Les Drakkars – Jack Cardiff

Le prologue des Drakkars est un petit bijou signé par Maurice Binder, l’homme des génériques de James Bond. Sur d’inquiétantes silhouettes noires de moines, Rolf le Viking nous raconte la fabuleuse histoire de la Cloche d’or. Après avoir recueilli la moitié de l’or du monde, de l’or des pharaons, des croisades, de l’Islam, les moines l’ont fondu dans un chaudron colossal ; puis ils l’ont coulé dans un moule gigantesque d’argile afin d’obtenir une merveille de la chrétienté, une imposante Cloche d’or. Mais au premier coup sur la cloche, le son fut si puissant que les moines prirent la fuite… Cette histoire fabuleuse, Rolfe (Richard Widmark) la raconte sur les places en terre d’Islam, pour quelques sous, à un public fasciné. Mais à trop se vanter on s’attire des ennuis. Le Maure Ali Mansuh (Sidney Poitier) l’emprisonne car il poursuit un rêve  -mettre la main sur la Cloche d’Or…

Richard Widmark Les DrakkarsLes Drakkars est une fantaisie à grand spectacle comme le cinéma ne nous en offre quasiment plus. L’aventure délirante de Vikings et de musulmans en quête de la Cloche d’or est truffée d’humour et de séquences spectaculaires. La grande idée est de mettre face à face des hommes du Nord et des hommes du Sud. Un véritable choc des cultures. D’un côté, les barbares païens, de l’autre, la civilisation musulmane. Le film passe d’un monde à l’autre avec l’aisance des récits épiques. Le scénario puise sa source dans Orm le rouge, grande saga viking en deux tomes du suédois Frans Gunnar Bengtsson. Il faut reconnaître que Cardiff ne s’embarrasse pas d’explications, c’est à la nage que Rolfe arrive au village après son évasion des geôles d’Ali Mansuh !  Tout est mis en œuvre pour que le spectacle soit grandiose. Que ce soit en terre de vikings avec l’arrivée du Drakkar dans les fjords, la fête païenne, les beuveries, l’amour bestial ou en terre Maure, les impressionnants combats au bord de mer et en ville, Jack Cardiff a du savoir-faire et ça se voit.

C’est tout l’équipage d’un Drakkar qui est sous les ordres de Rolfe doit se mettre au service d’Ali Mansuh.  Evidemment cela ne va pas de soi. Ce qui nous donne de fortes séquences réjouissantes. Ainsi à peine évadés des geôles musulmanes, les Vikings, s’introduisent par hasard dans le harem d’Ali Mansuh. Plutôt que de fuir le palais, ils décident de « se faire » les captives. Une orgie sauvage où abondent les connotations homosexuelles avec le personnage de l’eunuque. Il y a aussi de grands moments sadiques avec l’impressionnante Jument de métal – une longue lame affinée avec en son sommet un plongeoir, d’où le bourreau précipite les condamnés. Bien sûr les scènes en mer donnent le frisson aux spectateurs, d’épouvantables tempêtes malmènent nos valeureux aventuriers – habile combinaison de prises de vues réelles et de maquette. Tout le charme d’une époque cinématographique révolue. La photographie de Christopher Challis est magnifique, il faut dire qu’il travaille sous les ordres d’un des maîtres de la catégorie Jack Cardiff.

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Les Drakkars est le 6e long-métrage de Jack Cardiff. Il n’était pas le premier réalisateur prévu. Richard Fleischer est approché par la production à la suite de l’énorme succès des Vikings (1958); il décline l’offre sans même lire le scénario. Il finit entre les mains de Jack Cardiff qui fut justement le directeur de la photographie des Vikings. En travaillant sur le scénario, Cardiff découvre que José Ferrer été prévu comme réalisateur à un moment, les aléas de la production! Jack Cardiff est un technicien à respecter, c’est l’un des grands directeurs de la photo de l’histoire du cinéma et l’un des maîtres de la couleur. En 1947, il est récompensé par un Oscar pour son éblouissante photo du Narcisse noir (Black Narcissus) de Michael Powell et Emeric Pressburger avec qui il collabora à plusieurs reprises. Parmi ses grandes réussites citons pêle-mêle: Les Amants du Capricorne (Under Capricorn, 1949) d’Alfred Hitchcock, Pandora (Pandora and the Flying Dutchman, 1951) d’Albert Lewin, The African Queen (1951) de John Huston, La Comtesse aux pieds nus (The Barefoot Contessa, 1954) de Joseph L. Mankiewicz etc. En tant que réalisateur, on lui doit une excellente adaptation de D.H. Lawrence Amants et fils (Sons and Lovers, 1960), le brutal Dernier train du Katanga (The Mercenaries, 1968) et l’érotico-bizarre La Motocyclette (1968) d’après André Pieyre de Mandiargues avec Marianne Faithfull et Alain Delon.

Les Drakkars est un souvenir pénible pour Cardiff. Ses rapports avec Richard Widmark furent particulièrement difficiles. Cardiff a dû aussi faire face à des conditions de tournage en Yougoslavie assez épiques. Pourtant rien ne transparaît à l’écran de toutes ses contraintes et problèmes.

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Richard Widmark est un Scandinave plus vrai que nature : visage émacié, blond aux yeux bleus, il est le Viking hollywoodien idéal. A 49 ans,  il est une grande vedette de l’écran, polars, films de guerre, westerns, il crève l’écran à chacune de ses apparitions. Du tueur psychopathe du Carrefour de la mort (Kiss of Death, 1947) à la légende de l’Ouest Jim Brown d’Alamo (1960), Widmark en impose dans n’importe quel rôle. Il a toujours su choisir ses films avec un grand discernement. Sa filmographie est une longue liste de chefs-d’œuvre et de grands films.

Sidney Poitier est l’une des premières vedettes noires de l’écran. Il incarne avec beaucoup d’assurance un Maure obsédé par sa mission : récupérer l’or volé à l’Islam. Il accède en 1958 à la célébrité avec l’excellent La Chaîne (The Defiant Ones, 1958) de Stanley Kramer avec Tony Curtis. Les Drakkars va confirmer sa popularité parmi le public.

Richard Widmark et Sidney Poitier se retrouveront dans Aux postes de combat (The Bedford Incident, 1965) de James B. Harris, l’histoire d’un capitaine dément d’un destroyer américain à la poursuite d’un sous-marin soviétique, un film de gauche produit par Widmark.

Quant à Russ Tamblyn (Orm le frère de Rolfe), il débute à 14 ans dans Le Garçon aux cheveux verts (The Boy with Green Hair, 1948) mais c’est en tant que danseur qu’il éclate sur les écrans du monde entier dans West Side Story (1961). Il est Orm, le frère de Rolfe, spectateur de l’histoire.

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L’actrice italienne Rosanna Schiaffino (la princesse Aminah) est la touche sexy des Drakkars. Elle est magnifique dans des tenues qui dévoilent tout en masquant sa superbe plastique. Toutes ses scènes sont enrobées d’un érotisme trouble.

Néanmoins Les Drakkars reste une épopée populaire pour toute la famille.

Fernand Garcia

drakkars-bdLes Drakkars est édité pour la première fois en DVD-Blu-ray dans la collection Grands Spectacles de Sidonis/Calysta avec en complément une présentation du film par Patrick Brion où il revient (hélas) brièvement sur l’histoire du film  (9 mn). Un document précieux sur Richard Widmark à la cinémathèque française au Palais de Chaillot en 1997, où le comédien se remémore le tournage Des Deux cavaliers de John Ford, disponible dans la collection Western de légende, et évoque quelques souvenirs de tournage suivis d’une séance de dédicaces dans les couloirs de la cinémathèque, toute une époque (16 mn). La bande-annonce (3 mn) et enfin une Galerie de photos et d’affiches des Drakkars.

Les Drakkars (The Long Ships) un film de Jack Cardiff avec Richard Widmark, Sidney Poitier, Russ Tamblyn, Rosanna Schiaffino, Oscar Homolka, Edward Judd, Lionel Jeffries, Beba Loncar, Colin Blakely… Scénario : Berkely Mather et Beverley Cross d’après le roman de Frans Bengtsson. Directeur de la photographie : Christopher Challis. Décors : Zoran Zorcic, William Constable, Vlastimir Gavrik, John Hoesli. Montage : Geoffrey Foot. Musique : Dusan Radic. Prologue et générique : Maurice Binder. Producteur : Irving Allen. Production : Warwick Film Productions – Avala Film – Columbia Pictures. Grande-Bretagne – Yougoslavie. 1961. 120 mn. Technicolor. Technirama. Format image : 2.35 : 1. Ratio : 16/9e. Image et son restaurés, version VOST et VF. Tous Publics.