On l’appelle Trinita – E.B. Clucher

« Le jour où je vis le premier Trinita, je me suis mis à douter de ma santé mentale. Je pensais être devenu idiot. J’entendais le public hurler de rire. Je ne comprenais pas pourquoi il rigolait. Ce que je voyais me paraissait nul, mal foutu, vraiment mauvais. Je ne saisissais pas pourquoi un adulte pouvait s’amuser devant une telle connerie. En fait, Trinita était l’aboutissement logique de centaines de westerns insupportables de crétinerie. Mais j’étais très inquiet. On m’avait désigné comme le père du genre ! Je n’avais eu que des enfants tarés. Aucun ne pouvait être légitime. De quoi être écœuré… » Sergio Leone (in Conversation avec Sergio Leone, Noël Simsolo – Ramsey Poche, Éditions Stock, 1987)

Avec On l’appelle Trinita (Lo chiamavan Tinità…), Leone assiste à la métamorphose du western italien qu’il avait largement contribué à inventer. Le genre baroque, opératique, violent et crépusculaire des années 60 se transformait désormais en mécanique burlesque, en farce populaire destinée au rire collectif. Ce phénomène n’avait rien d’inédit dans l’histoire du cinéma. Lorsqu’un genre commence à s’épuiser, il finit souvent par se caricaturer lui-même. Le burlesque apparaît alors comme le symptôme d’un mythe qui ne croit plus entièrement à sa propre légende. Ce fut le cas du fantastique de l’âge d’or d’Universal Pictures, où le sérieux de Frankenstein ou de Dracula céda progressivement la place à une multitude de parodies.

Le western connut une évolution comparable durant les années 30. L’âge héroïque des grands espaces semblait révolu ; le genre se survivait à lui-même à travers des cowboys chantants et des séries B ou Z destinées aux doubles programmes des petites villes américaines. Pourtant, ces genres ne tardèrent pas à renaître. Le western retrouva les faveurs du public en 1939 avec une série de succès majeurs : Le Brigand bien-aimé (Jesse James) de Henry King, La Chevauchée fantastique (Stagecoach) de John Ford ou encore Pacific Express (Union Pacific) de Cecil B. DeMille. Le fantastique attendra la fin des années 50 pour retrouver une nouvelle vigueur, cette fois en Europe, grâce aux productions de la Hammer. Au même moment, le western américain entre à son tour dans une phase de déclin. La télévision diffuse désormais les grands classiques du genre et multiplie les séries consacrées aux cowboys, marshalls et autres chasseurs de primes. Pourtant, hors des États-Unis, l’appétit du public pour les grands espaces demeure intact. C’est dans cette brèche que s’engouffre Leone avec Pour une poignée de dollars (Per un pugno di dollari) en 1964.

Le succès est fulgurant. Leone révolutionne le western en y injectant une violence sèche, un cynisme inédit et une dimension quasi mythologique. Très vite, la production s’emballe. Almería devient la capitale d’un Far West européen fabriqué à la chaîne. De chevauchées en duels, de cercueils en ponchos, près de cinq cents westerns plus tard surgit finalement Trinita. Enzo Barboni promenait son œil de chef-opérateur des ruelles en contreplaqué de la Rome antique aux poussiéreuses villes du Far West reconstituées dans les studios italiens. Au cœur des fastes du péplum, il rencontre Sergio Corbucci sur Romulus et Remus (Romolo e Remo, 1961) et devient rapidement l’un de ses principaux collaborateurs. Ce péplum consacré aux jumeaux fondateurs de Rome lui permet également de croiser Sergio Leone, alors coscénariste du film. Barboni lui conseille de découvrir Yojimbo d’Akira Kurosawa. Entre tradition japonaise et film noir américain, l’errance du samouraï sans maître nourrit immédiatement l’imagination de Leone.

Pendant ce temps, le péplum s’effondre presque aussi brutalement que l’Empire romain qu’il mettait en scène, bientôt supplanté par le western européen. Barboni éclaire alors Massacre au Grand Canyon (Massacro al Grande Canyon, 1964), le premier western réalisé par Corbucci. Ironie macabre, humour noir, violence sèche et cynisme deviennent désormais les nouvelles couleurs du genre. C’est au cœur de cette atmosphère saturée de sang et de vengeance que Barboni écrit une première version de Trinita. Le scénario tranche radicalement avec les standards du western italien : moins violent, plus bavard, largement dominé par le comique. Tous les producteurs auxquels il le propose refusent pourtant le projet.

Barboni range provisoirement son scénario dans un tiroir et poursuit une carrière de chef-opérateur très demandé. Le destin bascule finalement en 1970 lorsque le producteur Manolo Bolognini lui confie la réalisation de Ciakmull, le bâtard de Dodge City (Ciakmull – L’uomo della vendetta) après le renvoi de Ferdinando Baldi à quelques jours du tournage. Barboni adopte alors le pseudonyme d’E.B. Clucher — E.B. pour Enzo Barboni, Clucher étant le nom de sa grand-mère. Barboni n’abandonne pourtant pas son projet et finit par le proposer au producteur Italo Zingarelli. Celui-ci se montre d’abord sceptique, mais envisage justement de produire un nouveau western. Zingarelli souhaite avant tout rentabiliser les décors du village construits pour 5 hommes armés (Un esercito di 5 uomini, 1969), western de Don Taylor qu’il vient tout juste de produire. Le scénario de Barboni lui offre l’occasion idéale de lancer rapidement un nouveau film. L’orientation comique du projet ne l’inquiète guère. Zingarelli sort alors de la production de deux comédies consécutives portées par le célèbre duo Franco Franchi et Ciccio Ingrassia, immensément populaire en Italie.

Barboni avait proposé le rôle de Trinita à Franco Nero sur le tournage de Django (1966). L’acteur qui entame une carrière international, n’est plus disponible. Dans un premier temps le film est vaguement annoncé avec George Eastman et Peter Martell, deux routiers du western. Mais Zingarelli penche pour son grand ami Bud Spencer. Entre les deux hommes, les points communs sont nombreux. Zingarelli ressemble physiquement à Spencer au point d’en être presque le double. Tous deux partagent également une véritable passion pour le sport. Avant le cinéma, Zingarelli avait atteint la finale du championnat d’Italie novice des poids mi-lourds, tandis que Spencer s’était imposé comme l’un des grands nageurs italiens de l’après-guerre avec sept titres nationaux en nage libre. Leur amitié remonte aux débuts de Cinecittà. En 1951, ils travaillent comme simples figurants sur le tournage de Quo Vadis, gigantesque production de la Metro-Goldwyn-Mayer réalisée par Mervyn LeRoy. Par la suite, leurs chemins se séparent. Zingarelli devient producteur de péplums puis de westerns, tandis que Spencer poursuit une carrière de sportif de haut niveau avant de se lancer dans les affaires et de revenir finalement vers le cinéma.

Un problème demeure pourtant : le personnage de Trinita correspond assez mal à la personnalité de Bud Spencer. Trop mince, trop malin, trop insaisissable. Pour résoudre cette difficulté, Barboni imagine alors Bambino, le frère de Trinita : une montagne de muscles colérique et brutale destinée à servir de contrepoint parfait au héros. Spencer suggère alors le nom de Terence Hill, avec lequel il vient de tourner trois westerns à succès sous la direction de Giuseppe Colizzi. Bud Spencer et Terence Hill se connaissent depuis l’enfance pour avoir appartenu à la même équipe de natation. Une solide amitié les unit, nourrie par un humour commun et une même décontraction face au métier d’acteur. Pourtant, leurs carrières respectives les conduisent rarement à se croiser en dehors des plateaux. Hill est entré très tôt dans le cinéma. Enfant acteur révélé par Dino Risi dans Vacanze col gangster (1952) à l’âge de douze ans, il apparaît ensuite dans de nombreuses productions italiennes, jusqu’à décrocher un rôle dans Le Guépard (Il gattopardo, 1963) de Luchino Visconti. Il poursuit ensuite une partie de sa carrière en Allemagne, choix qui n’a rien d’étonnant : sa mère est originaire de Dresden et il parle parfaitement allemand. Il tourne ainsi dans plusieurs westerns inspirés des romans de Karl May avant de revenir en Italie en 1967. Cette année-là, il reprend le rôle popularisé par Franco Nero dans une suite officieuse de Django et adopte pour l’occasion le pseudonyme de Terence Hill.

En 1970, le western européen arrive à bout de souffle. La production ralentit et les salles commencent à se détourner d’un genre surexploité depuis plusieurs années. Pourtant, la sortie d’On l’appelle Trinita va brutalement lui redonner un second souffle. Son triomphe populaire accélère la métamorphose du western italien en parodie pleinement assumée. Le film d’Enzo Barboni n’est cependant pas encore une comédie totale. On y trouve encore plusieurs éléments hérités du western classique : des duels sérieux, des morts à l’écran et une véritable part de violence dramatique qui disparaîtra progressivement dans la suite et dans les nombreuses imitations. Barboni joue la carte d’un cinéma familial, à rebours du pessimisme crépusculaire qui domine alors aussi bien le western italien qu’américain. Là où beaucoup de films ne proposent plus qu’un univers de trahisons, de cupidité et de massacres, Trinita privilégie la décontraction, la malice et le plaisir du spectacle.

L’alchimie entre Terence Hill et Bud Spencer, déjà éprouvée dans les westerns de Giuseppe Colizzi, fonctionne immédiatement. Les deux acteurs ne cherchent pas encore l’accumulation de gags qui caractérisera leurs futurs succès. Leur comique repose surtout sur une complémentarité naturelle : d’un côté la souplesse malicieuse et presque enfantine de Hill, de l’autre la masse imposante et la brutalité bougonne de Spencer. Une opposition qui ne cessera de s’accentuer au fil des années. La mise en scène de Barboni demeure volontairement classique. Contrairement à nombre de réalisateurs italiens de l’époque, il abuse peu des zooms agressifs ou des effets de style tapageurs. On sent chez lui une véritable volonté de conserver au western une certaine lisibilité narrative. Surtout, Barboni retire au genre une grande partie de son sadisme. Les coups et les baffes pleuvent, mais les adversaires sont avant tout assommés ou projetés à travers les décors par le célèbre « poing marteau » de Bud Spencer. La violence devient acrobatique, presque cartoonesque. La gigantesque bagarre finale, mélange de chaos et de burlesque, deviendra bientôt la signature incontournable du duo.

On l’appelle Trinita représente, presque malgré lui, l’aboutissement logique du western italien, de son industrialisation à outrance et son épuisement créatif. Le film n’a pas détruit le genre : celui-ci était déjà engagé dans son déclin. En réalité, Trinita agit davantage comme un révélateur que comme un fossoyeur. À l’heure où le western italien et américain devient lui-même crépusculaire, Barboni choisit quant à lui la voie du rire, de la bagarre et de la parodie populaire. Avec Trinita, le Far West européen abandonne définitivement la poussière des cimetières et la boue des villes fantômes pour celle des assiettes de haricots et des saloons dévastés.

Fernand Garcia

Pour accompagner On l’appelle Trinita, Rimini Éditions propose une très belle restauration du film dans une édition combo enrichie de plusieurs suppléments particulièrement intéressants. Le premier, Aux origines de Trinita, donne la parole à Philippe Lombard, auteur de l’ouvrage Les Aventures de Bud Spencer et Terence Hill. Durant vingt-cinq minutes, il revient sur la genèse du film, la carrière d’Enzo Barboni et la transformation progressive du western italien. Dans Les raisons d’un succès, Stéphane Lacombe, responsable éditorial chez Frenesy, replace la sortie du film dans le contexte très particulier de l’Italie du début des années 70 (27 minutes). Il propose une excellente mise en perspective de la production populaire italienne de l’époque ainsi qu’un parallèle stimulant avec Rio Bravo. L’édition se conclut par une riche galerie de photos et d’affiches regroupant le matériel promotionnel français de la sortie de 1971 puis de la ressortie de 1982, ainsi qu’un large éventail de visuels italiens et internationaux.

On l’appelle Trinita (Lo chiamavano Trinità… / They Call Me Trinity…), un film de E.B. Clucher (Enzo Barboni) avec Terence Hill, Bud Spencer, Steffen Zacharias, Dan Sturkie, Gisela Hahn, Elena Pedemonte, Farley Granger, Ezio Marano… Histoire et scénario : E.B. Clucher (Enzo Barboni). Directeur de la photographie : Aldo Giordani. Décors : Enzo Bulgarelli. Costumes : Luciano Sagoni. Montage : Gianpiero Giunti. Musique : Franco Micalizzi. Producteur exécutif : Roberto Palaggi. Producteur : Italo Zingarelli. Production : West Film. 1970. 1h55. Eastmancolor. CromoScope. Format image : 2,35:1. Son : Version française de 1982 et Version internationale anglaise sous-titrée en français. Dual Mono. DTS-HD (Blu-ray) et Dolby Audio (DVD). Tous Publics.