Jean-Paul Belmondo est l’un des acteurs les plus populaires de l’histoire du cinéma français. Il entre dans la légende avec un petit film en noir et blanc dont l’onde de choc va transformer durablement le cinéma, autant dans sa manière de produire et de réaliser les films que dans sa façon de jouer. À bout de souffle est sans doute le film le plus important de sa carrière. Belmondo aurait probablement connu le succès sans Jean-Luc Godard, mais pour devenir une légende du septième art, il faut parfois un film qui change tout. À bout de souffle sera celui-là. Quasi instantanément, Belmondo devient l’un des visages de la modernité cinématographique. Des années 1950 aux années 2000, il va enchaîner les films, passant du jeune acteur prometteur à la vedette, puis à la star et enfin au mythe.
Jean-Paul Belmondo naît à Neuilly-sur-Seine le 9 avril 1933. Son père, Paul Belmondo, est sculpteur et professeur aux Beaux-Arts, issu d’une famille d’origine sicilienne. Sa mère, Madeleine Rainaud-Richard, est peintre. Jean-Paul a un frère aîné, Alain, qui deviendra directeur de production, et une sœur cadette, Muriel, future danseuse. Enfant, Belmondo aime passer de longues heures dans l’atelier de son père, au milieu des sculptures. Les dimanches sont souvent consacrés aux musées, notamment au Louvre. Il gardera toute sa vie cette habitude de flâner dans les musées, loin de l’image du cancre un peu brut qu’il donnera parfois de lui-même. À l’école, Jean-Paul est beaucoup moins à son aise. Il fréquente pourtant plusieurs établissements réputés de la capitale, mais ses résultats sont médiocres et son goût pour le chahut ne l’aide guère. Il préfère de loin faire rire ses camarades que satisfaire ses professeurs. Certains vont même jusqu’à s’interroger sur ses capacités intellectuelles. Le jeune Belmondo ne fait d’ailleurs rien pour les rassurer.
Son véritable terrain d’expression est ailleurs : le sport, et plus particulièrement la boxe. Il s’entraîne au gymnase de l’Avia, porte de Saint-Martin, à Paris. Lors d’une bagarre au bois de Boulogne avec des élèves du lycée Janson-de-Sailly, il reçoit un coup qui lui casse le nez. Ce nez devenu célèbre, et qui contribuera plus tard à faire de son visage l’un des plus reconnaissables du cinéma français, est alors encore celui d’un jeune homme qui rêve surtout de monter sur un ring. À force d’entraînement, et à l’insu de ses parents, Belmondo atteint la catégorie des poids welters. Il dispute plusieurs combats sur le ring, dans un cadre semi-professionnel. La boxe lui forge un physique, mais aussi une manière d’être : le goût du risque, l’affrontement, la mobilité, le refus de reculer. Des qualités que l’on retrouvera plus tard chez l’acteur, aussi bien dans ses rôles dramatiques que dans ses films d’action.
Connaissant son goût pour le travestissement, les blagues, le jeu et le théâtre, ses parents, qui ne désespèrent pas de lui trouver une voie, utilisent leurs relations pour l’orienter vers des cours de théâtre. Paul Belmondo obtient pour son fils une audition « privée » auprès d’André Brunot, ancien doyen de la Comédie-Française. Intimidé par la stature du comédien, le jeune Belmondo livre, avec une fable de La Fontaine, une prestation épouvantable. Malgré l’avis négatif du grand acteur, il ne se décourage pas. Il se présente alors auprès d’un autre professeur, Raymond Girard. Cette fois, il choisit deux personnages du Cid. Il prépare minutieusement son audition, répétant seul dans sa chambre. L’essai est concluant : Girard l’accepte dans son cours.
En parallèle de ses combats de boxe, Belmondo se présente en candidat libre au Conservatoire d’Art dramatique. Il devient notamment l’élève de Pierre Dux. Au Conservatoire, il trouve enfin un univers dans lequel il se sent à sa place. Il se fait de nombreux amis, parmi lesquels Françoise Fabian, Annie Girardot, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Bruno Cremer, Michel Beaune, Pierre Vernier, Henri-Jacques Huet, Henri Poirier ou encore Claude Brasseur. Mais il supporte mal la rigidité de l’institution. Comme souvent avec les cancres, son tempérament frondeur le rend paradoxalement très populaire auprès de ses camarades.
Tandis qu’il suit les cours, Belmondo mène une autre vie la nuit, du côté des Halles. Il aime ce quartier aujourd’hui disparu, ce monde interlope où se croisent ouvriers, poètes, gangsters, policiers, maquereaux et prostituées. Il adore ces rencontres improbables, les conversations qui s’éternisent jusqu’au petit matin, les confidences échangées devant une bouteille. Mais l’alcool est parfois mauvais conseiller et les amitiés peuvent rapidement tourner à la bagarre. Au réveil, les souvenirs sont parfois accompagnés d’ecchymoses et de cocards. C’est à cette époque qu’on lui donne le surnom de « Pepel », en référence au vagabond magnifique des Bas-fonds de Jean Renoir, interprété par Jean Gabin. Mais Pepel va bientôt céder la place à un autre surnom, beaucoup plus célèbre : Bébel.
Ce sont des années heureuses, mais aussi des années de vache maigre. Belmondo apprend son métier sur les scènes parisiennes, enchaînant les petites figurations et les petits rôles. Il faut gagner sa vie, apprendre, attendre. Un été, il part en tournée en province avec Guy Bedos. Puis une autre avec Annie Girardot. Peu à peu, le jeune homme qui rêvait de théâtre commence à se faire une place dans le métier.
Le 5 juin 1952 est une date fondatrice dans le mythe Belmondo. Ce jour-là, il présente un extrait d’Amour et piano de Feydeau sur la scène du Conservatoire. Le jeune homme est sûr de lui et pense sincèrement décrocher un premier prix. Sa prestation, survoltée et passablement iconoclaste, fait rire la salle mais déplaît souverainement au jury. Pour Belmondo, pas de premier prix, mais un simple accessit. Ses condisciples, qui se sont enthousiasmés pour son interprétation, ne l’entendent pas de cette oreille et font bruyamment connaître leur mécontentement. À la sortie du Conservatoire, Belmondo est porté sur les épaules de ses camarades. C’est son premier triomphe… public.
Quatre mois plus tard, il est sur la scène de l’Athénée dans La Mégère apprivoisée, mise en scène par Jacques Audiberti. Pour la première fois, le Tout-Paris du théâtre remarque ce jeune comédien au tempérament singulier. Les premières propositions de cinéma arrivent. Belmondo se plie aux exigences des réalisateurs et passe plusieurs essais. Mais son physique déroute. On le juge trop « difficile » pour le grand écran. Il faut dire qu’avec son nez cassé et son visage loin des canons du jeune premier, il ne correspond guère à l’image du héros romantique alors en vogue dans le cinéma français. Qu’importe. Pour le jeune comédien, l’avenir est encore sur les planches.
C’est d’ailleurs au théâtre que le réalisateur Marc Allégret le remarque, lors d’une représentation de César et Cléopâtre au théâtre Sarah-Bernhardt. Belmondo y tient un petit rôle, celui d’une sentinelle romaine, dans la pièce de George Bernard Shaw. Le César de la pièce est interprété par Jean Marais, l’une des idoles du jeune comédien. Allégret décide de tenter l’expérience avec ce visage qui dérange tant les producteurs et lui confie un rôle dans Sois belle et tais-toi, en 1958. Belmondo fait ainsi ses premiers pas au cinéma. Il ne le sait pas encore, mais son physique, que l’on considère alors comme un handicap, va bientôt devenir l’une de ses plus grandes forces.
Sur le tournage, Belmondo côtoie notamment Henri Vidal, acteur alors très populaire, et une jeune comédienne encore inconnue du grand public, Mylène Demongeot. Vidal possède tout du jeune premier classique : beau, élégant, il a même été élu à la fin des années 1930 « Apollon de l’année ». Mais sa carrière et sa vie personnelle sont alors durement marquées par ses addictions. Sa femme, l’actrice Michèle Morgan, tente de l’aider à travers plusieurs cures de désintoxication. L’acteur disparaîtra l’année suivante, à seulement quarante ans, victime d’une crise cardiaque.
Mais Sois belle et tais-toi présente surtout une curiosité qui, avec le recul, prend des allures de rendez-vous avec l’histoire : le film réunit pour la première fois à l’écran Jean-Paul Belmondo et Alain Delon, deux jeunes acteurs qui vont devenir les deux plus grandes stars masculines du cinéma français des années 1960 et 1970. Ils ne sont alors que deux débutants parmi d’autres. Personne ne peut encore imaginer qu’ils deviendront les deux faces d’un même mythe : Belmondo, le séducteur populaire, gouailleur et physique ; Delon, l’élégance glacée, le visage parfait et le héros tragique. Il faudra attendre onze ans pour que leurs chemins se croisent à nouveau, dans un film qui deviendra à son tour un événement : Borsalino, réalisé par Jacques Deray en 1969.
Autre casting auquel participe Belmondo, celui qui fait courir tous les jeunes comédiens de Paris : celui du nouveau film de Marcel Carné, Les Tricheurs (1958). Il figure parmi les finalistes pour le rôle principal, celui d’un jeune philosophe. Mais le rôle lui échappe au profit de Laurent Terzieff. Les deux hommes, aux profils pourtant très différents, s’étaient déjà retrouvés en concurrence pour le rôle du jeune voyou qui vole la voiture de Maurice Ronet dans Ascenseur pour l’échafaud. Louis Malle leur avait finalement préféré Georges Poujouly. Pour Les Tricheurs, le choix de Terzieff paraît presque évident : son physique ténébreux et son jeu intériorisé correspondent parfaitement à l’image que Carné se fait de ce jeune étudiant. Le réalisateur du monumental Les Enfants du paradis confie néanmoins à Belmondo un rôle secondaire.
Avec Les Tricheurs, Carné entend dresser le portrait d’une jeunesse nouvelle, celle de la fin des années 1950. Il s’est inspiré de deux jeunes gens de son entourage pour construire son scénario et observe une génération qu’il juge volontiers provocatrice, désinvolte et avide de liberté. Sa vision de cette jeunesse, qui paraît aujourd’hui quelque peu datée, est vivement critiquée par une partie de la presse. Le public, lui, répond présent : le côté transgressif du film séduit et Les Tricheurs devient l’un des grands succès de l’année.
Mais c’est encore sur les planches que Belmondo connaît ses plus grandes satisfactions. Il a notamment la chance de participer à la création d’Oscar, la pièce de Claude Magnier, qui devient rapidement un triomphe et fait rire tout Paris. Marc Allégret, qui n’a pas oublié le jeune acteur, lui offre cette fois un rôle plus important dans Un drôle de dimanche (1958). Belmondo se retrouve face à deux énormes vedettes : Danielle Darrieux et Bourvil, alors au sommet de sa popularité. Il y croise également une légende du cinéma français, Arletty, dont la gouaille est immédiatement reconnaissable.

Le tournage se déroule à Marseille. Pour la première fois, Belmondo reçoit un cachet conséquent. Surtout, il semble beaucoup plus à l’aise devant la caméra. Son jeu gagne en assurance et il commence à comprendre ce que le cinéma exige d’un acteur : une économie différente de celle du théâtre, un rapport au corps et au regard de la caméra qui lui sont propres. Peu à peu, le cinéma cesse d’être pour lui une simple possibilité : il devient une véritable ambition. Il obtient alors l’un des rôles principaux des Copains du dimanche, film réalisé par Henri Aisner et fortement marqué par son engagement syndical. Le film est une curiosité de la filmographie de Belmondo. Considéré comme trop militant, il connaît une diffusion très limitée et circule d’abord dans des réseaux proches de la CGT. Il faudra attendre quatorze ans pour qu’il soit finalement diffusé à la télévision française. Entre-temps, Jean-Paul Belmondo est devenu une immense vedette. C’est précisément sa présence au générique qui permet alors au film de sortir de l’oubli.
Fernand Garcia
Filmographie années 50 – 1956 Molière (court-métrage) – 1957 À pied, à cheval et en voiture – 1958 Les Copains du dimanche – Sois belle et tais-toi – Les Tricheurs – Un Drôle de dimanche – Charlotte et son jules – 1959 Mademoiselle Ange – À double tour – Les Trois mousquetaires (TV).
Exposition Belmondo, le magnifique du 7 octobre 2026 au 31 janvier 2027 et Rétrospective Jean-Paul Belmondo à la Cinémathèque Français.