Le Dernier monde cannibale – Ruggero Deodato

Un biplan survole la jungle au dessus de l’île de Midanao. A son bord, le pilote Charlie (Sheik Razak Shikur), transporte trois passagers : Robert Harper (Massimo Foschi), Rolf (Ivan Rassimov) et Swan (Judy Rosly). Leur destination : une base avancée qui, après plusieurs mois de prospection, aurait identifié un gisement de pétrole. Très vite, un premier signe d’anomalie apparaît : le pilote ne parvient pas à établir le moindre contact radio avec le camp. L’atterrissage se fait dans une clairière, difficilement, comme arraché à la végétation. Mais à peine sortis de l’appareil, une impression de vide s’impose. Robert et Rolf s’éloignent et découvrent, abandonné dans les herbes, le radio-émetteur. Plus loin, les tentes du campement sont désertes. Aucune trace de vie. Seulement quelques signes. Une arme rudimentaire, au tranchant maculé de sang. Peu à peu, une hypothèse s’impose : le camp aurait été attaqué. Par une tribu indigène…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le cinéma de Ruggero Deodato ne relève en rien d’un geste romantique. La tendresse n’y a pas sa place. Il faut, à bien des égards, avoir le cœur solidement accroché pour s’aventurer dans la jungle de Le Dernier monde cannibale. Après une série de péripéties qui le séparent définitivement de ses compagnons — morts ou disparu — Robert se retrouve seul, livré à un environnement qui le dépasse. Capturé par une tribu anthropophage, les Tajados, il devient bientôt un objet de fascination. L’arrivée en avion, perçue comme un prodige, le dote aux yeux des indigènes d’un pouvoir quasi surnaturel : celui de voler. Cette croyance lui sauve provisoirement la vie.

Dès lors, le film bascule dans une logique d’enfermement. Prisonnier, Robert est contraint d’assister aux rites de la tribu, plongé dans un univers où la violence est à la fois quotidienne et ritualisée. Son altérité fascine, notamment une jeune femme (Me Me Lai), qui le désigne comme partenaire. La scène qui les unit, elle le masturbe, constitue l’un des rares moments où affleure quelque chose qui pourrait ressembler à un trouble humain — mais un trouble immédiatement parasité par le malaise. Le geste de la jeune indigène ne relève ni du désir partagé ni d’une quelconque douceur : il prolonge au contraire la logique de soumission et de domination et d’incompréhension qui traverse tout le film. Car chez Deodato, le monde est fondamentalement hostile. La nature n’est pas un refuge mais un espace de dissolution, où l’homme dit « civilisé » perd toute prééminence. En ce sens, Le Dernier monde Cannibale pourrait évoquer Délivrance (Deliverance, 1972), dans sa manière de confronter l’individu à une sauvagerie qui le dépasse. Mais là où John Boorman conserve une dimension morale et symbolique, Deodato s’enfonce dans une radicalité bien plus trouble, avec des images brutales et chocs héritée du courant mondo, dont il épouse les excès et les profondes ambiguïtés.

Le Dernier monde cannibale s’inscrit dans un moment très particulier du cinéma d’exploitation italien : il contribue à lancer, et surtout à populariser, la brève vague des films de cannibales, caractérisés par une violence extrême et un goût très prononcé pour le gore. Le film de Deodato n’en constitue pourtant pas le point de départ. Pour en saisir l’origine, il faut remonter à Au pays de l’exorcisme (Il paese del sesso selvaggio) de Umberto Lenzi réalisé quelques années auparavant en 1972. Ce film pose déjà les bases de ce sous-genre du cinéma d’exploitation, mêlant aventure exotique, horreur et érotisme. La structure narrative de son film de Lenzi reprend largement celle de Un homme nommé cheval (A Man Called Horse, 1970) de Elliot Silverstein : un Lord anglais (interprété par Richard Harris), capturé par une tribu sioux, réduit à l’état d’esclave, puis progressivement intégré après avoir traversé une série d’épreuves rituelles, souvent marquées par une violence éprouvante. Le titre international du film de Lenzi, Man from Deep River, souligne d’ailleurs explicitement cette filiation avec le modèle américain, bien davantage que son titre original italien, Le pays du sexe sauvage, qui insiste, lui, sur la dimension sensationnaliste et racoleuse propre au cinéma d’exploitation. Au pays de l’exorcisme est un succès et Le dernier monde cannibale est à l’origine conçu comme sa suite. Mais devant les exigences financières de Umberto Lenzi, les producteurs renoncent. Ruggero Deodato hérite du projet, retravaille le scénario, y apportant une forte dose de réalisme documentaire. On retrouve dans son film, les deux acteurs principaux d’Au pays de l’exorcisme, Ivan Rassimov et Me Me Lai.

Avec Le Dernier Monde cannibale, Ruggero Deodato dépouille le cinéma d’aventure exotique de ses derniers oripeaux sentimentalistes. Il ne reste plus rien du romanesque ou du pittoresque : seulement une expérience de confrontation brute. Le cinéaste cherche avant tout un effet de sidération. La violence des images, frontale, presque insistante, vise à éprouver physiquement le spectateur, tout en maintenant un mécanisme d’identification-projection avec le personnage de Robert. Pris au piège du même environnement, celui-ci devient le relais direct de cette expérience-limite. Contrairement à Cannibal Holocaust, son film suivant, où Deodato construira un véritable discours critique sur le sensationnalisme médiatique et la logique du scoop, Le Dernier Monde cannibale reste en deçà de toute intellectualisation. Il ne s’agit pas encore de réfléchir la violence, mais de la donner à voir, dans sa forme la plus immédiate. Le film repose ainsi sur une dynamique élémentaire : celle d’un choc. Celui d’un homme dit « civilisé » confronté, sans médiation, à une peuplade primitive dont les rites et les mœurs lui sont radicalement étrangers. Aucun filtre ne vient adoucir cette rencontre, seulement la brutalité d’un face-à-face.

Le Dernier Monde cannibale aura logiquement maille à partir avec la censure, en grande partie en raison de ses séquences impliquant des animaux, particulièrement controversées. L’une d’elles, l’étranglement d’un petit animal par un serpent, relève du pur ajout opportuniste. Selon Ruggero Deodato, il s’agirait d’un stock-shot inséré par le producteur. De fait, la scène ne présente aucun enjeu narratif : elle ne sert qu’à provoquer un réflexe de rejet, à faire détourner le regard du spectateur. Plus problématique encore est la séquence, cette fois tournée par Deodato lui-même, montrant la décapitation puis le dépeçage d’un crocodile. Certes, celle-ci s’inscrit dans la logique du récit, Robert, maintenu en captivité, servant d’appât et en écho au démembrement de la jeune indigène, mais elle se déploie dans une durée et une insistance qui confinent à la complaisance. Le dégoût qu’elle suscite ne relève plus seulement de la fiction, mais d’une mise à l’épreuve directe du spectateur. Il ne faut pas oublier que cet usage du sensationnel s’inscrit pleinement dans l’héritage du mondo, ce courant hybride à la frontière du documentaire et de l’exploitation, dont Mondo cane (1962) constitue l’un des jalons fondateurs. Comme dans ces films, la frontière entre captation du réel et mise en scène y devient trouble, voire indécidable.

Le Dernier Monde cannibale connaîtra une exploitation mouvementée, marquée par de nombreuses interdictions d’exploitation et des diffusions tronquées selon les pays. En France, le film a connu une exploitation plus clémente, circulant dans sa version intégrale, ce qui reste relativement rare pour ce type de production. Cependant, ses démêlés avec la censure apparaissent presque modestes en comparaison de ceux qui frapperont Cannibal Holocaust, dont la réception déclenchera un scandale d’une tout autre ampleur. Le Dernier Monde cannibale demeure un jalon essentiel du film de cannibales. Toujours aussi sidérant, il est porté par la mise en scène de Ruggero Deodato, dont la puissance brute et la vision sans concession n’ont rien perdu de leur force. Allez en route pour un voyage aux confins de l’enfer vert.

Fernand Garcia

Le Dernier Monde cannibale bénéficie d’une édition Sidonis – Calysta, dans la collection Cauchemar, particulièrement soignée, proposée pour la première fois en 4K et Blu-ray, déclinée en deux versions : un Digibook collector (combo 4K + Blu-ray accompagné d’un livret signé Marc Toullec) et une édition standard 4K + Blu-ray. La restauration 4K, réalisée à partir du négatif original 35 mm scope, s’avère superbe. L’étalonnage a été supervisé par Lamberto Bava, qui fut assistant de Ruggero Deodato lors du tournage. L’éditeur propose en outre une section de suppléments particulièrement riche et passionnante. On y trouve d’abord une longue présentation du film par Christophe Gans : de sa découverte en double programme au Brady (un souvenir que je partage et sans doute plus d’un spectateur) à une analyse approfondie de sa conception, de sa mise en scène et de sa place dans le genre (72 minutes). Deux entretiens avec Ruggero Deodato complètent l’ensemble : il y revient sur ses débuts, ses rencontres, ses années comme assistant-réalisateur, ainsi que sur les conditions de tournage particulièrement éprouvantes du film (28 minutes). On trouve également une Master class donnée à la Mostra de Venise en 2023, réunissant Nicolas Winding Refn et Manlio Gomarasca. Le réalisateur de Drive y évoque son rapport au film de Deodato (66 minutes). Enfin, deux bandes-annonces viennent compléter cette édition de référence consacrée à ce classique du cinéma cannibale. Un must !

Le Dernier monde cannibale (Ultimo Mondo CannibaleLast Cannibal World), un film de Ruggero Deodato avec Massimo Foschi, Me Me Lai, Ivan Rassimov, Sheik Razak Shikur, Judy Rosly, Suleiman, Shamsi… scénario : Tito Carpi, Gianfranco Clerici et Renzo Genta d’après un traitement de Renzo Genta et G.C. Rossi. Directeur de la photographie : Marcello Masciocchi. Décors : Walter Patriarca. Script : Lamberto Bava. Maquillage : Marcello Di Paolo. Effets spéciaux : Paolo Ricci. Montage : Daniele Alabiso. Musique : Ubaldo Continiello. Production : Erre Cinematografica. Italie. 1977. 88 minutes (version intégrale). Technicolor. Format image : 2,35:1. 16/9e Son : Version anglaise et version italienne avec sous-titres français et Version française. DTS-HD MA 2.0. Sélection section classique, Mostra de Venise, 2023. Interdit aux moins de 16 ans.