Le Petit Soldat – Jean-Luc Godard

 

C’est en 1958, pendant la Guerre d’Algérie, que Bruno Forestier (Michel Subor) croise le chemin de Véronica Dreyer (Anna Karina). Déserteur réfugié en Suisse, ce tueur à la solde de l’Organisation de l’Armée Secrète tombe rapidement amoureux de cette militante du FLN. Soupçonné par ses amis de mener un double jeu, l’homme est contraint d’assassiner un journaliste, contrat qu’il hésite étrangement à honorer…

TORTURE ET POLITIQUE 

Tourné en 1960, Le Petit Soldat fût initialement censuré pour ne sortir qu’en 1963. Polémique, le film relate les évènements commis dans l’ombre de la guerre d’Algérie, le thème central  demeurant la torture que Godard aborde dans les deux camps. Objectif donc, le réalisateur ne prend parti d’aucune des parties adverses. Engagé, en retrait également, il se met au contraire à la place de chacune d’entre elles.

Le metteur en scène dénonce ainsi les atrocités commises par les Algériens et celles engendrées par l’OAS, l’humanité et l’émotion elles-mêmes semblant oubliées au profit d’un contexte glacial. En toute gravité et simplicité mêlées, le cinéaste aborde alors la torture sans avoir besoin de faire couler le sang ou de ponctuer ses plans de hurlements déchirants.

Le son ambiant est lui aussi absent, amenant le spectateur à faire le vide et le plaçant inévitablement au cœur d’un extrême malaise. Notre héros tente quant à lui de fermer son esprit par tous les moyens, fixant son imaginaire sur une plage ou une balade en ville. Il oublie ainsi la douleur des flammes et l’étreinte de la suffocation pour laisser ses pensées rejoindre Véronica. Le spectateur se trouve alors touché sans avoir réellement pu percevoir les souffrances de Bruno.

Le problème de conscience et les hésitations de ce dernier restent par ailleurs le problème central de l’intrigue, lui qui narrateur, nous confie chacune de ses pensées. Confronté à son propre destin au travers de son engagement politique, il se bat pour l’extrême droite et tente de se persuader que les idéaux qu’elle prône lui correspondent en tous points. Véronica milite quant à elle pour le Front de Libération Nationale sans trop savoir pourquoi. Ces divergences politiques conduisent inévitablement le couple à la pire des tragédies, lourde d’injustice et d’incompréhension.

UN CHEF-D’OEUVRE DE RÉALISME

Véritable chef d’œuvre, ce premier film politique de Godard est un bijou de mise en scène et d’esthétisme. Les dialogues sont de véritables perles de culture, l’interminable mais non moins délectable tirade de Bruno en étant le point culminant. Le cinéaste nous raconte une belle histoire d’amour, teintée de respect et de retenue, l’objectif de Bruno étant le seul à pouvoir capturer la sauvage Véronica. De photographie en photographie, la jeune femme se dévoile, se livre en silence quand peu à peu Bruno parvient à l’apprivoiser à l’aide de la musique qui les berce tous deux.

Liberté de ton, jeux d’acteurs époustouflants par l’improvisation extraordinaire de Michel Subor et la candeur infernale d’Anna Karina, Godard sait surfer sur la « Nouvelle vague » sans craindre la chute. Il ne tombe jamais d’ailleurs et quand bien même, il se relèverait à chaque nouveau plan pour un tourbillon de plaisir.

Une caméra nerveuse, un montage dynamique, une musique enivrante et le choix du noir et blanc font de ce film une véritable explosion de réalisme et de vérité, archives tragiques d’une période oubliée de l’histoire.  Le petit soldat ressemblerait presque à un polar des années 30, à la fois froid et austère, l’incroyable modernité de la réalisation nous propulsant pourtant bien au-delà d’une technique déjà parfaite.

« À bout de souffle » donc, c’est tels de « petits soldats » que nous nous mettons au garde-à-vous face à Godard, tirant notre révérence face à cet « homme à part ». Cet homme d’exception qui, au-delà du simple divertissement, nous entraîne avec lui dans ses idéaux et visions des choses, ponctuant ce voyage extraordinaire de véritables leçons de vie.

Aurélie & Virginie Coffineau

 

Le Petit Soldat un film de Jean-Luc Godard (1960) avec  Michel Subor, Anna Karina, Henri-Jacques Huet, Laszlo Szabo, Paul Beauvais, Mohamed Messoussa, Jean-Luc Godard, Gilbert Edard.

Scénario : Jean-Luc Godard, Directeur photo : Raoul Coutard (Noir et blanc), Musique : Maurice Leroux,  Montage :  Agnès Guillemot & Lila Herman, Producteur : Georges de Beauregard, Production : Georges de Beauregard – SNC, Durée : 88 mn.

L’article est extrait du dossier Jean-Luc Godard – KinoScript, 2012

Le Petit Soldat est disponible en DVD Collection Godard – Studio Canal

VOD et Téléchargement sur http://www.imineo.com/films/comedie-dramatique/petit-soldat-video-15932.htm

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