Le Tueur frappe 3 fois – Massimo Dallamano

Les premières minutes

Un homme vêtu d’un imperméable noir fait glisser entre ses doigts une pièce d’argent dans laquelle est logée une balle. Immobile, il attend qu’un client sorte d’un bar. L’homme, passablement éméché, traîne une jambe blessée et avance d’un pas lourd. Le tueur déploie alors la lame de son cran d’arrêt. Dans une ruelle, au sommet d’un escalier, il le rattrape et le poignarde. La victime s’effondre, morte… L’inspecteur Franz Bulon (John Mills) arrive sur place. C’est le troisième meurtre en lien avec une affaire de stupéfiants. Alors que les dernières constations sont effectuées et que le cadavre est emporté, Bulon, d’une cabine téléphonique, appelle sa femme, Lisa (Luciana Paluzzi). Elle ne répond pas…

Le film

Massimo Dallamano était déjà un directeur de la photographie de premier plan lorsqu’il passa à la réalisation. Son nom reste notamment associé à deux monuments du western italien, Pour une poignée de dollars et …Et pour quelques dollars de plus, dont il signe l’image pour Sergio Leone. Le succès phénoménal de ces films impose définitivement le western italien sur la scène internationale. En 1967, Dallamano accepte de réaliser son propre western, Bandidos, tout en assurant lui-même la photographie. Comme souvent lorsqu’un chef opérateur passe derrière la caméra, il ne reviendra pratiquement plus à son ancien métier. Sergio Leone fait alors appel à Tonino Delli Colli, immense directeur de la photographie, qui accompagnera le cinéaste sur Il était une fois dans l’Ouest puis Il était une fois en Amérique.

Après avoir exploré le western, Dallamano s’oriente rapidement vers un autre genre qui commence en 1968, à apparaître sur les écrans : le giallo. Le Tueur frappe 3 fois s’inscrit dans cette période où les cinéastes italiens expérimentent un cinéma criminel sophistiqué, mêlant suspense, érotisme et violence stylisée, quelques années avant que Dario Argento ne contribue à en définir les codes les plus célèbres. Le Tueur frappe trois fois s’éloigne pourtant du giallo tel qu’on le conçoit aujourd’hui. Plus qu’un récit de tueur en série, il s’apparente à un thriller de machination où le suspense naît des rapports de force entre les personnages. L’influence d’Alfred Hitchcock y est évidente, tout comme celle des premiers drames bourgeois de Claude Chabrol, lui-même profondément marqué par le maître du suspense.

Le point de départ emprunte à ces deux cinéastes. Un inspecteur de police (John Mills) enquête sur une série de meurtres particulièrement violents. Convaincu que sa femme, Lisa (Luciana Paluzzi), le trompe, il élabore un plan d’une perversité absolue : persuadé d’avoir identifié le tueur recherché (Robert Hoffmann), il lui propose d’assassiner son épouse. Aveuglé par une jalousie qui confine à l’obsession, il pousse finalement lui-même le meurtrier dans les bras de Lisa afin de faciliter son crime. Mais son plan se dérègle lorsque le tueur tombe sincèrement sous le charme de la jeune femme et hésite à exécuter son contrat. Dès lors, le chasseur devient peu à peu la proie de ses propres sentiments contradictoires, tandis que la mécanique qu’il croyait parfaitement maîtriser lui échappe inexorablement.

Dallamano privilégie ici la machination à l’énigme. Le suspense ne repose pas tant sur l’identité du meurtrier, révélée très tôt, que sur l’effondrement psychologique de celui qui a cru pouvoir manipuler les autres. C’est précisément ce qui rapproche le film d’Hitchcock et de Chabrol, davantage que des gialli baroques qui s’imposeront au début des années 1970. Ironie de l’histoire, Massimo Dallamano deviendra lui-même l’un des grands artisans de cette évolution en signant deux des œuvres majeures du genre : Mais qu’avez-vous fait à Solange ? (Cosa avete fatto a Solange?, 1972) et La Lame infernale (La polizia chiede aiuto, 1974). Le Tueur frappe 3 fois apparaît ainsi comme une œuvre charnière, encore profondément ancrée dans le thriller psychologique des années 1960, mais laissant déjà entrevoir les obsessions et la sophistication formelle qui feront la richesse de ses réalisations suivantes. Dallamano accorde un soin tout particulier à la composition de ses plans. Son passé de directeur de la photographie irrigue chaque image : goût des cadrages géométriques, mouvements de caméra d’une grande précision, usage fréquent du zoom et emploi expressif de la couleur constituent déjà une signature visuelle que l’on retrouvera dans ses œuvres suivantes.

Le Tueur frappe 3 fois se déroule dans une Hambourg froide et austère, dont les docks, les rues désertes et le ciel perpétuellement gris semblent refléter l’état d’esprit des personnages. La ville n’est pas un simple décor : elle devient le miroir d’un monde en décomposition, où les sentiments s’étiolent et où la violence s’immisce dans le quotidien. Cette mélancolie imprègne avant tout l’inspecteur. Usé par les années, il refuse d’accepter que sa jeunesse appartient désormais au passé. Face à lui, Lisa, beaucoup plus jeune, incarne tout ce qu’il sent lui échapper. La fraîcheur de son visage, l’élégance de sa silhouette, sa vitalité même deviennent autant de blessures narcissiques pour cet homme incapable de vieillir avec sérénité. Mais Lisa est, elle aussi, prisonnière d’un mariage vidé de tout élan. Condamnée à un quotidien que son mari tente de figer, elle étouffe dans une existence rongée par l’ennui, faisant d’elle la victime idéale de la tragédie que celui-ci s’apprête à déclencher.

Ce triangle « amoureux », aussi pervers qu’ambigu, repose avant tout sur l’interprétation de trois comédiens aux profils radicalement différents. Le plus prestigieux d’entre eux est incontestablement John Mills. Figure majeure du cinéma britannique, il débute sa carrière à l’écran en 1932 et ne la quittera qu’en 2005, au terme de plus de soixante-dix années d’activité. Il s’impose au fil des décennies comme l’un des visages les plus familiers du cinéma anglais, incarnant aussi bien des hommes ordinaires que des officiers ou des soldats, toujours avec une profonde humanité. Lorsque Dallamano lui confie le rôle de l’inspecteur, Mills possède déjà une filmographie exceptionnelle. Il a notamment été dirigé par David Lean, Carol Reed, Raoul Walsh, Basil Dearden, Edward Dmytryk, John Guillermin ou encore Richard Attenborough. Tous ont su exploiter cette qualité rare qui faisait sa force : une capacité presque instinctive à susciter l’empathie du spectateur.

C’est précisément sur cette image que joue Le Tueur frappe 3 fois. Mills compose un homme dévoré par la jalousie sans jamais en faire un simple monstre. Son inspecteur est avant tout un être fragile, prisonnier de ses obsessions, qui s’enfonce peu à peu dans une spirale dont il ne maîtrise plus les conséquences. Par de légères inflexions de voix, des silences pesants ou quelques gestes nerveux, l’acteur exprime la lente désagrégation psychologique de son personnage avec une remarquable sobriété. Cette production, coproduite par l’Italie, le Royaume-Uni et l’Allemagne de l’Ouest, demeure l’une des très rares incursions de John Mills dans le cinéma italien. Quelques années plus tard, en 1971, il recevra l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour son interprétation bouleversante du villageois simple d’esprit et muet Michael dans La Fille de Ryan, retrouvant ainsi David Lean qui lui offrira l’un des plus grands rôles de sa carrière.

Robert Hoffmann est un acteur autrichien au profil cosmopolite. Polyglotte, excellent cavalier et escrimeur, il est d’abord remarqué comme mannequin avant de devenir l’un des jeunes premiers les plus en vue du cinéma européen des années 1960. Son élégance naturelle et sa beauté presque aristocratique lui ouvrent les portes aussi bien des grandes productions que des films de genre. On le retrouve ainsi dans Angélique, marquise des anges (1964), de Bernard Borderie, comme dans des œuvres plus modestes où son charisme fait merveille. Dans Le Tueur frappe 3 fois, Hoffmann compose un assassin d’une séduction troublante. Dallamano exploite pleinement son physique de jeune premier pour brouiller les repères du spectateur : derrière ce visage d’une beauté presque irréelle se cache un tueur à gages dont la froideur se fissure au contact de Lisa. L’acteur confère ainsi à son personnage une ambiguïté permanente, oscillant entre prédateur et amant, entre violence et vulnérabilité.

Cette capacité à incarner des personnages insaisissables trouvera l’un de ses plus beaux prolongements dans Spasmo (1974), l’excellent giallo d’Umberto Lenzi, où son charme devient une nouvelle fois un instrument de manipulation. Cette même ambiguïté lui permettra également de naviguer entre des productions très diverses, du Vieux Fusil (1975) de Robert Enrico à Brigade mondaine : La Secte de Marrakech (1979) d’Eddy Matalon. Tout au long de sa carrière, Hoffmann jouera de cette image de jeune homme séduisant, dont la beauté semble toujours dissimuler une part de mystère et de danger.

Face à John Mills et Robert Hoffmann, Luciana Paluzzi apporte au film toute sa subtilité. Révélée au cinéma italien avant de mener une carrière internationale, l’actrice s’est imposée grâce à une présence à la fois élégante et sensuelle. Le grand public la connaît surtout pour son rôle de Fiona Volpe dans Opération Tonnerre (Thunderball, 1965), où elle incarne l’une des plus mémorables adversaires de James Bond. Cette image de femme fatale aurait pourtant pu l’enfermer dans des personnages réduits à leur seule séduction. Dallamano prend le contre-pied de cette réputation. Lisa n’est ni une manipulatrice, ni une simple épouse infidèle, mais une femme prisonnière d’un mariage qui l’étouffe. Si elle attire les regards, ce n’est jamais par calcul. C’est le désir des hommes qui la transforme en objet de convoitise et fait d’elle le cœur d’une tragédie dont elle ignore tout. En ce sens, Le Tueur frappe 3 fois renverse les codes du thriller : la véritable victime n’est pas seulement celle que l’on cherche à assassiner, mais une femme enfermée dans les fantasmes masculins.

Luciana Paluzzi interprète ce personnage avec une remarquable économie de moyens. Sans jamais forcer le trait, elle laisse affleurer une profonde mélancolie derrière son sourire. Son regard traduit tour à tour l’ennui, l’incompréhension puis l’inquiétude, tandis que son naturel contraste avec les névroses qui rongent les deux hommes. Plus ceux-ci s’abandonnent à leurs pulsions, plus Lisa apparaît comme le seul personnage véritablement vivant, donnant au film une dimension presque tragique. C’est sans doute là que réside la modernité de Dallamano : derrière les apparences d’un thriller criminel, il filme avant tout l’histoire d’une femme que les hommes refusent de regarder pour ce qu’elle est réellement. Et lorsque le film s’achève sur un arrêt sur image, une larme glisse lentement sur la joue de Lisa. Une seule larme. Comme un point final suspendu. Elle emporte avec elle les illusions, les obsessions et les faux-semblants qui ont consumé les personnages. Elle semble refermer une solitude, tout en laissant déjà entrevoir le commencement d’une autre.

Fernand Garcia

Le Tueur frappe 3 fois, premier film de la nouvelle collection Giallo, un combo (DVD + Blu-ray) et livret, de Rimini Editions. En complément : Le film par Stéphane Lacombe. Il évoque Massimo Dallamano, cinéaste dont on connaît finalement peu de choses sur sa vie. Il revient longuement sur le film, son esthétique, ses influences et ses thèmes (36 minutes). Et Massimo Dallamano, passage éclair, livret par Marc Toullec (24 pages).

Le Tueur frappe 3 fois (La morte non ha sesso / A Black Veil for Lisa) un film de Massimo Dallamano avec John Mills, Luciana Paluzzi, Robert Hoffmann, Renata Kasché, Carlo Hintermann, Tulio Altamura, Enzo Fiermonte, Loris Bazzacchi… Scénario : Guiseppe Belli, Vittoriano Petrilli, Massimo Dallamano & Audrey Nohra. Histoire : Guiseppe Belli. Directeur de la photographie : Angelo Lotti. Décors : Giorgio Aragno. Costumes : Bonizza Aragno. Montage : Daniele Alabiso, Mike Pozen & Stan Frazen. Musique : Richard Markowitz, Giovanni Fusco & Gianfranco Reverberi. Producteur : Giancarlo Marchetti. Production : Commonwealth United Entertainment, Inc. – Filmes Cinematografica (Rome) – PAN Film (Dusseldorf) – Top Film (Munich). Royaume-Uni – Italie – Allemagne. 1968 1h28. Couleur. Format image : 1,85:1. 16/9e Son : Version Française, Version italienne et anglaise sous-titrées en français. DTS-HD.