American Psycho – Mary Harron

American Psycho est l’un des grands romans satiriques américains de la fin du XXᵉ siècle. Troisième roman de Bret Easton Ellis, il provoque un scandale avant même sa publication. Son éditeur initial renonce à le publier, invoquant la misogynie supposément dangereuse du texte — un argument qui sert surtout de paravent à une mise à l’écart s’apparentant à une véritable censure. Sous la pression, American Psycho trouve finalement refuge chez un autre éditeur, mais sa sortie demeure houleuse. Les critiques pleuvent, tandis que les prises de position d’associations et d’organisations de tous poils contre son auteur se révèlent particulièrement violentes et spectaculaires. Signe, sans doute, que Bret Easton Ellis a posé sa plume là où ça fait mal. American Psycho agit ainsi comme la radioscopie d’une époque, d’un milieu et d’une société fascinée par une consommation aussi intense que totalisante.

À partir d’un microcosme celui des yuppies, acronyme de Young Urban Professionals, Ellis dissèque le monde de jeunes cadres de la haute finance, installés dans les appartements de standing de Manhattan, au cœur du poumon économique mondial. Les yuppies gèrent, achètent et vendent quotidiennement, à coups de milliards de dollars, sociétés et produits, jouant à un Monopoly aberrant et destructeur. Oliver Stone en avait livré une critique acerbe avec Wall Street en 1987. Bret Easton Ellis va plus loin encore, en proposant une immersion radicale dans l’esprit dérangé de Patrick Bateman, pur produit de la haute société new-yorkaise, psychopathe et serial killer.

Patrick Bateman est la représentation incarnée d’un capitalisme sauvage, brutal, inarrêtable. Il est tout-puissant, le monde semble à ses pieds. Lui et ses confrères n’existent que dans et par le paraître. L’obsession des marques de luxe, de la haute couture, des parfums, des objets coûteux jusqu’aux cartes de visite, haut de gamme et prétendument uniques, et des lieux de restauration « d’exception » dictés par la mode, structure intégralement leur rapport au monde. Nous sommes en plein cœur des années 1980 : tout paraît possible, un nouveau monde s’invente, où l’argent coule à flots et renverse toutes les valeurs. Bateman, dans son appartement immaculé, aussi vide que son esprit, s’entoure de cassettes VHS, les années 80 sont l’âge d’or de la vidéo, mêlant films pornographiques et films d’horreur, qu’il consomme sans distinction morale ni affective. Il n’y perçoit rien d’autre qu’un simple prolongement de son comportement quotidien, symptôme d’un regard totalement désensibilisé sur la violence, le désir et l’humain.

Bateman est un serial killer. Le jour, d’un simple mot, il réoriente d’énormes flux financiers, laissant sur le carreau des milliers de personnes ; la nuit, il poursuit, séduit et traque des femmes qu’il entraîne dans son appartement pour les massacrer. Aucune frontière morale ne vient entraver ses actes : Bateman est dépourvu de toute conscience éthique. À l’image des yuppies qui l’entourent, il est un pur produit du système et de ses réseaux, façonné par une logique de pouvoir, de compétition et d’impunité. Les femmes qui gravitent autour de ce milieu, qui les accompagnent ou les épousent, ne sont guère mieux loties moralement : elles profitent pleinement de cette richesse et ne vivent que pour elle, obsédées par l’appartenance à la haute société et la préservation de leur rang. Ce monde est pitoyable, mais il a exercé et continue d’exercer une influence déterminante sur le monde. Dès lors, il n’est guère étonnant qu’Ellis choisisse la première personne pour raconter cette dérive : un dispositif qui enferme le lecteur dans la subjectivité de Bateman, sans distance ni échappatoire, et fait de American Psycho une expérience aussi dérangeante que révélatrice.

L’idée d’une adaptation cinématographique voit rapidement le jour. Le producteur indépendant Edward R. Pressman en acquiert les droits et contacte plusieurs réalisateurs, dont David Cronenberg. Celui-ci bute sur l’aspect obsessionnel du luxe et des cartes de visite, qu’il juge difficile à transposer, et finit par décliner la proposition. Mary Harron entre alors en négociations avec Pressman. Cependant, le studio — Lionsgate — refuse son choix de Christian Bale pour incarner Patrick Bateman. De plus, son premier long métrage, I Shot Andy Warhol, présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes, biopic consacré à Valerie Solanas. Le studio canadien penche alors en faveur de Leonardo DiCaprio. Pressman se tourne ensuite vers Oliver Stone, qu’il connaît de longue date, pour assurer la réalisation d’American Psycho. Il a en effet produit plusieurs de ses films, dont La Main du cauchemar (1981), Wall Street (1987) et Talk Radio (1988). Mais des divergences artistiques conduisent finalement Stone et DiCaprio à quitter le projet. Pressman revient alors vers Mary Harron, et le Liongate valide cette fois son choix. Christian Bale est confirmé dans le rôle de Patrick Bateman.

L’adaptation est signée par Mary Harron et l’actrice-scénariste Guinevere Turner. Toutes deux s’emploient à gommer ce qui faisait la charge la plus dérangeante du roman : son aspect supposément « misogyne ». Pour rendre le film acceptable, elles choisissent de désamorcer la violence en transformant Bateman et, plus largement, l’ensemble des personnages masculins en figures grotesques, presque crétines. Cette stratégie affaiblit profondément le propos et retire à ces personnages tout cynisme véritable. Le résultat à l’écran demeure en demi-teinte. À force de vouloir éviter toute fascination pour Bateman ou toute complaisance dans l’horreur, Harron neutralise non seulement le spectaculaire, mais adopte aussi une distance critique qui dissout le discours « politique » dans l’insignifiance. Le film manque d’audace. Bateman n’est plus un symptôme puissant du système capitaliste, mais un pantin désarticulé, vidé de sa menace.

La répétition des actes de Bateman n’engendre jamais de montée en tension ni de renouvellement formel. La mise en scène ne met pas seulement à distance la violence : elle évacue également le sexe, réduit à de vagues scènes de narcissisme. Résultat : toute la dimension subversive du roman s’évapore.Là où Ellis plongeait le lecteur dans une expérience radicale, le film se contente d’une désincarnation prudente et socialement acceptable. Il y a, dans la mise en scène de Mary Harron, un refus manifeste de se perdre dans les méandres d’un cerveau dérangé, pourtant situé au cœur d’un système lancé à pleine vitesse. Le film propose alors une lecture possible, celle d’un rêve éveillé, mais réduit Bateman à la figure d’un pauvre type, isolé, délirant, là où le roman faisait de lui l’expression terrifiante d’une normalité systémique.

Le film doit en grande partie sa notoriété à Christian Bale, à son charisme et à sa performance. Révélé très jeune, à l’âge de 13 ans, par Steven Spielberg, qui en fait le héros de L’Empire du soleil (Empire of the Sun, 1987), adaptation du récit autobiographique de J. G. Ballard, Bale s’impose d’emblée comme un acteur d’une maturité exceptionnelle. Formé dès l’âge de dix ans au théâtre, il possède déjà une solide expérience : spots publicitaires, petits rôles dans des mini-séries britanniques, et une première apparition sur scène aux côtés de Rowan Atkinson en 1984. Après le film de Spielberg, sa carrière est lancée. Il incarne le jeune Jim Hawkins face à Charlton Heston, dans le rôle de Long John Silver, pour l’adaptation du classique de R. L. Stevenson, L’Île au trésor, réalisée par Fraser C. Heston en 1990. Bale enchaîne alors castings et seconds rôles, construisant patiemment une filmographie éclectique. L’Australienne Gillian Armstrong lui offre un rôle marquant dans Les Quatre Filles du docteur March (Little Women, 1994), relecture féministe du roman de Louisa May Alcott. Puis la Néo-Zélandaise Jane Campion le dirige dans Portrait de femme (The Portrait of a Lady, 1996), adaptation du roman d’Henry James.

La notoriété de Christian Bale s’installe progressivement. Juste avant American Psycho, il incarne le Christ dans le téléfilm Mary, Mother of Jesus (1999), réalisé par Kevin Connor, une curiosité. Indéniablement, American Psycho marque un tournant décisif dans sa carrière. Bale n’a alors que 26 ans lorsqu’il s’approprie le personnage de Patrick Bateman. Il y fait preuve d’une maîtrise impressionnante, se fondant totalement dans la peau du serial killer, imposant une présence à la fois contrôlée et inquiétante. Autre date majeure de sa carrière survient avec The Machinist (2004) de Brad Anderson. Pour incarner un ouvrier souffrant d’une insomnie sévère, dont le corps se délite à mesure que l’esprit vacille, Christian Bale pousse l’engagement physique à l’extrême : il perd près de 28 kilos pour le rôle. Ce thriller méconnu demeure, à ce jour, l’une de ses performances les plus radicales et les plus marquantes, révélant un acteur prêt à mettre son corps en jeu pour explorer les limites de ses personnages.

Batman n’est pas un simple prolongement de Bateman sans le « e », mais un rôle bien plus complexe qu’il n’y paraît. Christian Bale relève le défi avec une intensité remarquable dans la trilogie de Christopher Nolan : Batman Begins (2005), The Dark Knight (2008) et The Dark Knight Rises (2012). Si le succès est évidemment commercial, il est aussi — et surtout — artistique, tant cette trilogie redéfinit en profondeur le cinéma de super-héros des années 2000. Entre deux incarnations du Chevalier noir, Bale est à nouveau dirigé par Christopher Nolan dans l’excellent Le Prestige (The Prestige, 2006), récit vertigineux sur la rivalité de deux illusionnistes dans l’Angleterre du XIXᵉ siècle, adapté du roman de Christopher Priest.

Christian Bale est récompensé par l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour sa prestation dans Fighter (The Fighter, 2010) de David O. Russell. Il tourne ensuite à un rythme d’un à deux films par an, demeurant un acteur profondément investi dans ses rôles, mais toujours discret dans l’espace médiatique. Après de longues heures de maquillage et une transformation physique impressionnante, il se métamorphose en Dick Cheney, vice-président de George W. Bush, dans Vice (2018), livrant là encore une interprétation marquante, fondée sur la composition plus que sur la séduction. Pour en revenir à American Psycho, sa plus belle scène reste sans doute l’échange entre Bateman et sa secrétaire, interprétée par Chloë Sevigny (excellente). Toutes les fêlures du personnage affleurent à la surface, dans une fragilité presque involontaire, transformant la séquence en une sorte de rêve éveillé : celui d’un yuppie incapable d’aimer autrement que dans le fantasme. Le film bifurque progressivement, les meurtres ont-ils réellement eu lieu, ou ne sont-ils que les fantasmes d’un homme dissous dans un système qui absorbe et neutralise toute responsabilité individuelle ?

Dans le roman, Bateman est obsédé par Donald Trump. Celui-ci n’est cité qu’une seule fois dans le film, mais il incarne pourtant l’alchimie parfaite des années 1980 : mélange de pouvoir, d’argent, de violence symbolique et de spectacle permanent. Figure médiatique façonnée par l’excès, la mise en scène de soi et la domination, Trump apparaît rétrospectivement comme l’aboutissement presque caricatural de cet imaginaire. Peut-être est-il, au fond, le seul et véritable American Psycho — non pas au sens criminel, mais comme symptôme culturel d’un système qui a fini par produire ses propres monstres à visage découvert. L’univers d’American Psycho est devenu le nôtre.

Fernand Garcia

American Psycho bénéficie d’une très belle édition collector orchestrée par L’Atelier d’Images. Il s’agit d’un combo Ultra HD 4K + Blu-ray présenté dans un steelbook rouge « sang »,parfaitement en accord avec Patrick Bateman. L’éditeur propose une section de suppléments particulièrement riche et cohérente. On y trouve d’abord Un tour de force assez fascinant, une présentation du film par Judith Beauvallet, Demoiselles d’horreur – Écran large, à la fois claire, pertinente et stimulante (23 min). Autour du film est un court module tourné pendant le tournage, réunissant des interviews de Christian Bale, Mary Harron et Willem Dafoe (5 min). Cinq scènes coupées (12 min). Le Journal d’un tueur propose une série d’interventions des acteurs, de la réalisatrice et de plusieurs chefs de poste, filmées sur le plateau. Un supplément instructif sur la conception des personnages et les intentions de mise en scène (26 min). Le Downtown des années 80 un documentaire sur la démesure et les excès de la décennie, racontés par ceux qui les ont vécus à New York (31 min). S’ajoutent la bande-annonce d’époque en version française et en version originale (2 min). Côté pistes sonores, l’édition propose également un commentaire audio de Mary Harron — hélas non sous-titré. Enfin, une surprise glissée à l’intérieur du coffret vient compléter cet objet soigné. Une édition exigeante, généreuse et soignée, à la hauteur du statut culte du film.

American Psycho, un film de Mary Harron avec Christian Bale, Willem Dafoe, Jared Leto, Josh Lucas, Samantha Mathis, Matt Ross, Bill Sage, Chloë Sevigny, Cara Seymour, Justin Theroux, Guinevere Turner, Reese Witherspoon… Scénario : Mary Harron & Guinevere Turner d’après le roman de Bret Easton Ellis. Directeur de la photographie : Andrzej Sekula. Directeur artistique : Gideon Ponte. Costumes : Isis Mussenden. Montage : Andrew Marcus. Musique supervision : Barry Cole & Christopher Covert. Musique : John Cale. Producteurs : Edward R. Pressman, Chris Hanley & Christian Halsey Solomon. Production : Lions Gate Films – Edward R. Pressman – Muse Productions – Christian Halsey Solomon. États-Unis – Canada. 2000. 1h42. Fujicolor. Panavision. Format image : 2.35:1 16/9e Son : Version Originale Dolby Atmos (7.1) sous-titrée en français (compatible 5.1) et Version française 5.1 DTS-HD Master Audio. Interdit aux moins de 16 ans.