Section « John Badham» partie 2/3 :
John Badham occupe une place singulière dans l’histoire du cinéma américain contemporain. Contrairement à plusieurs réalisateurs issus du Nouvel Hollywood, son œuvre ne se caractérise pas par une signature stylistique immédiatement identifiable ni par une cohérence thématique explicitement revendiquée. Pourtant, l’analyse approfondie de sa filmographie révèle une remarquable continuité esthétique et idéologique. Réalisateur capable de passer avec aisance d’un genre à l’autre, Badham représente une figure typique du cinéaste professionnel hollywoodien, dont l’identité artistique s’élabore dans le cadre du système industriel plutôt que contre lui. Ses films témoignent d’une double caractéristique : d’une part une attention constante aux transformations sociales et technologiques de l’Amérique contemporaine, d’autre part une volonté de privilégier la lisibilité narrative et l’efficacité dramatique.
Invité du Festival cette année, le réalisateur John Badham sera à l’honneur et présent à la Cinémathèque française pour rencontrer et parler cinéma avec son public. Avec six films du cinéaste à (re)découvrir sur grand écran et une carte blanche donné au réalisateur qui comprend trois films incontournables de l’histoire du cinéma, la Section « Jjohn Badham » propose un hommage au cinéaste hollywoodien John Badham, auteur de quelques-uns des plus grands succès des années 70 et 80.
Parfait représentant d’une transition historique dans l’industrie cinématographique américaine, John Badham est un cinéaste important dont la carrière illustre plusieurs transformations majeures comme le passage de la télévision au cinéma, l’émergence d’une culture urbaine populaire et l’évolution du film populaire dans les années 1970-1980, ou encore l’apparition croissante de l’informatique et des thèmes technologiques dans la culture cinématographique des années 1980. Témoignage précieux de l’évolution du cinéma populaire américain, avec son œuvre, Badham occupe ainsi une place significative dans l’histoire du cinéma populaire américain.
Les Films :
La Fièvre du samedi soir (Saturday Night Fever, 1977) de John Badham, d’après l’article Tribal Rites of the New Saturday Night de Nik Cohn – 118 min – Avec John Travolta, Karen Lynn Gorney, Barry Miller… Tony Manero n’est pas heureux. Ses parents, d’origine italienne, ne jurent que par son frère aîné, Frank, que sa vocation, la prêtrise, met au plus haut de l’affection familiale. Lui se contente de faire le garçon de courses pour la boutique familiale et d’encaisser les reproches des siens. Mais le samedi soir, c’est un autre homme qui revêt un costume de paillettes et éblouit la piste du « 2001 », sa discothèque préférée, de la vigueur de ses pas de danse. Une nouvelle venue, Stéphanie, le convainc de tenter sa chance et de s’inscrire au concours organisé par le « 2001 ».

Un énorme succès populaire, qui lança le disco et John Travolta première manière, et fit vendre quarante millions de disques au Bee Gees. Les rêves de gloire de Tony Manero, Gatsby de la boîte de nuit de son quartier, prennent une nouvelle tournure quand il s’éprend de l’ambitieuse Stephanie, obsédée par l’idée de quitter Brooklyn pour rejoindre Manhattan. John Badham réalise une quête initiatique sur fond de Bee Gees, alternant la comédie et le drame social, grâce à l’incroyable performance de John Travolta.
« Ça m’a causé de sacrés ennuis. C’était un film à très petit budget, entre 2,5 et 3 millions de dollars, alors on tournait dans les rues à toute allure – bam bam bam bam. Les acteurs étaient formidables, tout avançait très vite. Mais dès qu’on est entrés dans la discothèque, on a compris que chaque plan demanderait énormément, on commençait dans l’obscurité et on ne pouvait tout simplement pas inonder l’endroit de lumière. On voulait l’éclairer de façon à ce que ce soit beau, vraiment magnifique − et ça, ça prend du temps. Dieu merci, le producteur, Robert Stigwood, a été assez intelligent pour comprendre que le cœur du film était là, dans cette discothèque. Oui, ça prendrait quelques jours de plus, mais ça en vaudrait la peine. » John Badham.
Deuxième long métrage de Badham, ce film est devenu l’une des œuvres emblématiques de la culture populaire de la fin des années 1970. Le récit suit Tony Manero, jeune italo-américain de Brooklyn passionné de danse disco, incarné par John Travolta. La discothèque apparaît comme un espace d’évasion sociale pour une jeunesse ouvrière en quête d’identité. Au-delà de son statut de phénomène musical (la bande originale des Bee Gees étant devenue l’une des plus vendues de l’histoire), le film constitue un portrait sociologique d’une classe populaire urbaine confrontée à l’ennui, au machisme et à l’absence de perspectives professionnelles. Le récit repose sur une structure initiatique. Tony Manero commence comme un jeune homme narcissique et immature, obsédé par son statut de meilleur danseur du quartier. Progressivement, plusieurs événements tragiques l’amènent à prendre conscience des limites de son environnement social. Le film se termine par un moment de maturité où Tony renonce à une victoire injuste lors du concours de danse et tente de reconstruire sa relation avec sa partenaire. La mise en scène de Badham repose sur un contraste entre deux univers visuels que sont le quotidien gris de Brooklyn et l’univers coloré et lumineux de la discothèque. Ce contraste symbolise l’opposition entre réalité sociale et rêve d’émancipation. La mise en scène parvient parfaitement à combiner naturalisme social et stylisation spectaculaire des séquences de danse. Les scènes de discothèque reposent sur une chorégraphie précise du mouvement de caméra et de l’éclairage, transformant l’espace du dancefloor en théâtre symbolique de l’affirmation identitaire du protagoniste. Séance suivie d’un dialogue avec John Badham.
Dracula (1979) de John Badham, d’après le roman Dracula de Bram Stoker – 112 min – Avec Frank Langella, Laurence Olivier, Donald Pleasence, Kate Nelligan… A bord d’un navire naufragé, le seul survivant est le comte Dracula, venu de Transylvanie avec pour seuls bagages des caisses emplies de sa terre natale. A Carfax Abbey où il réside, il fait la connaissance du directeur de l’asile le Dr Seward et de sa fille Lucy…

Sur la musique envoûtante de John Williams, Badham revisite le mythe de Dracula en troquant l’horreur brute contre une sensualité gothique assumée. À l’image de la mise en scène, élégante, Frank Langella incarne un vampire aristocratique plus séduisant que monstrueux. Une variation romantique et mélancolique sur la légende.
Avec cette adaptation du célèbre roman de Bram Stoker, Badham propose une relecture sensuelle et romantique du mythe vampirique. Le rôle principal est confié à Frank Langella, qui avait déjà incarné Dracula à Broadway. Contrairement aux adaptations gothiques traditionnelles popularisées par la Hammer Film Productions, Badham privilégie une approche esthétique plus élégante et atmosphérique. Le vampire n’y apparaît plus seulement comme un monstre mais comme une figure séduisante et tragique. Le film se distingue par sa photographie sophistiquée et par son approche psychologique du personnage. Cette interprétation annonce certaines relectures modernes du mythe vampirique qui émergeront dans les décennies suivantes. Séance présentée par John Badham.
Etroite surveillance (Stakeout, 1987) de John Badham – 117 min – Avec Richard Dreyfuss, Emilio Estevez, Madeleine Stowe… Après qu’un meurtrier se soit évadé de prison, tous ses contacts à l’extérieur sont placés sous surveillance. Son ex-petite amie, Maria, se retrouve suivie par 4 policiers, dont Chris Leece qui va finir par succomber à ses charmes…

Des inspecteurs sont chargés de surveiller l’ancienne petite amie d’un gangster. Filature rocambolesque, romance maladroite et séquences d’action forment un buddy movie enlevé, impeccable mélange de suspense et d’humour. Avec le duo Dreyfuss/Estevez, irrésistibles en disciples de Starsky et Hutch. Cette comédie policière met en scène deux inspecteurs chargés de surveiller une suspecte dans le cadre d’une planque. Le film mélange efficacement humour et suspense, transformant l’espace de surveillance en théâtre de situations comiques. Le succès commercial du film témoigne de la capacité de Badham à maîtriser les codes du divertissement hollywoodien. Séance présentée par John Badham.
Meurtre en suspens (Nick of Time, 1995) de John Badham – 99 min – Avec Johnny Depp, Courtney Chase, Christopher Walken… Un modeste comptable se trouve pris dans un terrible piège lorsque sa fille est enlevée sous ses yeux afin de l’obliger à assassiner une femme politique influente. Il se rend compte que les services de sécurité font partie du complot et que lui-même doit être éliminé une fois son contrat rempli.

Imaginé en temps réel, Meurtre en suspens joue la carte du compte à rebours pour mieux créer une tension sèche, personnifiée par la performance glaçante de Christopher Walken. Sans digressions, il rend palpables la terreur et l’urgence d’un homme ordinaire, coincé dans un engrenage infernal. Ce thriller se distingue par sa narration en temps réel. Incarné par Johnny Depp, le personnage principal doit assassiner une politicienne pour sauver sa fille kidnappée. Le dispositif narratif crée une tension constante et Badham exploite la contrainte temporelle comme moteur dramatique principal. Séance présentée par John Badham.
WarGames (1983) de John Badham – 114 min – Avec Matthew Broderick, Dabney Coleman, Ally Sheedy… David Lightman, jeune lycéen, est aussi un hacker de génie capable de déjouer des systèmes de sécurité informatique hyper sophistiqués, de déchiffrer les codes secrets les plus complexes et de réussir les jeux vidéo les plus difficiles. Mais lorsqu’il fait intrusion par erreur dans le système informatique du département de la défense, le NORAD, les conséquences de ses actes prennent des proportions beaucoup plus dramatiques… comme le déclenchement de la troisième guerre mondiale !

Un ado hacker déclenche malgré lui une simulation pouvant conduire à une guerre nucléaire. Porté par l’énergie de Matthew Broderick, WarGames croise suspense high-tech et satire de la paranoïa militaire derrière le vernis pop eighties. Une réflexion prémonitoire sur la fragilité des évolutions numériques. WarGames est réalisé au moment où les tensions entre les États-Unis et l’Union soviétique connaissent un regain d’intensité. La menace nucléaire constitue alors une préoccupation majeure de l’opinion publique. Dans ce contexte, WarGames propose une réflexion originale : la guerre nucléaire pourrait être déclenchée non par une décision politique mais par une erreur informatique.
Probablement l’un des films les plus influents de Badham, WarGames explore la relation entre informatique, jeu et stratégie militaire. Le film repose sur un dispositif narratif ingénieux. Le récit suit un adolescent pirate informatique, interprété par Matthew Broderick, qui accède accidentellement à un ordinateur militaire contrôlant l’arsenal nucléaire américain pensant avoir affaire à un simple jeu vidéo. En lançant une simulation de guerre nucléaire, il déclenche involontairement une alerte stratégique. La tension dramatique repose ici sur la difficulté à distinguer simulation et réalité. Le film s’inscrit dans le contexte de la guerre froide et met en scène la possibilité d’un conflit nucléaire déclenché par une erreur informatique. Il introduit au grand public la figure du hacker adolescent, thème qui deviendra récurrent dans la culture numérique. La tension dramatique du film repose sur la confrontation entre logique informatique et rationalité humaine. Le message principal du film apparait dans sa conclusion lorsque l’ordinateur comprend que la seule manière de gagner une guerre nucléaire est de ne pas y participer, affirmant l’absurdité stratégique de la guerre nucléaire qui confère au film une dimension philosophique. Cette idée rejoint la logique stratégique de la dissuasion nucléaire et constitue une critique implicite de la (l’ir)rationalité militaire. Ouverture du festival. Séance présentée par John Badham.
Tonnerre de feu (Blue Thunder, 1983) de John Badham – 108 min – Avec Roy Scheider, Warren Oates, Candy Clark, Daniel Stern, Malcolm McDowell…
Frank Murphy est un pilote d’hélicoptère très doué, on lui confie souvent de périlleuses missions et des machines très difficiles à piloter. Un jour, il est témoin du meurtre d’une femme et décide de mener son enquête. En parallèle, on lui demande de tester un nouvel engin dernier cri prévu pour surveiller les foules pendant les Jeux Olympiques. Au fur et à mesure de ses recherches, il comprend que l’assassinat pourrait être lié à la compétition sportive…

Témoin d’un meurtre, un pilote d’hélicoptère décide de mener lui-même l’enquête. En flic désabusé aux prises avec un engin militarisé ultramoderne, Roy Scheider porte à bout de bras un thriller technologique aux poursuites aériennes spectaculaires. Un divertissement musclé, qui anticipe les dérives sécuritaires de l’Amérique des années 80.
Ce thriller technologique s’inscrit dans le climat de méfiance politique de l’Amérique des années Reagan. Le récit met en scène un hélicoptère expérimental de surveillance urbaine susceptible d’être utilisé pour contrôler la population civile. Le protagoniste, incarné par Roy Scheider, découvre progressivement les implications politiques du projet. Le film combine enquête policière et spectacle aérien. Badham exploite les possibilités visuelles offertes par les séquences de vol, utilisant le montage et les prises de vue aériennes pour créer une sensation de vitesse et de danger. L’œuvre reflète les inquiétudes contemporaines liées à la militarisation technologique.
Steve Le Nedelec

Festival de la Cinémathèque : Sans la connaissance de notre passé, notre futur n’a aucun avenir. C’est pourquoi le passé est un présent pour demain.
Le Festival de la Cinémathèque (ex « Toute la mémoire du monde »), le Festival international du film restauré fête ses 13 ans avec une riche sélection de restaurations prestigieuses accompagnées d’un impressionnant programme de rencontres, de ciné-concerts et de conférences.
Moment privilégié de réflexion, d’échange et de partage qui met l’accent sur les grandes questions techniques et éthiques qui préoccupent cinémathèques, archives et laboratoires techniques mais aussi, bien évidemment (on l’espère encore !), éditeurs, distributeurs, exploitants et cinéphiles, le Festival de la Cinémathèque, né dans le contexte de basculement du cinéma dans l’ère du numérique, propose une fois de plus, cette année encore, une programmation exceptionnelle en donnant à voir aux spectateurs les chefs d’œuvre comme les œuvres moins connues (curiosités, raretés et autres incunables) du patrimoine du cinéma. Avec toujours un élargissement « Hors les murs » dans différentes salles partenaires de la manifestation à Paris et banlieue parisienne, puis, dans la continuité du festival francilien, en partenariat avec l’ADRC (Agence nationale pour le développement du cinéma en régions), plusieurs films qui tourneront après le festival dans des cinémas en régions, pour sa treizième édition, le Festival International du film restauré, renommé depuis l’année dernière « Festival de la Cinémathèque », s’affirme comme étant l’immanquable rendez-vous dédié à la célébration et à la découverte du patrimoine cinématographique mondial.
Créé par La Cinémathèque française en partenariat avec le Fonds Culturel Franco-Américain et Kodak, et avec le soutien de ses partenaires institutionnels et les ayants droit essentiels aux questions de patrimoine, ce festival est incontournable pour les cinéphiles passionnés, les amoureux du patrimoine cinématographique, les archivistes, les historiens, les chercheurs et autres curieux. Riche et foisonnante, la programmation du festival nous propose un panorama très éclectique des plus belles restaurations réalisées à travers le monde et salue ainsi non seulement le travail quotidien des équipes des différentes institutions, mais nous fait également prendre toute la mesure de la richesse incommensurable de cet Art qui n’a de cesse de témoigner tout en se réinventant tout le temps.
Cinq jours durant, dans 12 cinémas (La Cinémathèque française, La Filmothèque du Quartier Latin, Le Christine Cinéma Club, Ecoles Cinéma Club, La Fondation Jérôme Seydoux – Pathé, Le Reflet Médicis, Le Grand Action, L’Archipel, L’Alcazar, Le Vincennes, Le Centre Wallonie-Bruxelles et la plateforme VOD HENRI) le Festival de la Cinémathèque propose cette année encore, près d’une centaine de séances de films rares et/ou restaurés présentés par de nombreux invités et répartis en différentes sections pour célébrer le cinéma de patrimoine et fêter en beauté son treizième anniversaire.
Afin de ne rien manquer de cet évènement, rendez-vous à La Cinémathèque française et dans les salles partenaires du festival du 11 au 15 mars.