Le juge Thorne fait sa loi – Jacques Tourneur

« Dans l’Ouest, la justice et les tribunaux étaient inconnus. Les premiers pionniers se considéraient les maîtres de leurs empires. La loi n’était pas de cet avis. Un juge itinérant des États-Unis avait besoin de trois choses pour rendre la justice : le code pénal, un cheval et une arme. Plus il avançait à l’Ouest, moins le code lui était utile. J’allais vers l’Ouest. » Ainsi Rick Thorne (Joel McCrea), juge itinérant, croise sur sa route un enterrement. Une jeune femme en deuil se tient debout devant un pauvre cercueil en lattes de bois. Peu nombreux sont ceux qui osent adresser un dernier adieu au défunt. Thorne retire respectueusement son chapeau avant de poursuivre sa route. Ce bref geste révèle déjà sa fonction morale : avant même d’être un représentant de la loi, il est un homme conscient de la dignité des morts et des vivants.

Lorsque Thorne pénètre dans la petite ville de Bannerman, le déséquilibre des forces apparaît immédiatement. La localité porte le nom du grand propriétaire Josiah Bannerman (John McIntire) et tous les commerces affichent le patronyme de cette famille. La ville ressemble moins à une communauté qu’à un domaine privé. Jacques Tourneur traduit visuellement cette confiscation de l’espace public : partout, le nom Bannerman rappelle que le pouvoir économique s’est substitué aux institutions. L’enterrement aperçu à l’entrée du village prend alors une dimension plus inquiétante. Ce mort presque abandonné semble annoncer une société où la peur réduit les habitants au silence. Dans cet univers, la loi fédérale incarnée par Rick Thorne apparaît comme une présence étrangère, presque anachronique. Son arrivée ne représente pas seulement celle d’un homme, mais celle d’un principe abstrait, la justice, confronté à un pouvoir local qui ne reconnaît d’autre autorité que la sienne.

Dès ses premières minutes, Tourneur met ainsi en place l’un de ses thèmes favoris : l’irruption d’un ordre fragile dans un monde dominé par des forces qui lui sont hostiles. Le voyage vers l’Ouest évoqué par la voix off n’est pas seulement géographique ; c’est aussi une descente dans une zone où les frontières entre légalité et arbitraire deviennent de plus en plus floues. Plus Rick Thorne avance, moins le code lui est utile, parce qu’il pénètre dans un territoire où la loi devra d’abord conquérir le droit d’exister. Le juge Thorne est rapidement pris en charge par deux figures locales : le colonel Buck Streeter (John Carradine) et le shérif. Procureur du gouvernement, Streeter connaît parfaitement les rouages de Bannerman et les innombrables abus de la famille qui lui a donné son nom. Pourtant, loin d’incarner une opposition frontale au système, il s’en est accommodé avec un pragmatisme teinté d’un cynisme particulièrement savoureux.

Personnage volubile, truculent et désabusé, Streeter évolue des deux côtés de la barrière. Il sait que les Bannerman règnent par l’intimidation et la corruption, mais il sait également que personne, ou presque, ne souhaite réellement remettre cet ordre en question. La situation géographique de la ville explique en partie cette impunité. Située aux confins du territoire américain, à proximité de la frontière mexicaine, Bannerman bénéficie de l’éloignement du pouvoir fédéral. Ici, Washington paraît appartenir à un autre monde et le gouvernement ferme volontiers les yeux sur ce qui s’y déroule. Dans ce vide institutionnel, Josiah Bannerman s’est arrogé tous les pouvoirs. Son autorité fait office de loi, de tribunal et de gouvernement. Les décisions de justice, les affaires économiques ou les conflits entre habitants semblent relever de sa seule volonté. Son fils Tom profite naturellement de cette situation. Protégé par la puissance paternelle, il peut commettre les pires exactions, dont le meurtre de l’enterrement du début, avec un sentiment d’impunité absolue. À Bannerman, le meurtre lui-même paraît pouvoir s’exercer en toute « légalité », dès lors qu’il bénéficie de l’approbation tacite du patriarche.

À travers le personnage de Streeter, Tourneur évite toutefois la simplification. Le procureur n’est ni un héros ni un lâche. Il est le produit d’un territoire où la loi officielle a renoncé à exercer son autorité. Son ironie constante masque une forme de résignation. Il observe avec lucidité un système profondément corrompu, mais cette lucidité même l’a convaincu de son caractère presque inébranlable. Face à lui, Rick Thorne apparaît comme l’intrus idéaliste qui croit encore que la justice peut s’imposer par la seule force du droit. Buck Streeter est presque le personnage-clé des premières séquences. Les Bannerman incarnent la corruption du pouvoir, Rick Thorne représente la loi, mais Streeter est celui qui comprend parfaitement les deux camps. Il sait que les Bannerman sont des prédateurs, il sait également que les institutions qu’il représente ne sont que des fantômes à cette frontière du territoire. Son cynisme n’est pas seulement un trait comique ; c’est la conséquence d’une expérience prolongée de l’échec de la justice.

Chez un réalisateur moins subtil, Streeter serait soit un ivrogne pittoresque, soit un lâche. Tourneur en fait un témoin. Il regarde le système fonctionner depuis si longtemps qu’il a cessé de croire à la possibilité de le changer. C’est pourquoi l’arrivée de Thorne est si importante dramatiquement : elle introduit dans cet univers un homme qui n’a pas encore accepté les compromis nécessaires à la survie locale. Il y a d’ailleurs quelque chose de très moderne dans cette configuration. Le conflit n’oppose pas simplement le bien au mal, mais trois attitudes face à l’injustice : la prédation des Bannerman, la résignation lucide de Streeter et la détermination de Thorne. Le film gagne ainsi une épaisseur morale qui dépasse largement le cadre du western traditionnel.

John Carradine est absolument remarquable. Son phrasé, sa silhouette dégingandée, son ironie permanente donnent au personnage une présence extraordinaire. Il apporte une forme d’humour désabusé qui allège le récit tout en le rendant plus amer. À travers lui, Tourneur suggère qu’avant de vaincre les Bannerman, Thorne devra surtout combattre quelque chose de plus difficile : l’habitude qu’ont prise les habitants de vivre sous leur domination. C’est sans doute pour cela que l’enterrement du début est si important rétrospectivement. Le mort n’est pas seulement la première victime du récit ; il symbolise une communauté qui a déjà renoncé à protester. Quand Thorne arrive à Bannerman, il ne découvre pas seulement une ville dominée par un homme puissant. Il découvre une ville qui s’est habituée à l’être. C’est cette résignation collective qui donne au film sa véritable tension dramatique et ce ton si particulier.

Il y a chez Tourneur une volonté constante de dédramatiser les situations qui confère au film une tonalité très particulière et en fait une œuvre profondément personnelle. Là où beaucoup de westerns cherchent à exalter leurs moments de bravoure, il choisit au contraire de les dépouiller. Les séquences les plus archétypales — l’arrivée du représentant de la loi dans une ville sous la coupe d’un potentat local, les affrontements, les trahisons ou les règlements de comptes — sont traitées avec une remarquable économie de moyens. Tourneur refuse les effets démonstratifs. Il contourne les conventions du genre plutôt qu’il ne les affronte frontalement. De ce décalage naît une impression d’étrangeté qui rend le film constamment imprévisible.

Cette singularité tient également à son utilisation de l’espace. Peu de cinéastes ont su comme lui filmer la relation entre un personnage et le monde qui l’entoure. Il montre d’abord simplement un homme pénétrant dans un espace : Rick Thorne entrant dans Bannerman, découvrant progressivement ses rues, ses habitants et les rapports de force qui les gouvernent. Mais à mesure que le récit progresse, cet espace cesse d’être maîtrisable. Le héros ne l’occupe plus, il s’y perd. Dans la vaste plaine qui domine la dernière partie du film, les distances semblent absorber les individus et réduire leurs ambitions à presque rien. Cette attention portée à l’espace accompagne l’évolution intérieure du personnage. Au fil de son périple, Thorne accumule les désillusions. Il découvre la corruption, la violence, la lâcheté, mais aussi des formes plus intimes de trahison. Même l’amour se révèle incertain, traversé par le mensonge et les faux-semblants. Comme souvent chez Tourneur, les blessures morales comptent autant que les dangers physiques.

Le regard qu’il porte sur cette terre lointaine aux confins de l’Amérique est d’une grande singularité. On n’y trouve ni exaltation de la conquête de l’Ouest ni lyrisme de la frontière. Les paysages sont immenses, mais ils ne célèbrent rien. Ils écrasent les personnages davantage qu’ils ne les grandissent. Les hommes y apparaissent comme des présences fragiles et passagères, perdues dans un territoire qui les dépasse de toutes parts. C’est peut-être là que réside la véritable beauté du film. Tourneur ne filme pas l’Ouest comme une légende en train de s’écrire, mais comme un monde indifférent aux destinées humaines. Les conflits, les passions et les ambitions qui agitent les personnages semblent voués à disparaître tandis que demeurent les plaines, les montagnes et le silence. De cette vision naît une mélancolie discrète qui accompagne le film jusqu’à son terme et lui donne une profondeur si particulière dans le western classique.

Joel McCrea avait fait valoir une clause de son contrat lui permettant de choisir lui-même le réalisateur. En portant son choix sur Jacques Tourneur, il transforme ce qui n’aurait pu être qu’un honnête scénario de série B en une œuvre singulière. Le Juge Thorne marque leur troisième collaboration après Stars in My Crown (1950) et Wichita (1955), et cette fidélité n’est pas anodine : les deux hommes partagent une même méfiance envers l’héroïsme ostentatoire. McCrea trouve ici l’un de ses rôles les plus nuancés. Son Rick Thorne n’est ni un pistolero légendaire ni un aventurier flamboyant. Il lui prête une autorité calme, une intégrité sans ostentation et une fatigue discrète qui correspondent parfaitement à la vision du cinéaste. Cette qualité, la capacité à incarner la détermination sans la raideur, l’héroïsme sans la grandiloquence, s’était déjà révélée sous la direction de Preston Sturges dans Les Voyages de Sullivan (1941), où il faisait preuve d’une humanité qui débordait largement les exigences du premier rôle hollywoodien classique. Elle trouvera une forme de couronnement dans Coups de feu dans la Sierra (1962), où Peckinpah fera de cette même sobriété le matériau d’une élégie crépusculaire.

Dans un dernier plan splendide de simplicité, un mouvement d’appareil mène de l’extérieur de la ville jusqu’à l’intérieur d’une salle transformée en tribunal. Le juge Thorne ouvre le procès. Tout le film est peut-être là. Jacques Tourneur regarde l’Amérique des petites villes perdues et les hommes qui tentent d’y faire exister la justice. Une tâche modeste, fragile, jamais acquise, mais nécessaire. À l’image de ce western discret et admirable.

Fernand Garcia

Le Juge Thorne fait sa loi bénéficie d’une édition limitée combo Blu-ray + DVD + livre proposée par Sidonis Calysta dans sa collection « Western de légende ». Le film est enfin disponible dans une très belle restauration HD qui permet d’apprécier pleinement le travail de Jacques Tourneur et la photographie en Ansco Color. Les suppléments comprennent deux présentations. La première est assurée par Bertrand Tavernier qui confiait : « Stranger on Horseback a été pour moi l’une des grandes surprises de la rétrospective Tourneur organisée à Beaubourg ». Pour le réalisateur de L’Horloger de Saint-Paul, « Tourneur nous surprend à chaque fois » (28 min). La seconde est proposée par Patrick Brion qui souligne « la volonté de Jacques Tourneur d’échapper, sauf dans la dernière partie, aux poursuites et aux règlements de comptes sanglants (…) pour réaliser une sorte de documentaire sur une petite ville » (7 min). L’éditeur accompagne également cette sortie d’un livret (24 pages) signé Jean-François Giré, qui revient en détail sur la genèse du film, son tournage, l’utilisation du procédé Ansco Color ainsi que son exploitation en salles. Un complément précieux pour redécouvrir un western discret mais essentiel dans la filmographie de Jacques Tourneur.

Le juge Thorne fait sa loi / Tu seras jugé (Stranger on Horseback), un film de Jacques Tourneur avec Joel McCrea, Miroslava, Kevin McCarthy, John McIntire, John Carradine, Nancy Gates, Emile Meyer, Jaclynne Greene, Walter Baldwin, Emmett Lynn… Scénario : Herb Meadow et Don Martin d’après une histoire de Louis L’Amour. Directeur de la photographie : Ray Rennahan. Décors : Albert Hogsett. Montage : William B. Murphy. Musique : Paul Dunlap. Producteur : Robert Goldstein. Production : Leonard Goldstein Productions – United Artists. États-Unis. 1955. 1h06. Ansco Color (Agfa). Format image : 1,85:1. Son : Version originale avec sous-titres français. Tous Publics.