que Baxter n’est que suspect… ce qu’il restera jusqu’au bout face à Johnson.

Sean Connery donne une interprétation sidérante du sergent Johnson. Il se détache du charisme et de la sympathie immédiate qu’il suscite naturellement pour révéler une face obscure, psychotique, dont l’instabilité donne le ton au film. Sidney Lumet le pousse vers une zone d’insécurité d’une grande noirceur, loin de l’image du héros sûr de lui à laquelle l’acteur nous avait habitués. Ici, Connery semble constamment au bord de la rupture, comme si quelque chose en lui menaçait à chaque instant de basculer. Et plus Johnson veut faire émerger la culpabilité de l’autre, plus sa propre culpabilité — morale, psychologique, peut-être même criminelle — devient problématique. Connery ne cherche jamais à rendre son personnage sympathique. Il le rend inquiétant, parfois répugnant, mais aussi profondément humain dans sa détresse. C’est cette contradiction qui rend son interprétation si saisissante.

Et si Sean Connery est prodigieux, ses partenaires sont tout aussi admirables. Face à lui, ils ne sont jamais réduits au rôle de faire-valoir : chacun participe à cette lente désagrégation du personnage, jusqu’à faire de la confrontation avec Johnson un véritable combat de violences plus ou moins contenues. Vivien Merchant incarne la femme de Johnson. Elle encaisse, presque jusqu’à l’effondrement, la folie de son mari. Son personnage est à la fois victime et témoin de cette violence qui ronge Johnson depuis des années. Merchant, remarquable aussi bien dans le drame que dans la comédie, est notamment la cuisinière perspicace de l’inspecteur de Scotland Yard dans Frenzy (1972) d’Alfred Hitchcock. Elle fut également la première épouse d’Harold Pinter, dont elle fut l’interprète sur scène et au cinéma, notamment dans L’Accident (1967) de Joseph Losey. Trevor Howard se retrouve face à Sean Connery dans le rôle du commissaire chargé d’interroger Johnson. Il donne corps à une autorité lasse, retorse, qui semble avoir appris à composer avec le mal et à rester du bon côté de la frontière. Mais derrière cette maîtrise se dessine lui aussi un homme trouble, dont la froideur n’est pas exempte de violence.

Enfin, Ian Bannen incarne Baxter, le suspect. Il joue constamment sur l’ambiguïté : victime de Johnson, il semble aussi capable de le manipuler. Entre les deux hommes s’installe une confrontation qui finit par prendre une dimension presque sadomasochiste. Johnson veut arracher la vérité à Baxter, mais Baxter semble prendre un plaisir pervers à le pousser toujours plus loin. La scène atteint son paroxysme lorsqu’il avoue ses fantasmes obsessionnels de meurtre et de viol. Mais là encore, Lumet entretient le doute : que vaut un aveu lorsqu’il semble aussi bien pouvoir être une confession qu’une provocation ? Baxter est-il coupable, ou Johnson a-t-il besoin qu’il le soit pour donner un sens à toute la violence qu’il porte en lui ?

L’intelligence de la mise en scène de Sidney Lumet éclate à chaque plan. The Offense est certainement son œuvre la plus dostoïevskienne. Il va chercher chez ses personnages ce qu’il y a de plus trouble dans l’âme humaine : les doutes, le ressentiment, la violence, toutes ces contradictions qui entraînent les hommes sur des chemins chaotiques et sans retour. Ici, rien n’est jamais simple, rien n’est jamais définitivement acquis. La morale de chacun devient alors un territoire inaccessible, répondant à une logique qui lui est propre.

Lumet ne cherche pas à juger ses personnages. Il les observe se débattre avec leurs propres contradictions, jusqu’à ce que leurs certitudes se fissurent. Le bien et le mal ne sont plus deux territoires distincts, mais deux forces qui peuvent cohabiter dans un même homme. Johnson veut combattre le mal, mais il en porte déjà une part en lui. Baxter est peut-être coupable, peut-être manipulateur, peut-être victime. Le commissaire, lui, représente l’autorité, mais une autorité elle-même contaminée par ce qu’elle prétend contenir. C’est sans doute là que réside la puissance du film : personne n’en sort indemne, parce que personne ne peut prétendre être totalement innocent. Chez Lumet, la violence ne vient pas seulement des actes. Elle naît aussi des frustrations, des silences, des humiliations, de tout ce qui s’accumule jusqu’au moment où l’homme ne peut plus contenir ce qu’il porte en lui.

La culpabilité, le mal, le jugement, le libre arbitre, mais surtout l’impossibilité pour un homme de se connaître entièrement lui-même. Johnson veut juger Baxter, mais le film finit par faire de Johnson celui que nous jugeons. Johnson ne traque plus seulement un coupable ; il traque une explication à sa propre violence. Et plus il cherche cette explication chez Baxter, plus elle lui revient au visage. Lumet ne nous donne jamais une position confortable pour le faire. Nous sommes enfermés dans la subjectivité de Johnson tout en étant obligés de prendre de la distance avec elle.

Sidney Lumet met en place un espace d’une grande froideur, contraste parfait avec le feu qui brûle les personnages de l’intérieur. Avec son chef opérateur Gerry Fisher, il opte pour une gamme chromatique bleu-gris qui élimine presque toutes les couleurs chaudes du cadre. Le soleil lui-même semble avoir disparu, réduit à la lumière blanche et crue d’un plafonnier dans la salle d’interrogatoire. La lumière naturelle n’existe presque plus : les personnages semblent vivre dans un monde artificiel, fermé sur lui-même. Gerry Fisher poursuivra d’ailleurs cette recherche chromatique quelques années plus tard sur Mr. Klein (1976) de Joseph Losey. On retrouve dans les deux films cette lumière froide, cette palette délavée qui semble retirer au monde toute possibilité de réconfort.

Œuvre de commande, The Offense doit notamment son existence à Sean Connery, qui obtient le financement du film auprès de United Artists en échange de son retour dans le rôle de James Bond pour Les Diamants sont éternels. Mais Sidney Lumet transforme cette commande en une œuvre profondément personnelle, traversée par plusieurs de ses thèmes de prédilection : la culpabilité, la violence, la responsabilité individuelle, la corruption de l’autorité et la frontière de plus en plus incertaine entre la justice et la vengeance. La justice est rarement un refuge moral chez Sidney Lumet. Elle est composée d’hommes, donc traversée par leurs failles. Dans The Offense, le policier chargé de faire respecter la loi finit par franchir lui-même la frontière qu’il était censé défendre. Mais au-delà de la culpabilité, de la justice et de la violence, Lumet conduit son personnage vers une question plus vertigineuse encore. L’homme est seul, face à lui-même, face à ce qu’il a fait et à ce qu’il est devenu. Et dans cette stupeur de Johnson — « Oh my God! » — surgit une interrogation qui dépasse toute justice humaine : Dieu est-il encore présent dans ce paysage de désolation ?

The Offense est une œuvre magistrale.

Fernand Garcia

The Offense, une édition collector combo (DVD + Blu-ray) proposée par Wild Side Vidéo, est accompagnée d’un entretien particulièrement éclairant, The Offense dans le cinéma policier des 70’s, avec Jean-Baptiste Thoret et François Guérif. Une excellente analyse croisée, qui ouvre plusieurs pistes de réflexion absolument passionnantes sur le film et son inscription dans le cinéma policier anglais des années 1970 (25 minutes). L’éditeur propose également plusieurs entretiens. Christopher Morahan, metteur en scène, revient sur sa relation avec John Hopkins, rencontré à l’occasion d’une série télévisée consacrée à la police. Les deux hommes deviennent amis et Hopkins lui confie, en 1968, la mise en scène au théâtre de This Story of Yours. La pièce est un succès et son adaptation au cinéma est rapidement envisagée, sous le titre de The Offense. Mais Sean Connery écarte Morahan au profit de Sidney Lumet. Il est assez évident que le metteur en scène conserve une certaine amertume d’avoir été évincé du projet. Son témoignage n’en est que plus intéressant lorsqu’il revient sur les modifications apportées à l’agencement des séquences entre la pièce et le film. C’est sans doute l’entretien le plus passionnant de ce corpus (8 minutes). Chris Burke, directeur artistique adjoint, livre quelques anecdotes sur le tournage et évoque notamment l’aménagement de décors complexes, comme l’appartement et le commissariat, ainsi que le travail de Gerry Fisher, qui éclairait les décors en faisant rebondir la lumière sur les plafonds (9 minutes). Evangeline Harrison, cheffe costumière, se souvient de Sean Connery, mais aussi des colères de Trevor Howard (5 minutes). Sir Harrison Birtwistle, compositeur, revient quant à lui sur son unique contribution au septième art. Figure majeure de la musique contemporaine, Birtwistle explique avoir travaillé en toute liberté sur The Offense. Curieusement, il n’évoque jamais Sidney Lumet (10 minutes). Pour clore cet ensemble de suppléments, la bande-annonce du film.

The Offense, un film de Sidney Lumet avec Sean Connery, Trevor Howard, Vivien Merchand, Ian Bannen, Peter Bowles, Derek Newark, Ronald Radd, John Hallam, Richard Moore… Scénario : John Hopkins d’après sa pièce : This Story of Yours. Directeur de la photographie : Gerry Fisher. Directeur artistique : John W. Clark. Costumes : Evangeline Harrison. Montage : John Victor-Smith. Musique : Harrison Birtwistle. Co-producteur exécutif : Sean Connery. Producteur : Denis O’Dell. Production : Tantallon Films – United Artists. Royaume-Uni. 1973. 1h53. Eastmancolor – Deluxe. Panavision. Format image : 1.66:1 16/9e Son : Version Originale sous-titrée en français. DTS-HD. Master Audio 2.0. Tous publics avec avertissement.