Présentation et programme – Partie 3-3
Les films au programme :
Shokuzai, partie 1 : Celles qui voulaient se souvenir (Shokuzai, 2012 – Japon – 122 min) de Kiyoshi Kurosawa d’après le roman Shokuzai de Kanae Minato, samedi 28 février à 14h30.
Dans la cour d’école d’un paisible village japonais, quatre fillettes sont témoins du meurtre d’Emili, leur camarade de classe. Sous le choc, aucune n’est capable de se souvenir de l’assassin. Asako, la mère d’Emili, désespérée de savoir le coupable en liberté, convie les quatre enfants chez elle pour les mettre en garde : si elles ne se rappellent pas le visage du tueur, elles devront faire pénitence toute leur vie. Quinze ans après, que sont-elles devenues ? Sae et Maki veulent se souvenir.

Incapables de reconnaître le meurtrier de l’une de leurs camarades d’école, des jeunes femmes portent le poids de cette dette morale à l’âge adulte. Pour ce premier volet de Shokuzai, Kurosawa explore minutieusement le trauma d’enfance, la mémoire traumatique, dans une variation troublante sur la culpabilité, qui raconte l’incapacité à oublier le passé et les non-dits, dans un récit à la fois intime et socialement dense, porté par une mise en scène sobre et hypnotique propre au cinéaste.
Shokuzai, partie 2 : Celles qui voulaient oublier(Shokuzai 2, 2012 – Japon – 152 min) de Kiyoshi Kurosawa d’après le roman Shokuzai de Kanae Minato, samedi 28 février à 18h30.
Il y a quinze ans, quatre fillettes étaient témoins du meurtre d’Emili, leur camarade de classe. Incapables de se souvenir du visage du tueur, elles étaient menacées de pénitence par Asako, la mère de la disparue. Contrairement à Sae et Maki, Akiko et Yuka veulent oublier. Et que cherche encore la mère d’Emili après tout ce temps ?

Deuxième partie du diptyque adapté du roman de Kanae Minato, Shokuzai est imaginé comme un polar psychologique et dramatique. Dans une observation clinique du réel, Kurosawa apporte avec ce drame psychologique tendu comme un thriller, une conclusion tragique à son récit et érige la vengeance en perpétuation de la douleur. Un final poignant, qui dépeint une société patriarcale dont les femmes demeurent prisonnières.
Sonatine, mélodie mortelle (Sonachine, 1993 – Japon – 94 min) de Takeshi Kitano, dimanche 1 mars à 14h30.
Bras droit du chef yakuza Kitajima, Murakawa est un homme brutal, éliminant froidement ceux qui se dressent en travers de sa route. Sans pitié, mais aussi sans passion, il aspire à une nouvelle vie. Appelé sur l’île d’Okinawa, il part avec ses hommes pour venir en aide au clan Nakamatsu en guerre contre le gang rival Anan.

La révélation de Kitano au public occidental. Le cinéaste élabore un yakuza eiga mélancolique, une déconstruction des codes du genre en forme de méditation sur la fatalité et la nostalgie de l’innocence perdue. Kitano y incarne un yakuza fatigué de la violence de son quotidien, envoyé avec son équipe dans une mission dangereuse sur une île isolée. Entre moments de contemplation tranquille et explosions de brutalité inattendues, le film explore la solitude, l’ennui et la fragilité humaine dans un univers criminel impitoyable. Sonatine se distingue par son esthétique minimaliste, son humour subtil et son rythme contemplatif, caractéristiques du style unique de Kitano. Un geste créatif surprenant de fantaisie et de beauté.
Sympathy for Mister Vengeance (Boksuneun naui geot, 2002 – Corée – 120 min) de Park Chan-wook, jeudi 12 février à 20h30.
Ryu est un ouvrier sourd et muet, dont la soeur est en attente d’une opération chirurgicale. Son patron, Dongjin, est divorcé et père d’une petite fille. Young-Mi, la fiancée de Ryu, est une activiste gauchiste. Lorsque Ryu perd son emploi et voit diminuer les chances d’opération de sa soeur, elle lui propose de kidnapper la fille de Dongjin. La rançon obtenue servirait à pouvoir soigner la soeur de Ryu. Mais le plan parfait tourne à la catastrophe…

Sympathy for Mister Vengeance est le premier volet de la trilogie de la vengeance du réalisateur sud-coréen Park Chan-wook. Entre crime, trahison et vengeance, le film explore avec une intensité sombre et poétique les thèmes de la culpabilité, de la rétribution et de la violence inévitable des choix humains. Fidèle à son style singulier, étonnant melting pot de mélodrame, de cruauté et d’ironie noire, Park Chan-wook mêle réalisme brutal, lenteur contemplative et émotion poignante, plongeant le spectateur dans une spirale implacable de destin tragique. Une épopée fascinante, une tragédie glaciale dévorée par la fatalité.
Le Syndicat du crime (Jing hung bun sik, 1986 – Hong Kong – 95 min) de John Woo, dimanche 1 mars à 18h30.
Sung Tse Ho et Mark Gor deux seigneurs de la mafia à Hong Kong, coulent des jours heureux sous les ordres d’un parrain vieillissant. Tout irait pour le mieux si Ho n’avait un frère cadet qui a choisi de faire carrière dans la police.

Entre fusillades spectaculaires et scènes d’action chorégraphiées avec une intensité rare, le film explore la frontière floue entre le bien et le mal, tout en posant un regard sur l’honneur et la loyauté dans un univers où la trahison peut surgir à tout instant. Véritable précurseur du style heroic bloodshed, mélange de polar hongkongais, de mélodrame et de ballet d’action, que continuera de développer John Woo, Le Syndicat du crime allie suspense, émotion et action explosive, marquant un tournant dans le cinéma d’action hongkongais des années 1980. Véritable tragédie morale, avec ses fusillades stylisées, ses ralentis opératiques et ses cascades sensationnelles, Le Syndicat du crime s’impose comme l’un des jalons incontournables du cinéma d’action moderne, porté par l’incroyable Chow Yun-fat, immédiatement érigé en icône. Le plus grand succès de tous les temps au box-office hongkongais.
Le Syndicat du crime 2 (Jing hung bun sik ji, 1987 – Hong Kong – 100 min) de John Woo, dimanche 1 mars à 21h15.
On promet au gangster Sung Tse Ho de le sortir de prison s’il accepte d’assister son frère policier, Sung Tse Kit dans une mission périlleuse qui consiste à s’infiltrer au sein d’un gang.

Réalisé par John Woo, le film est la suite de son premier film Le Syndicat du crime et poursuit son exploration des codes du film noir et de l’action hongkongaise. L’histoire suit l’ascension et la chute d’un groupe de criminels, alors que les protagonistes, d’anciens camarades devenus ennemis, se retrouvent pris dans un enchevêtrement de trahisons, de violence et de loyauté défaillante. Le film se distingue par sa mise en scène spectaculaire, ses scènes d’action intenses et son style visuel unique, caractérisé par des ralentis et des chorégraphies de fusillades stylisées qui deviendront des marques de fabrique du réalisateur. Le Syndicat du crime 2 met en lumière la camaraderie masculine et les dilemmes moraux, tout en traitant des thèmes de l’honneur, de la loyauté, de la trahison et de la rédemption. L’impact de ce film dans le genre du polar hongkongais est indéniable, confirmant John Woo comme l’un des maîtres du cinéma d’action opératique et du genre triadique.
Time and Tide (Seon Lau jik lau, 2000 – Hong Kong – 112 min) de Tsui Hark, dimanche 15 février à 14h30.
A Hong Kong, la brève rencontre entre Tyler, un jeune homme habitué aux dangers de la rue, et Jo, une femme policier infiltrée, ne sera pas sans conséquence : celle-ci tombe enceinte. Afin de gagner de l’argent rapidement, Tyler devient garde du corps. Au service de Hong, le chef d’une puissante triade, il s’associe avec Jack, un ancien mercenaire décidé à entamer une nouvelle vie avec Hui, la fille de Hong, qu’il vient d’épouser et qui attend un enfant de lui. Ensemble, Tyler et Jack parviennent à déjouer une tentative d’assassinat dirigée contre leur employeur, mais leur collaboration va être de courte durée. De complots en guet-apens, d’intérêts opposés en trahisons, ils vont se retrouver opposés et entraînés vers une confrontation mortelle.

Pour son retour à Hong Kong, Tsui Hark déploie un polar à la narration fragmentée, qui entremêle scènes d’action baroques et plans-séquence acrobatiques dans une effusion d’affrontements explosifs. Time and Tide est un tourbillon de cinéma, un exercice de style ambitieux où l’action devient une chorégraphie nerveuse et imprévisible. Caméra à l’épaule, montage fulgurant et énergie brute composent un film électrique, à la fois polar urbain et réflexion sur le chaos du monde moderne. Un classique culte, viscéral et audacieux.
Une pluie sans fin (Bao xue jiang zhi, 2017 – Chine – 120 min) de Dong Yue, jeudi 26 février à 18h00.
1997. À quelques mois de la rétrocession de Hong-Kong, la Chine va vivre de grands changements… Yu Guowei, le chef de la sécurité d’une vieille usine, dans le Sud du pays, enquête sur une série de meurtres commis sur des jeunes femmes. Alors que la police piétine, cette enquête va très vite devenir une véritable obsession pour Yu… puis sa raison de vivre.

Le chef de la sécurité d’une usine d’État enquête sur les meurtres en série de jeunes femmes. Influencé par Memories of Murder, Black Coal ou A Touch of Sin, Dong Yue signe un premier film sombre et élégant. Entre pluie incessante, corruption latente et désillusions, le film dresse le portrait d’un homme pris au piège de ses ambitions, tout en offrant une critique sociale acérée dans une atmosphère de néo-film noir. Une pluie sans fin est un film atmosphérique à l’étonnante maîtrise formelle, où la pluie devient la métaphore des évolutions sociales et des états d’âme d’un héros en pleine détresse psychologique.
Violent Cop (Sono otoko, kyobo ni tsuki, 1989 – Japon – 98 min) de Takeshi Kitano, samedi 14 février à 18h30.
Flic solitaire et désabusé, Azuma utilise des méthodes expéditives pour faire respecter la loi. Il décide de faire justice lui-même quand il découvre qu’un gang de yakuzas est responsable de la mort de son meilleur ami et du viol de sa jeune sœur. Aux prises avec sa hiérarchie et le truand Kiyohiro, il ira jusqu’au bout de sa vendetta.

Violent Cop marque les débuts fracassants de Takeshi Kitano en tant que réalisateur. Le film suit Azuma, un inspecteur de police taciturne et brutal, dont les méthodes expéditives brouillent sans cesse la frontière entre la loi et la violence criminelle. D’une force sidérante, à travers une mise en scène froide et dépouillée, ses silences pesants, ses éclats de violence soudains et son regard désenchanté sur la société japonaise, Kitano impose déjà son style singulier. Œuvre sèche et radicale, Violent Cop annonce les grands thèmes qui traverseront toute la filmographie du cinéaste. Dans son premier film, Kitano incarne une figure du nihilisme, un anti-héros solitaire, dans une tragédie taciturne, étrangement absurde, où tous les codes du film policier sont éclatés. Un remarquable coup d’essai.
Longtemps cantonné aux marges, relégué aux arrière-salles des vidéoclubs et aux copies usées échangées entre cinéphiles, le polar asiatique a connu une reconnaissance tardive mais fulgurante. Au mitan des années 1990, le regard occidental se retourne enfin vers l’Est grâce au travail de passeurs passionnés (Les Cahiers du cinéma, Starfix, HK Vidéo). Des noms s’imposent alors comme des évidences. Ringo Lam électrise le film criminel par sa brutalité sèche – sans City on Fire, pas de Reservoir Dogs -, Takeshi Kitano en révèle la dimension mélancolique et absurde, tandis que Tsui Hark dynamite les codes par une mise en scène en perpétuel mouvement. La sortie internationale de The Killer agit comme un détonateur. John Woo et Chow Yun-fat gravent dans l’imaginaire collectif une esthétique baroque et opératique dont l’influence irrigue toujours aujourd’hui le cinéma mondial.
Depuis cette onde de choc, le polar asiatique n’a cessé de se réinventer. À Hong Kong, Johnnie To en a épuré les lignes, transformant les règlements de comptes en ballets géométriques où l’amitié et la loyauté pèsent aussi lourd que les armes. Au Japon, Kiyoshi Kurosawa détourne le film criminel vers une inquiétante étrangeté, où le mal se diffuse de manière insidieuse et presque abstraite, tandis que Takashi Miike en repousse les limites par une radicalité provocatrice, mêlant violence extrême, humour noir et expérimentation formelle. En Corée du Sud, le genre se teinte d’une noirceur nouvelle. Park Chan-wook en fait un laboratoire de la vengeance et de la perversion morale, tandis que Na Hong-jin pousse la violence jusqu’à l’épuisement, dans un chaos fiévreux et viscéral. À leurs côtés, Bong Joon-ho brouille les frontières entre polar, satire sociale et tragédie, et Kim Jee-woon explore avec virtuosité toutes les variations du crime, du thriller stylisé à la fresque hallucinée.
C’est cette histoire, riche et contrastée, que la Cinémathèque française propose de retracer à travers une rétrospective d’« indispensables ». Une sélection qui célèbre autant les œuvres fondatrices que les métamorphoses contemporaines du genre, et rappelle combien le polar asiatique, loin d’être un simple cinéma de genre, constitue un formidable terrain d’expérimentation formelle et politique. Une invitation à (re)découvrir des films qui, de la fureur lyrique à la noirceur la plus intime, ont durablement redéfini notre manière de filmer le crime.
Des séances avec dialogues sont également au programme le samedi 14 février à 14h30 avec Jean-François Rauger après la projection de Memories of Murder (2003) de Bong Joon-ho, le dimanche 22 février à 17h00 avec Frédéric Ambroisine après la projection de PTU (Police Tactical Unit) (2003) de Johnnie To, et le dimanche 1er mars à 14h30 avec Clément Rauger après la projection de Sonatine, mélodie mortelle (1993) de Takeshi Kitano.
Afin de ne rien manquer de cet évènement, rendez-vous à La Cinémathèque française du 11 février au 1er mars 2026.
Steve Le Nedelec
