La Dernière chevauchée – Alfred L. Werker

Une patrouille de volontaires rentre en ville après avoir poursuivi dans le désert trois voleurs, les Romer. Le shérif Frazier est salement blessé. Tous les habitants se percipitent auprès des nouveaux héros. Les Romer sont morts ainsi que la victime du vol, Sampson Drune. Avant de trépasser, Drune a légué tous ses biens à son fils adoptif, Jed. Quant au butin, 105 000 dollars, il a disparu. Petit à petit, au gré des témoignages, le puzzle des derniers jours se reconstitue…

Aussi étrange que cela puisse paraître La Dernière chevauchée n’est jamais sorti en France. C’est un western remarquable à plus d’un titre foisonnant d’idées. Le scénario signé par Seymour & Connie Lee Bennett et Kenneth Gamet est d’une grande qualité. Sa construction en flash-backs, forme peu utilisée dans le genre, est étonnante.  Il fonctionne comme un passage de relais entre différents personnages qui racontent un moment de l’histoire auquel ils ont participé. Cette structure narrative, inventive et intelligente, tient le spectateur en haleine tout au long du film.

L’une des grandes idées du film est d’avoir confié le personnage du shérif Frazier à Broderick Crawford. Personnage à la dérive, alcoolique, objet de moquerie de la part de ses concitoyens, miné par un passé trouble, il s’en va dans le désert en quête d’une improbable rédemption. Séquence digne des plus grands metteurs en scène de l’Ouest, quand après avoir fait prêter serment à la patrouille devant tous les habitants de la ville, il décide de partir avec eux. Avant même qu’il n’ait eu le temps de se joindre à eux, tout le monde est déjà parti le laissant seul. Plan large admirable d’un homme face à l’abîme de sa propre existence. Il faut reconnaître, qu’entre son personnage et Broderick Crawford, les liens sont plus qu’évidents, lui-même alcoolique notoire. Werker utilise parfaitement le visage de l’acteur façonné par les litres de whisky et sa corpulence maladroite.

Face à Broderick Crawford, Charles Bickford (Drune) est l’incarnation parfaite de l’homme dur, droit dans ses bottes, capable des pires saloperies, sans la moindre compassion pour qui que ce soit. Physiquement aussi sec que Crawford est rond, il est son pendant. Bickford est lui aussi impeccable, toujours juste et balançant chaque phrase de dialogue avec un naturel déconcertant.

A côté de ses vieux routards, John Derek et Wanda Hendrix font pâle figure. Derek est un acteur limité et assez fade. Il aura bien plus de chance dans le choix de ses compagnes : Ursula Andress, Linda Evans et Bo Derek, dont il exploitera la plastique parfaite jusqu’à en faire des vedettes de l’écran. Quant à Wanda Hendrix, elle peine autant que lui à apporter une quelconque profondeur à son personnage.

Tous les autres rôles par contre sont parfaitement distribués, aucune fausse note. Le plus surprenant est que les personnages ne sont pas des jeunes, mais des hommes et des femmes d’âges murs. Il en va de même pour les hommes de la patrouille. Ils ont un vécu, que l’on imagine facilement, ce sont des pionniers qui ont bâti la ville à la sueur de leur front. Par petites touches, leurs rapports avec leurs femmes, Werker nous fait comprendre que leurs vies sont faites de déception et de frustration, jusqu’au jour où pour eux la roue de la fortune semble enfin tourner…

A l’intelligence du scénario s’ajoute celle de la mise en scène. Alfred L. Werker est un réalisateur « tout terrain » à qui l’on doit une cinquantaine de films. Comme souvent avec de telle filmographie, on image facilement un « yes man » sans personnalité filmant sans la moindre imagination des scénarios imposés par la production. Tel n’est pas le cas avec La dernière chevauchée. Il suffit pour s’en convaincre de voir avec quel soin Werker utilise ses décors et ses extérieurs. Ajoutons que la photographie de Burnett Guffey, en noir et blanc, est des plus somptueuses.

La Dernière chevauchée est la preuve éclatante qu’une simple série B perdue au sein du catalogue d’une major peut s’avérer être un film de grande classe. Western injustement méconnu, La Dernière chevauchée frôle à nos yeux le chef-d’œuvre.

Fernand Garcia

La Dernière chevauchée est édité en DVD et Blu-ray dans une édition spéciale, image et son superbement restaurés, par Sidonis/Calysta dans la collection Western de légende. En complément : deux belles présentations du film, l’un par Bertrand Tavernier (26 minutes) épaté par la qualité et la beauté du film, l’autre par Patrick Brion (8 minutes). L’animateur du Cinéma de minuit est tout aussi enthousiaste sur le film d’Alfred L. Werker. La bande-annonce américaine et une galerie photos complètent cette section.

La Dernière chevauchée (The Last Posse) un film d’Alfred L. Werker avec Broderick Crawford, John Derek, Charles Bickford, Wanda Hendrix, Warner Anderson, Henry Hull, Will Wright… Scénario : Seymour & Connie Lee Bennett et Kenneth Gamet d’après une histoire de Seymour & Connie Lee Bennett. Directeur de la photographie : Burnett Guffey. Décors : George Brooks. Montage : Gene Havlick. Producteur : Harry Joe Brown. Production : Columbia Pictures Corporation. États-Unis. 1953. 70 mn. Noir et blanc. Format 1.33 :1. VOSTF. Tous Publics.

Les commentaires sont clos.