Section« John Badham » partie 1/3 :
John Badham occupe une place singulière dans l’histoire du cinéma américain contemporain. Contrairement à plusieurs réalisateurs issus du Nouvel Hollywood, son œuvre ne se caractérise pas par une signature stylistique immédiatement identifiable ni par une cohérence thématique explicitement revendiquée. Pourtant, l’analyse approfondie de sa filmographie révèle une remarquable continuité esthétique et idéologique. Réalisateur capable de passer avec aisance d’un genre à l’autre, Badham représente une figure typique du cinéaste professionnel hollywoodien, dont l’identité artistique s’élabore dans le cadre du système industriel plutôt que contre lui. Ses films témoignent d’une double caractéristique : d’une part une attention constante aux transformations sociales et technologiques de l’Amérique contemporaine, d’autre part une volonté de privilégier la lisibilité narrative et l’efficacité dramatique.
Invité du Festival cette année, le réalisateur John Badham sera à l’honneur et présent à la Cinémathèque française pour rencontrer et parler cinéma avec son public. Avec six films du cinéaste à (re)découvrir sur grand écran et une carte blanche donné au réalisateur qui comprend trois films incontournables de l’histoire du cinéma, la Section « John Badham » propose un hommage au cinéaste hollywoodien John Badham, auteur de quelques-uns des plus grands succès des années 70 et 80.
Né le 25 août 1939 à Luton en Grande-Bretagne, mais élevé en Alabama aux États-Unis, le cinéaste anglo-américain John Badham appartient à cette génération de réalisateurs hollywoodiens formés dans un environnement médiatique profondément transformé par la télévision. Comme beaucoup de réalisateurs américains des années 1960-1970, il débute sa carrière dans la production télévisuelle, qui était alors un laboratoire essentiel pour les futurs cinéastes hollywoodiens, réalisant plusieurs téléfilms et épisodes de séries avant d’accéder au cinéma dans les années 1970. Cette formation télévisuelle influence profondément son style. La télévision impose en effet des contraintes spécifiques : rapidité de tournage, importance du dialogue, efficacité narrative et priorité donnée à la direction d’acteurs. Ces caractéristiques se retrouveront dans ses films de cinéma. Ce sont ses œuvres télévisuelles qui l’installent comme réalisateur fiable, capable de traiter des récits policiers, sociaux ou psychologiques avec efficacité. Après avoir fait ses preuves sur le petit écran, technicien solide, doté d’un sens aigu du rythme narratif et d’une grande adaptabilité, il va s’illustrer dans des registres très divers, du drame social à la science-fiction ou encore du thriller politique à la comédie d’action, tout en menant parallèlement une carrière importante dans la production télévisuelle et la réalisation d’épisodes de séries (Les Rues de San Francisco, Kung Fu…). Sa filmographie témoigne d’un parcours emblématique de l’industrie audiovisuelle américaine de la fin du XXᵉ siècle.

Son passage au cinéma intervient en 1976, période marquée par la crise du système classique hollywoodien et par l’émergence d’une génération de réalisateurs souvent associés au mouvement du Nouvel Hollywood, avec Bingo (The Bingo Long Traveling All-Stars & Motor Kings), une comédie dramatique consacrée au baseball afro-américain des années 1930. C’est l’année suivante que John Badham connaîtra un succès mondial avec La Fièvre du samedi soir (Saturday Night Fever, 1977). Le film, porté par John Travolta, devient un phénomène culturel international et l’un des emblèmes de la culture disco. Ce triomphe propulse Badham parmi les réalisateurs importants du Nouvel Hollywood qui confirmera rapidement sa capacité à passer d’un genre à l’autre avec une série de films marquants comme Dracula (1979), une relecture élégante du mythe vampirique avec Frank Langella, Laurence Olivier et Donald Pleasence, ou C’est ma vie, après tout ! (Whose Life Is It Anyway?, 1981), un drame moral sur l’euthanasie avec Richard Dreyfuss et John Cassavetes. En 1983, John Badham signe deux films emblématiques : Tonnerre de feu (Blue Thunder) thriller technologique et politique centré sur la surveillance urbaine avec Roy Scheider et Warren Oates, et WarGames, l’un des premiers longs métrages hollywoodiens à aborder la culture du piratage informatique et la menace nucléaire à l’ère de l’informatique domestique qui révèlera le jeune Matthew Broderick. WarGames marquera durablement l’imaginaire collectif des années 1980 et deviendra l’une des œuvres les plus célèbres du réalisateur.

Du milieu des années 1980 et au début des années 1990, le cinéaste s’impose comme un spécialiste du cinéma de divertissement hollywoodien, alternant films d’action, drames, comédies et thrillers : Le Prix de l’exploit (American Flyers, 1985), un drame sportif sur le cyclisme avec Kevin Costner ; Short Circuit (1986), une comédie de science-fiction autour d’un robot doté de conscience avec Ally Sheedy et Steve Guttenberg ; Etroite surveillance (Stakeout, 1987), une comédie policière avec Richard Dreyfuss, Emilio Estevez et Madeleine Stowe ; Comme un oiseaux sur la branche (Bird on a Wire, 1990), une comédie d’action avec Mel Gibson et Goldie Hawn ; La Manière forte (The Hard Way, 1991), une satire du cinéma d’action avec Michael J. Fox et James Woods. En 1993, Badham réalise deux films, Nom de code : Nina (Point of No Return), le remake américain de Nikita de Luc Besson, avec Bridget Fonda et Gabriel Byrne, et Indiscrétion assuré (Another Stakeout), la suite du succès d’Etroite surveillance en 1987, toujours avec Richard Dreyfuss et Emilio Estevez. Ces films illustrent la capacité du réalisateur à conjuguer efficacité narrative et humour, tout en répondant aux exigences du cinéma commercial hollywoodien de l’époque.
Dans la seconde moitié des années 1990, Badham poursuit sa carrière cinématographique avec plusieurs thrillers – Drop Zone (1994), film d’action aérien avec Wesley Snipes et Gary Busey, Meurtre en suspens (Nick of Time, 1995), un thriller en temps réel avec Johnny Depp et Christopher Walken, Incognito (1997), un polar autour d’un faussaire avec Jason Patric et Irène Jacob – et effectue une transition vers la télévision en réalisant plusieurs téléfilms importants comme Floating Away (1998) avec Rosanna Arquette ou encoreThe Jack Bull (1999), un western produit par HBO et interprété par John Cusack et John Goodman.
À partir des années 2000, John Badham s’oriente majoritairement vers la télévision, réalisant de nombreux téléfilms (The Last Debate, 2000, avec James Garner et Peter Gallagher, Obsessed, 2002, My Brother’s Keeper, 2002, Footsteps, 2003 ou encore Evel Knievel, 2004) et épisodes de séries populaires américaines, parmi lesquelles, The Shield, Heroes, Criminal Minds, Nikita, Arrow, Supernatural, Constantine, 12 Monkeys, Rush Hour ou Siren. Cette activité témoigne de sa longévité professionnelle et de sa capacité à s’adapter aux transformations de l’industrie audiovisuelle américaine.

Parmi les thématiques qu’il développe tout au long de son œuvre, plusieurs de ses films (Tonnerre de feu, WarGames, Short Circuit) explorent les rapports entre société et technologie et interrogent la relation entre innovation technologique et responsabilité humaine, thème central de l’imaginaire et de la culture contemporaine des années 1980. Un autre motif récurrent de son œuvre est celui de l’individu confronté à des structures de pouvoir, l’individu face aux institutions : l’armée dans WarGames, l’État dans Meurtre en suspens, la police dans Etroite surveillance, ou encore le système médical dans C’est ma vie, après tout !. Notons également, que contrairement à de nombreux films d’action hollywoodiens des années 1980, les protagonistes de Badham ne sont pas des héros surhumains mais appartiennent plutôt à la catégorie du citoyen ordinaire confronté à une situation exceptionnelle. Badham privilégie les figures du héros ordinaire, une approche narrative qui permet au spectateur de s’identifier plus facilement aux personnages et qui participe également à renforcer la tension dramatique.
Sur le plan formel, le style de Badham se caractérise par une grande clarté visuelle, une esthétique de la lisibilité. Contrairement à certains réalisateurs contemporains qui privilégient la fragmentation narrative ou l’expérimentation stylistique, Badham adopte une approche fondée sur un découpage classique, un montage fluide et une narration linéaire. Une esthétique qui correspond aux exigences des studios hollywoodiens. Située à la croisée de plusieurs traditions du cinéma américain, le cinéma de studio classique, le réalisme social du Nouvel Hollywood et le spectacle technologique des années 1980, l’œuvre de John Badham se caractérise par une extraordinaire diversité de genres et par une approche essentiellement pragmatique de la mise en scène. Plutôt qu’un auteur au sens strict, le cinéaste adopte une position intermédiaire entre innovation et continuité industrielle et apparaît comme un « artisan de studio », un artisan hollywoodien polyvalent particulièrement doué, capable d’aborder avec efficacité des registres aussi variés que le drame, le film musical, l’horreur, la science-fiction, l’action, la comédie policière ou le thriller politique. Cette diversité ne doit cependant pas masquer la cohérence stylistique du cinéaste, marquée par une clarté narrative, une efficacité dramaturgique et une attention particulière portée au rythme et à la direction d’acteurs. Si certains de ses films, notamment Saturday Night Fever et WarGames, témoignent d’une capacité à capter l’esprit et les préoccupations culturelles d’une époque, et ont acquis une véritable dimension culturelle et historique, l’ensemble de sa filmographie illustre surtout la capacité d’un réalisateur hollywoodien à naviguer entre cinéma et télévision pendant plus d’un demi-siècle de carrière.
Parfait représentant d’une transition historique dans l’industrie cinématographique américaine, John Badham est un cinéaste important dont la carrière illustre plusieurs transformations majeures comme le passage de la télévision au cinéma, l’émergence d’une culture urbaine populaire et l’évolution du film populaire dans les années 1970-1980, ou encore l’apparition croissante de l’informatique et des thèmes technologiques dans la culture cinématographique des années 1980. Témoignage précieux de l’évolution du cinéma populaire américain, avec son œuvre, Badham occupe ainsi une place significative dans l’histoire du cinéma populaire américain.
Steve Le Nedelec

Festival de la Cinémathèque : Sans la connaissance de notre passé, notre futur n’a aucun avenir. C’est pourquoi le passé est un présent pour demain.
Le Festival de la Cinémathèque (ex « Toute la mémoire du monde »), le Festival international du film restauré fête ses 13 ans avec une riche sélection de restaurations prestigieuses accompagnées d’un impressionnant programme de rencontres, de ciné-concerts et de conférences.
Moment privilégié de réflexion, d’échange et de partage qui met l’accent sur les grandes questions techniques et éthiques qui préoccupent cinémathèques, archives et laboratoires techniques mais aussi, bien évidemment (on l’espère encore !), éditeurs, distributeurs, exploitants et cinéphiles, le Festival de la Cinémathèque, né dans le contexte de basculement du cinéma dans l’ère du numérique, propose une fois de plus, cette année encore, une programmation exceptionnelle en donnant à voir aux spectateurs les chefs d’œuvre comme les œuvres moins connues (curiosités, raretés et autres incunables) du patrimoine du cinéma. Avec toujours un élargissement « Hors les murs » dans différentes salles partenaires de la manifestation à Paris et banlieue parisienne, puis, dans la continuité du festival francilien, en partenariat avec l’ADRC (Agence nationale pour le développement du cinéma en régions), plusieurs films qui tourneront après le festival dans des cinémas en régions, pour sa treizième édition, le Festival International du film restauré, renommé depuis l’année dernière « Festival de la Cinémathèque », s’affirme comme étant l’immanquable rendez-vous dédié à la célébration et à la découverte du patrimoine cinématographique mondial.
Créé par La Cinémathèque française en partenariat avec le Fonds Culturel Franco-Américain et Kodak, et avec le soutien de ses partenaires institutionnels et les ayants droit essentiels aux questions de patrimoine, ce festival est incontournable pour les cinéphiles passionnés, les amoureux du patrimoine cinématographique, les archivistes, les historiens, les chercheurs et autres curieux. Riche et foisonnante, la programmation du festival nous propose un panorama très éclectique des plus belles restaurations réalisées à travers le monde et salue ainsi non seulement le travail quotidien des équipes des différentes institutions, mais nous fait également prendre toute la mesure de la richesse incommensurable de cet Art qui n’a de cesse de témoigner tout en se réinventant tout le temps.
Cinq jours durant, dans 12 cinémas (La Cinémathèque française, La Filmothèque du Quartier Latin, Le Christine Cinéma Club, Ecoles Cinéma Club, La Fondation Jérôme Seydoux – Pathé, Le Reflet Médicis, Le Grand Action, L’Archipel, L’Alcazar, Le Vincennes, Le Centre Wallonie-Bruxelles et la plateforme VOD HENRI) le Festival de la Cinémathèque propose cette année encore, près d’une centaine de séances de films rares et/ou restaurés présentés par de nombreux invités et répartis en différentes sections pour célébrer le cinéma de patrimoine et fêter en beauté son treizième anniversaire.
Afin de ne rien manquer de cet évènement, rendez-vous à La Cinémathèque française et dans les salles partenaires du festival du 11 au 15 mars.