Siège – Paul Donovan & Maura O’Connell

Les premières minutes

29 mai 1981. Halifax. La police débute son mouvement de grève, le premier de l’histoire de la ville, afin d’obtenir de meilleurs salaires. Les dernières lueurs de lumière de la journée. Le soleil disparaît derrière les immeubles de la ville. Une ambiance de carnaval règne autour du commissariat, le quartier a été transformé en circuit automobile aux mains des jeunes. Les policiers présents sur les piquets de grève laissent faire. Pour un journaliste en reportage : la situation devrait s’aggraver dans la soirée après la fermeture des clubs et des bars. Dans Halifax désert, une voiture s’arrête devant un immeuble. Cinq hommes en descendent. Dans le coffre : marteau, batte de base-ball, crochet de boucher, bâtons. Chacun une arme en main, ils entrent dans la Crypte, un bar gay et lesbien…

Le film

Si Siège est une modeste production de série B typique des années 1980, premier film d’un jeune couple de cinéastes, Paul Donovan et Maura O’Connell, il n’en constitue pas moins une œuvre d’exploitation remarquablement maîtrisée dans les limites de son budget. Le film s’inscrit clairement dans le sillage de Assault (Assault on Precinct 13, 1976) de John Carpenter, dont il reprend le dispositif : une attaque nocturne, brutale et quasi abstraite, menée par un groupe dont les motivations demeurent opaques. Siège reprend cette structure pour mieux la déplacer. Ici, le siège ne vise plus un commissariat mais un appartement, et surtout, l’ennemi change de nature, il ne s’agit plus d’une menace indistincte, mais d’un groupe explicitement identifié, des nervis d’extrême droite traquant un jeune homosexuel réfugié à l’intérieur.

Siège détonne dans le cadre du film d’auto-défense en opérant un déplacement décisif du point de vue. Les assaillants ne sont pas de simples criminels anonymes, mais des policiers eux-mêmes, membres d’une milice, la New Order, qui profite d’une grève générale des forces de l’ordre pour mener une expédition punitive dans un club homo. La longue séquence située à l’intérieur de la Crypte constitue à cet égard un moment central : elle met à nu la mécanique de la haine et le sentiment d’impunité qui anime ces hommes, montrant comment cette violence, nourrie par l’entre-soi et l’idéologie, ne peut conduire qu’au drame.

En 1983, il était encore rare qu’un film prenne aussi clairement parti pour la communauté homosexuelle. Celle-ci était le plus souvent représentée de manière spectaculaire ou déformée, comme dans Cruising (1980) de William Friedkin, dont l’enquête dans le milieu SM gay tend vers une forme de fantasme trouble, ou d’en autres films de manière comique et caricaturale. À l’inverse, le bar de Siège se distingue par sa banalité presque désarmante : un lieu ordinaire, où se retrouvent hommes et femmes dans une atmosphère calme, presque studieuse, loin des clichés sensationnalistes habituellement associés à ces espaces. La force de la séquence dans le club tient précisément à son basculement : lorsqu’un des membres les plus exaltés de la milice abat accidentellement un client, la situation échappe à tout contrôle. Ce qui aurait pu rester une démonstration de force humiliante se transforme alors en massacre pur et simple, précipité par l’arrivée de l’« idéologue » du groupe, qui canalise et radicalise la violence. La brutalité de l’enchaînement — les clients abattus un à un — fait glisser le film d’action d’exploitation, jusque-là efficace et tendu, vers un véritable sous-discours politique.

Le récit se resserre ensuite autour d’un survivant, un jeune homme qui parvient à échapper à la tuerie et trouve refuge dans un appartement occupé par un couple et plusieurs jeunes handicapés. Ce déplacement du théâtre de l’action, du lieu public vers un espace clos et fragile, redéfinit les enjeux : il ne s’agit plus seulement de survivre, mais d’organiser une résistance. Les assiégés doivent alors composer avec les maigres moyens à leur disposition, faisant de la débrouillardise une arme essentielle. L’une des idées les plus intéressantes du film réside dans l’intégration du handicap des deux jeunes garçons au cœur même de l’action, non comme simple caractérisation, mais comme élément actif de la résistance. Ce microcosme, composé d’un couple non marié, d’enfants handicapés, d’un voisin bricoleur anticapitaliste, et, par la force des événements, du jeune homosexuel traqué, cristallise tout ce que la milice New Order exècre, donnant à l’affrontement une dimension idéologique aussi explicite que troublante.

Bientôt encerclé par ce groupuscule aux accents crypto-fascistes, le petit groupe tente de tenir, malgré des tensions internes qui fragilisent leur cohésion. Cette situation de siège, hautement cinématographique, permet au film de déployer un dispositif d’une grande efficacité dramatique, où chaque affrontement, chaque hésitation, vient nourrir un rythme remarquablement maîtrisé. Paul Donovan et Maura O’Connell optent pour un style visuel résolument réaliste, en parfaite adéquation avec un tournage intégralement en décors naturels. Contraints par l’exiguïté des espaces intérieurs — manque de recul, mouvements de caméra limités —, ils transforment ces restrictions en véritables atouts. Le recours aux plans serrés et aux gros plans instaure une proximité presque suffocante avec les personnages, renforçant à la fois l’identification et la tension.

Ils mettent ainsi en place une véritable mécanique de l’angoisse. Le dispositif de mise en scène, articulé entre extérieur et intérieur, joue constamment sur les nerfs du spectateur. Les cadres dans le cadre se multiplient, creusant des zones d’incertitude, tandis que le hors-champ devient un territoire de menace permanente. La progression des armes au fil de la nuit participe pleinement de cette montée en puissance. Du côté des assaillants, la violence change d’échelle : les bâtons cèdent la place à des armes toujours plus destructrices, fusils à lunette, armes d’assaut. En face, les assiégés n’opposent que les moyens du bord, bricolage et débrouillardise, accentuant le déséquilibre des forces. À cela s’ajoute le grain de l’image en 35 mm, dont la rugosité confère à l’ensemble une fébrilité constante, intensifiant encore l’impression de danger imminent.

Au terme de cette nuit de cauchemar, Siège prolonge Assault de John Carpenter en lui retirant toute abstraction dans un épilogue glaçant : ici, la violence a un visage, une idéologie. Et c’est précisément ce qui la rend plus inquiétante encore, profondément ancrée dans le réel.

Fernand Garcia

Siège est proposé pour la première fois dans une édition combo (Blu-ray + DVD + livret) par Sidonis – Calysta. L’editeur nous propose en compléments : Les premières minutes de la version longue : une sorte de prologue introduisant les personnages. Cette séquence, assez dispensable, a été tournée à la demande du distributeur japonais afin d’allonger la durée du film. Elle s’intègre mal à l’économie générale du récit, en rompant avec le principe fondamental d’une action resserrée sur une seule nuit. La version courte — qui constitue la véritable director’s cut, exploitée à l’époque en France comme à l’international (avec environ treize minutes en moins), demeure de loin la plus cohérente L’édition propose également une présentation du film par Olivier Père. Le responsable de la programmation cinéma d’ARTE y revient de manière éclairante sur la genèse du projet, ses liens avec John Carpenter et Dan O’Bannon, sa place dans le cinéma d’exploitation de l’époque, ainsi que sur ses choix de mise en scène. Il élargit également la perspective à la production canadienne des années 1970, marquée par la mise en place de politiques d’incitation financière (32 minutes). S’ajoutent à cela la bande-annonce d’époque (1 minute), ainsi qu’un livret de 24 pages signé Marc Toullec, riche en informations et en contextualisation, qui complète utilement la redécouverte du film.

Siège (Siège / Self Defense), un film de Paul Donovan & Maura O’Connell avec Tom Nardini, Brenda Bazinet, Darel Haney, Terry-David Després, Jack Blum, Keith Knight, Doug Lennox, Jeff Pustil, Fred Wadden, Gary Dempster… Scénario : Paul Donovan d’après une idée de Marc Vautour. Directeur de la photographie : Les Krizsan. Décors : Malachi Salter. FX : J.W. Walsh. Monteur : Ian McBride. Musique : Peter Jermyn & Drew King. Producteurs : Michael Donovan, Paul Donovan, Maura O’Connell et John Walsch. Production : Salter Productions Limited. Canada. 1983. 84 minutes. Couleur. Format image : 1,85 :1. 16/9e Son : Version originale avec sous-titres français et Version française DTS-HD Master audio 2.0. Interdit aux moins de 16 ans (en son temps).