La Section « Pierre Zucca» propose un hommage en quatre films à l’œuvre méconnue d’un photographe de plateau devenu cinéaste.
« Je suis né avec la photo que j’ai apprise, que j’ai développée dès l’âge de 6 ans. Je me rappelle ces heures volées à l’école, que je passais dans la chambre noire. Je trouvais magique l’apparition des images. » Pierre Zucca.
Pierre Zucca : du regard photographique à la mise en scène
Pierre Zucca (1943–1995) est un cinéaste dont la carrière se distingue par un parcours où la photographie, art de l’instant figé, précède et influence profondément la mise en scène. Photographe de plateau avant de devenir réalisateur, il a su intégrer l’attention méticuleuse à la lumière et à la composition des plans dans son approche de la narration cinématographique.
Zucca commence sa carrière dans les années 1960 en tant que photographe de plateau pour des réalisateurs tels que Georges Franju, Jacques Rivette, Claude Chabrol, Romain Gary ou encore François Truffaut. Ce travail, bien plus qu’une simple captation de l’instant, est un exercice de mise en valeur de l’acteur et de l’espace, de composition soigneuse de l’image, et il forge chez lui une approche artistique rigoureuse qui ne se limitera pas à son rôle de photographe.
Le passage à la réalisation s’effectue au milieu des années 1970, avec Vincent mit l’âne dans un pré (et s’en vint dans l’autre) (1976), une comédie absurde et poétique, hommage « à tous les menteurs ». Porté par une distribution exceptionnelle, comprenant Michel Bouquet, Fabrice Luchini et Bernadette Lafont, le film mêle une satire sociale d’une grande finesse à des éléments d’humour absurde. Il illustre déjà la maîtrise de Zucca pour dépeindre des personnages à la fois décalés et attachants, pris dans un quotidien où la normalité se fissure. Ce film pose les bases de son œuvre : un regard ironique sur les conventions sociales et une tendresse particulière pour les marginaux.
En 1978, Zucca signe Roberte, une adaptation libre et décalée du roman de Pierre Klossowski. Ce film se distingue par sa réflexion sur les rapports de domination, l’ambiguïté des jeux de pouvoir et l’exploration de la sexualité sous des angles souvent subversifs. Avec Denise Morin-Sinclaire dans le rôle-titre, et Pierre Klossowski lui-même au casting, Roberte incarne cette exploration visuelle du désir et de la transgression qui devient une constante dans l’œuvre de Zucca.
Puis vient Rouge-gorge (1985), une œuvre qui marque un tournant dans sa carrière, avec des rôles principaux interprétés par Philippe Léotard, Laetitia Léotard, Jérôme Zucca, et Victoria Abril. Dans ce film, Zucca explore les zones floues de l’intime, entre fiction et réalité, en utilisant la couleur et la lumière comme éléments narratifs essentiels. L’histoire, portée par des personnages complexes pris dans des relations ambiguës, illustre sa capacité à mêler la psychologie à un univers visuel dense et intime.
En 1988, il réalise Alouette, je te plumerai, une comédie dramatique où il dirige une nouvelle fois Fabrice Luchini, cette fois aux côtés de Claude Chabrol et Valérie Allain. Le film, à la fois mordant et ludique, questionne les relations de pouvoir, la manipulation et la séduction, le tout dans un cadre visuel soigné qui rappelle la précision de ses premières expériences en tant que photographe de plateau.
Tout au long de sa carrière, Pierre Zucca n’a cessé de conjuguer son expérience de photographe avec son métier de cinéaste, apportant à ses films un sens esthétique et narratif profond. Le regard qu’il pose sur ses personnages est empreint de délicatesse et de complicité, cherchant, à l’écart des stéréotypes, à saisir l’individu dans toute sa complexité.
Disparu prématurément en 1995, Pierre Zucca laisse derrière lui un corpus cinématographique marqué par sa capacité à faire dialoguer l’humour et la critique sociale, l’intime et le collectif. Son travail, à la fois raffiné et audacieux, témoigne d’un regard unique sur la société, les relations humaines et l’image, dans toute sa richesse et sa nuance.
Alouette, je te plumerai (1988) de Pierre Zucca – 98 min – Avec Claude Chabrol, Valérie Allain, Fabrice Luchini…

Un vieillard atteint d’une maladie de cœur réussit à convaincre une jeune aide-soignante, Françoise, de le recueillir chez elle et son mari afin qu’il termine sa vie dans une famille retrouvée. En échange, il promet au couple non seulement de mourir vite mais surtout d’en faire les héritiers de son immense fortune. Françoise découvre vite que son vieillard est un imposteur, mais il a l’immense qualité d’apprécier particulièrement la vie…
Derrière son titre de comptine, Alouette, je te plumerai, comédie grinçante centrée sur le mensonge et la manipulation, fait suite à Vincent mit l’âne dans un pré… Guidé par son goût du « faux pour obtenir du vrai », Zucca remplace Michel Bouquet par Claude Chabrol. Le cinéaste incarne Pierre Vergne, vieil escroc mythomane, prétendument convalescent, qui persuade une aide-soignante de l’accueillir chez elle et son mari, pour vivre ses derniers jours. Sous ses allures de fable légère, le film propose une comédie du mensonge, où l’illusion devient un moyen paradoxal de révéler les désirs et les failles des autres. Avec son ton à la fois malicieux et désabusé, Pierre Zucca explore les rapports entre intérêt, attachement et vérité. Restauration par Pathé. Ressortie en salles par La Traverse le 18 mars 2026. Séance présentée par Sylvie Zucca
Roberte (1978) de Pierre Zucca, d’après Pierre Klossowski – 106 min – Avec Denise Morin-Sinclaire, Pierre Klossowski, Martin Loeb…

Roberte, 40 ans, résistante pendant la guerre, calviniste laïcisante et anticléricale, députée à la chambre et inspectrice à la commission de censure, a épousé Octave, vieil esthète catholique, professeur de droit canon, qu’elle sauve de la destitution pour collaboration pendant la guerre. Celui-ci soumet son épouse à une coutume perverse : les lois de l’Hospitalité ou prostitution de l’épouse par l’époux. Pour se libérer du terrifiant souvenir d’un viol dans sa jeunesse, Roberte accepte de jouer le rôle d’une femme née de l’imagination perverse d’Octave, une femme qui apparait dans les tableaux Second Empire de Tonnerre, un prétendu élève de Courbet. Or, lors d’un tableau vivant, Roberte accepte d’être l’incarnation de ce personnage qui hante Octave et ce dernier, trop ému par le spectacle, en meurt…
Ancienne résistante et membre de la commission de censure, Roberte se met en scène dans des tableaux vivants, poussée par l’imagination et la perversité de son mari. D’après La Révocation de l’Édit de Nantes de Pierre Klossowski, une exploration du simulacre où se mêlent les thèmes chers au romancier et philosophe – érotisme, transgression et paradoxes moraux –, tandis que l’interprétation de l’écrivain lui-même, aux côtés de sa propre femme, brouille les frontières entre auteur, œuvre et adaptation. Le film met en scène les jeux de pouvoir, de désir et de mise en scène qui se nouent autour du personnage de Roberte, femme à la fois objet de fascination et figure centrale d’un dispositif intellectuel et érotique orchestré par son mari. Entre fantasme, rituel et spéculation philosophique, l’œuvre explore les frontières entre morale, liberté et transgression. Avec une esthétique stylisée et un ton volontairement distancié, Pierre Zucca propose un cinéma singulier, où la parole et le regard occupent une place essentielle. Roberte s’inscrit ainsi dans une réflexion troublante sur le désir, la représentation et le pouvoir des images.
Restauration par La Traverse et Cosmodigital, avec le soutien du CNC. Ressortie en salles par La Traverse le 18 mars 2026. Séance présentée par Sylvie Zucca.
Rouge-gorge (1985) de Pierre Zucca – 105 min – Avec Philippe Léotard, Laetitia Léotard, Jérôme Zucca, Victoria Abril, Fabrice Lucchini, Benoît Régent…

Seule à Paris pendant l’absence de son père, Reine tente de percer le secret d’un mystérieux trafic dont les intermédiaires sont les coursiers d’une agence de voyages. Elle ramène chez elle un motard blessé et fait la connaissance de la maîtresse de son père.
Coécrit par Suzanne Schiffman, Rouge-gorge commence comme un polar : une altercation à l’aéroport, une mystérieuse cassette vidéo, une secrétaire énigmatique. À travers l’enquête de Reine Ducasse pour découvrir qui est réellement son père, Zucca décline ses obsessions pour la dissimulation et les apparences trompeuses, dans un univers teinté d’ambiguïté érotique. Restauration par la Cinémathèque française en collaboration avec l’Institut audiovisuel de Monaco. Ressortie en salles par La Traverse le 18 mars 2026. Séance présentée par Sylvie Zucca et Pierre Eugène.
Vincent mit l’âne dans un pré (et s’en vint dans l’autre) (1976) de Pierre Zucca – 106 min – Avec Michel Bouquet, Bernadette Lafont, Fabrice Luchini…
Vincent vit avec son père, un sculpteur qui a presque perdu la vue. La situation est de plus en plus pesante pour le jeune homme. Sa petite amie le pousse à quitter le domicile paternel en lui trouvant une chambre à Paris. Vincent accepte. Il s’aperçoit que son père entretient une liaison secrète avec une commissaire-priseur, et commence à avoir des doutes sur sa maladie oculaire. Vincent devient de plus en plus jaloux de Bénédicte, qui multiplie les rendez-vous professionnels avec un éditeur.
Dans l’incapacité de quitter le domicile paternel, Vincent décide de séduire Jeanne (la maîtresse de son père) pour tenter de s’émanciper et de détruire l’image de cet homme manipulateur, prétendument aveugle. Comme une devinette enfantine, le film de Zucca devient un jeu de dupes, où vrai et faux s’inversent constamment. Sous son titre emprunté à une comptine, le film cultive un ton léger et malicieux tout en laissant affleurer une critique subtile des conventions sociales. Cette œuvre marque l’une des premières affirmations du style de Pierre Zucca : un goût pour le jeu, l’ambiguïté et le « faux » comme moyen d’atteindre une forme de vérité humaine. Un premier long métrage aussi singulier que décalé qui mêle fantaisie, satire sociale et observation ironique des rapports humains.
Restauration en 2022 au laboratoire Hiventy par la Cinémathèque française, avec le soutien du CNC, à partir du négatif original, de l’interpositif et de la bande son magnétique. Ressortie en salles par La Traverse le 18 mars 2026. Séance présentée par Fabrice Luchini et Sylvie Zucca.
Festival de la Cinémathèque : Sans la connaissance de notre passé, notre futur n’a aucun avenir. C’est pourquoi le passé est un présent pour demain.
Le Festival de la Cinémathèque (ex « Toute la mémoire du monde »), le Festival international du film restauré fête ses 13 ans avec une riche sélection de restaurations prestigieuses accompagnées d’un impressionnant programme de rencontres, de ciné-concerts et de conférences.
Moment privilégié de réflexion, d’échange et de partage qui met l’accent sur les grandes questions techniques et éthiques qui préoccupent cinémathèques, archives et laboratoires techniques mais aussi, bien évidemment (on l’espère encore !), éditeurs, distributeurs, exploitants et cinéphiles, le Festival de la Cinémathèque, né dans le contexte de basculement du cinéma dans l’ère du numérique, propose une fois de plus, cette année encore, une programmation exceptionnelle en donnant à voir aux spectateurs les chefs d’œuvre comme les œuvres moins connues (curiosités, raretés et autres incunables) du patrimoine du cinéma. Avec toujours un élargissement « Hors les murs » dans différentes salles partenaires de la manifestation à Paris et banlieue parisienne, puis, dans la continuité du festival francilien, en partenariat avec l’ADRC (Agence nationale pour le développement du cinéma en régions), plusieurs films qui tourneront après le festival dans des cinémas en régions, pour sa treizième édition, le Festival International du film restauré, renommé depuis l’année dernière « Festival de la Cinémathèque », s’affirme comme étant l’immanquable rendez-vous dédié à la célébration et à la découverte du patrimoine cinématographique mondial.
Créé par La Cinémathèque française en partenariat avec le Fonds Culturel Franco-Américain et Kodak, et avec le soutien de ses partenaires institutionnels et les ayants droit essentiels aux questions de patrimoine, ce festival est incontournable pour les cinéphiles passionnés, les amoureux du patrimoine cinématographique, les archivistes, les historiens, les chercheurs et autres curieux. Riche et foisonnante, la programmation du festival nous propose un panorama très éclectique des plus belles restaurations réalisées à travers le monde et salue ainsi non seulement le travail quotidien des équipes des différentes institutions, mais nous fait également prendre toute la mesure de la richesse incommensurable de cet Art qui n’a de cesse de témoigner tout en se réinventant tout le temps.
Cinq jours durant, dans 12 cinémas (La Cinémathèque française, La Filmothèque du Quartier Latin, Le Christine Cinéma Club, Ecoles Cinéma Club, La Fondation Jérôme Seydoux – Pathé, Le Reflet Médicis, Le Grand Action, L’Archipel, L’Alcazar, Le Vincennes, Le Centre Wallonie-Bruxelles et la plateforme VOD HENRI) le Festival de la Cinémathèque propose cette année encore, près d’une centaine de séances de films rares et/ou restaurés présentés par de nombreux invités et répartis en différentes sections pour célébrer le cinéma de patrimoine et fêter en beauté son treizième anniversaire.
Afin de ne rien manquer de cet évènement, rendez-vous à La Cinémathèque française et dans les salles partenaires du festival du 11 au 15 mars.
Steve Le Nedelec