Corky (Gina Gershon), ligotée et bâillonnée, est étendue au sol dans une penderie. Des fragments de souvenirs remontent alors à sa mémoire. Elle se revoit lors de sa première rencontre avec Violet (Jennifer Tilly), dans un ascenseur. Corky était venue remettre en état un appartement : déboucher les canalisations, repeindre les murs. Violet rentre alors avec son amant, Caesar (Joe Pantoliano), un gangster. Dans l’ascenseur, quelques regards suffisent : quelque chose d’électrique circule immédiatement entre les deux femmes. Plus tard, alors que Corky extrait des canalisations de la baignoire toute la crasse accumulée, des coups retentissent à la porte d’entrée. Elle ouvre et découvre Violet, debout sur le seuil, tenant deux tasses à la main : un café noir et un café crème…
Bound date d’une époque où les futures sœurs transgenres Lana et Lilly Wachowski étaient encore connues sous les noms de frères Andy et Larry. Nous sommes alors en 1996. Les Wachowski s’étaient fait remarquer en signant la première version du scénario d’Assassins, qui sera profondément remaniée par Brian Helgeland. Le film, réalisé par Richard Donner, met en vedette Sylvester Stallone et Antonio Banderas, et est produit par Joel Silver. Mécontentes des transformations imposées à leur script, les Wachowski avaient exigé auprès de la Writers Guild of America que leurs noms soient retirés du générique — sans succès. Joel Silver ne leur en tiendra pourtant pas rigueur et produira par la suite Matrix. Déçues par cette première expérience hollywoodienne, les Wachowski décident alors de réaliser elles-mêmes leur scénario suivant.

Les Wachowski sont, depuis l’enfance, des spectateurs assidus des salles de cinéma. Cinéphiles passionnés, ils sont marqués par les œuvres d’Alfred Hitchcock, Billy Wilder, Roman Polanski et Brian De Palma, avec une prédilection affirmée pour le film noir. Bound s’inscrit donc naturellement dans cette filiation. Le film opère un jeu de déplacement des codes : les sentiments, les postures et les dynamiques traditionnellement attribués aux personnages masculins sont transférés aux personnages féminins et inversement, produisant un trouble fécond dans la grammaire du genre.
Plutôt que de repartir à l’assaut des grands studios, les Wachowski se tournent vers Dino De Laurentiis, l’un des plus importants producteurs indépendants d’Hollywood. Ils avaient déjà croisé sa route sur Assassins, De Laurentiis ayant pris une option sur le scénario avant de la revendre. Là où d’autres producteurs sollicités avaient refusé le projet au motif que les deux héroïnes étaient lesbiennes, De Laurentiis, lui, accepte. Vieux renard, il sait que, pour exister sur le marché ultra-compétitif du cinéma américain, rien de mieux qu’un film polémique. Son parcours de producteur en témoigne : Les Trois jours du Condor (Three Days of the Condor, 1975) de Sydney Pollack, Un justicier dans la ville (Death Wish, 1974) de Michael Winner, Serpico (1973) de Sidney Lumet, Mandingo (1975) de Richard Fleischer ou encore Blue Velvet (1986) de David Lynch sont autant de productions qui ont, chacune à leur manière, bousculé le paysage cinématographique américain.
Si Bound adopte les codes du thriller, le film aborde aussi le thème de l’enfermement dans lequel vivent ou vivaient encore largement à l’époque les personnes homosexuelles. D’où la récurrence de situations où les personnages se retrouvent confinés dans des espaces clos : placards, pièces verrouillées, couloirs étroits. Évidemment, ce sont les scènes d’intimité entre les deux protagonistes féminines qui attirent d’abord l’attention. Mais là encore, Bound se distingue. Les scènes lesbiennes ne sont pas une nouveauté dans l’histoire du cinéma, notamment dans le cinéma d’exploitation — on pense en particulier aux films de prison pour femmes —, sauf qu’ici, ce sont les deux personnages principaux qui portent le récit, et non des figures secondaires réduites à une fonction spectaculaire. Conscient du potentiel mais aussi du risque, Dino De Laurentiis, pragmatique, accorde aux Wachowski un budget limité.

Pour incarner la petite amie du mafieux, Violet, et l’ancienne détenue reconvertie en peintre et plombière, Corky, les Wachowski finissent par porter leur choix sur Jennifer Tilly et Gina Gershon, après une longue recherche d’actrices et plusieurs refus essuyés en cours de route. Jennifer Tilly est alors une jeune actrice en pleine ascension, révélée au grand public par sa nomination à l’Oscar du meilleur second rôle féminin pour le film de Woody Allen Coups de feu sur Broadway (Bullets over Broadway, 1994). La statuette revient finalement à sa partenaire Dianne Wiest, mais cette reconnaissance installe durablement Tilly dans le paysage hollywoodien. Avec sa voix si particulière et son physique ouvertement sexy, elle ne laisse pas indifférent. La notoriété acquise grâce au film de Woody Allen vient après près d’une dizaine d’années de petits rôles, partagés entre télévision et cinéma, où elle enchaîne les personnages de serveuses, de maîtresses ou de prostituées de luxe. Steve Kloves écrit d’ailleurs spécialement pour elle le rôle de la serveuse dans Susie et les Baker Boys (The Fabulous Baker Boys, 1989). Après Bound, Tilly poursuit une carrière faite principalement de rôles secondaires dans des productions hollywoodiennes. Mais c’est surtout son « interprétation » de la poupée hypersexualisée Tiffany Valentine dans La Fiancée de Chucky (Bride of Chucky, 1998), puis dans les suites et la série télévisée (Chucky, 2021-2024), qui lui vaut une véritable popularité auprès des amateurs de cinéma gentiment déviant. En parallèle de sa carrière d’actrice, Jennifer Tilly est également une joueuse professionnelle de poker, participant à de nombreux tournois et à des émissions de vulgarisation à la télévision.
Gina Gershon possède déjà une solide expérience lorsqu’elle arrive sur le tournage de Bound. Une expérience d’abord théâtrale, acquise à New York, où elle se forme et se produit notamment à Broadway. Née en 1962, elle apparaît pour la première fois au cinéma dans la comédie écrite par John Hughes Rose Bonbon (Pretty in Pink, 1986). Elle a alors 24 ans. Actrice dotée d’une véritable présence à l’écran, Gershon se forge progressivement un nom en enchaînant les rôles dans des séries B et en interprétant des seconds ou troisièmes rôles dans des productions de majors, comme Double Détente (Red Heat, 1988) de Walter Hill, aux côtés d’Arnold Schwarzenegger et Jim Belushi, ou Cocktail (1988) de Roger Donaldson avec Tom Cruise. Elle explose littéralement dans Showgirls (1995), son premier grand rôle, où elle incarne avec une intensité remarquable un personnage bisexuel à la fois sensuel et venimeux. Si le film de Paul Verhoeven est, à sa sortie, un échec commercial et critique, suscitant l’hostilité d’une presse souvent puritaine et prompte à le vouer aux gémonies, il est aujourd’hui largement réhabilité et reconnu comme un grand film culte. Après Bound, Gina Gershon tourne abondamment. Parmi ses films les plus intéressants, on peut citer Volte/face (Face/Off, 1997) de John Woo, Révélations (The Insider, 1999) de Michael Mann, Killer Joe (2011) de William Friedkin et Rifkin’s Festival (2020) de Woody Allen. Gina Gershon et Jennifer Tilly se retrouvent enfin à l’occasion d’un épisode de la saison 2 de Chucky, « Death on Denial », en 2022.

Pour composer Corky, Gina Gershon s’inspire du jeu de James Dean, du jeune Marlon Brando et de Clint Eastwood. Elle adopte une gestuelle et une allure volontairement masculines, aussi bien dans sa démarche que dans son costume : blouson, débardeur, pantalon. Elle se situe ainsi à l’exact opposé de Violet, figure assumée de la femme fatale, avec robe courte moulante, bas noirs et talons aiguilles. C’est d’ailleurs Violet qui prend l’initiative dans une scène de séduction lesbienne d’une grande délicatesse. Chaque geste, chaque mouvement des corps et des mains exprime une sensualité à fleur de peau, construite comme une véritable chorégraphie du désir. Lors de leur première scène d’intimité, la mise en scène insiste sur ce basculement du regard et du toucher, Violet guide la main de Corky afin qu’elle la pénètre, avant même que leurs lèvres ne se rapprochent. Dans ce ballet d’amour, les mains deviennent un organe sexuelle. C’est Violet qui prend Corky.
La mise en scène des Wachowski glisse sur les corps et insiste sur certains motifs — notamment l’eau — comme autant de signes d’un éveil et d’un abandon au désir féminin. Ils jouent avec les codes du film noir, mais en en déplaçant radicalement la configuration : au lieu d’un couple hétérosexuel, ce sont deux femmes qui s’attirent, se désirent et s’allient. Leur mise en scène intègre avec précision les gestes de l’approche, de la séduction et de l’intimité entre deux femmes, afin de rendre cette relation la plus crédible possible, loin des fantasmes masculins traditionnels.

Ils construisent ainsi un véritable jeu des apparences dans des espaces souvent exigus, où chaque regard, chaque déplacement devient signifiant. Le trio classique homme–femme–amant se défait au profit d’un couple lesbien qui redistribue entièrement les rapports de pouvoir. Violet est d’ailleurs tout sauf la figure naïve, sexy et passive : elle apparaît au contraire comme une manipulatrice. Dans une situation qui pourrait relever du vaudeville, les Wachowski veillent à maintenir et approfondir en permanence la dimension « film noir » de Bound. Caesar est ainsi délesté par Violet et sa complice/amante d’un magot de deux millions de dollars appartenant à la mafia, ce qui précipite les personnages dans une spirale infernale de soupçons, de mensonges, de violence et de morts. Gangster minable et grotesque, Caesar s’enfonce dans une folie qui n’aurait pas déplu à l’immense Tex Avery.
La structure et la mise en scène des Wachowski pour Bound n’est pas sans rappeler celle d’Alfred Hitchcock pour La Corde (Rope, 1948). Cette même volonté de construire tout leur suspense dans des lieux clos mettant en scène un couple homosexuel, mais démultipliant les cadavres. La structure et la mise en scène de Bound ne sont pas sans rappeler celles qu’Alfred Hitchcock avait mises en œuvre dans La Corde. On y retrouve cette même volonté de construire le suspense presque exclusivement à l’intérieur d’espaces clos, tout en mettant en scène un couple homosexuel. Mais les Wachowski y ajoutent une logique de surenchère, multipliant les cadavres et les situations de tension extrême. Ils s’inspire aussi de la bande-dessinée de Frank Miller, Sin City. Ils aboutissent ainsi à un film spectaculaire, porté par une grande variété de plans et de mouvements de caméra. Le travail du directeur de la photographie Bill Pope y est d’ailleurs remarquable. Sous le vernis d’un brillant exercice de style inscrit dans les codes du thriller érotique, et tout en mobilisant les incontournables du genre, les Wachowski parviennent avec Bound à décrire avec une grande finesse le désir lesbien. Le succès critique et commercial du film leur permettra de donner naissance à la trilogie Matrix (1999-2003).
Fernand Garcia

L’édition collector combo 4K Ultra HD + Blu-ray de Bound, proposée par L’Atelier d’Images, s’accompagne d’un ensemble de suppléments particulièrement copieux et pertinents. Bound, un film sur la confiance, une présentation du film par Caroline Vié, qui offre un tour d’horizon clair et complet de l’œuvre (20 min). Femmes fatales, un entretien croisé avec Gina Gershon et Jennifer Tilly. Les deux actrices évoquent leurs rôles respectifs, Dino De Laurentiis, les Wachowski et l’atmosphère du tournage, dans un échange à distance à la fois énergique et très sympathique (26 min). Dans Avé Caesar ! (Hail Caesar!), Joe Pantoliano revient sur sa rencontre avec les Wachowski et sur la construction de son personnage, apportant un éclairage précieux sur Caesar (15 min). Voilà Johnnie ! (Here’s Johnnie!), entretien avec Christopher Meloni, est plus bref mais savoureux. L’acteur y livre des souvenirs francs et amusés du tournage, résumant son personnage sans détour : « Ce putain de Johnnie… Personne ne veut être avec Johnnie. C’est un trou du cul. » Il évoque également la méthode de travail des Wachowski, qu’il décrit comme un « mélange de roman graphique et de cinéma de Hong Kong » (9 min). Un film noir moderne (Modern Noir) s’intéresse plus précisément aux choix esthétiques et sonores du film, à travers des interventions de Bill Pope (directeur de la photographie), Don Davis (compositeur) et Zach Staenberg (monteur). Un complément passionnant sur la fabrication visuelle et rythmique de Bound (29 min). Avec Jouer avec les attentes (Playing with Expectations), plusieurs universitaires américaines proposent une analyse de l’imagerie lesbienne et de sa subversion dans le film (13 min). S’ajoutent enfin les bandes-annonces française et américaine (3 min). Le film est également proposé avec un commentaire audio réunissant les Wachowski (encore crédités Larry et Andy au moment de l’enregistrement), le monteur Zach Staenberg, l’actrice et consultante Susie Bright, engagée pour conseiller les scènes d’intimité, et Joe Pantoliano. Un commentaire riche, disponible en VOSTF.
Le générique de fin a été modifié pour inclure les Wachowski sous leur identité transgenre.
Bound, un film des frères Wachowski – aujourd’hui Lana et Lilly Wachowski – avec Jennifer Tilly, Gina Gershon, Joe Pantoliano, John P. Ryan, Christopher Meloni, Richard C. Sarafian, Mary Mara, Susie Bright… Scénario : The Wachowski Brothers (Les Wachowski). Directeur de la photographie : Bill Pope. Montage : Zach Staenberg. Directeurs Artistiques : Andrea Dopaso et Robert C. Goldstein. Décors : Eve Cauley. Costumes : Lizzy Gardiner. Musique : Don Davis. Producteurs : Stuart Boros et Andrew Lazar. Production : Dino De Laurentiis Company – Summit Entertainment – Newmarket Capital Group. États-Unis. 1995. 108 minutes. Couleur. Format image : 1,85:1 16/9e Son : Version originale avec sous-titres français 5.1 et Version française 5.1 et 2.0 DTS-HD Master Audio. Interdit aux moins de 12 ans.