La légende de Zatoïchi

Le splendide coffret Zatoïchi – Les années Daiei – Volume 1, édité par Roboto Films, constitue sans doute la meilleure introduction possible à l’un des plus grands personnages de la culture populaire japonaise : Zatoïchi.

Roboto Films a eu l’excellente idée d’ouvrir cette collection avec un film qui fait figure de brouillon de Zatoïchi : Le Bandit aveugle. Ce long métrage passionnant, réalisé par Kazuo Mori — véritable cheville ouvrière du studio Daiei, où il signera plus d’une centaine de films — raconte l’histoire d’un masseur aveugle qui est, à bien des égards, une authentique crapule. Ce personnage est à l’opposé du héros que deviendra plus tard Zatoïchi. Dès l’enfance, il élabore des stratagèmes pour voler et mentir, avec une roublardise presque obscène. Il instrumentalise son handicap pour susciter la pitié et mieux tromper ses interlocuteurs, n’hésite ni à tuer, ni à obtenir des faveurs sexuelles en faisant chanter les femmes. Animé par une soif d’argent et de pouvoir, rien ne semble pouvoir l’arrêter. Sa trajectoire de bandit trouve son aboutissement logique dans une séquence de vengeance collective, où la société qu’il a exploitée se retourne brutalement contre lui.

Ce bandit aveugle est incarné avec une intensité remarquable par Shintarō Katsu, absolument formidable dans ce rôle sombre et sans rédemption. Le film rencontre un immense succès commercial pour la Daiei. Très vite, l’idée germe au sein du studio de développer à partir de cette figure un nouveau personnage de masseur aveugle, plus ambigu, plus humain — et surtout plus positif — toujours incarné par Shintarō Katsu. De cette transformation naîtra alors une icône populaire : Zatoïchi.

La Daiei met alors la main sur un essai de Kan Shimozawa, Futokoro Techo (Le Carnet de poche), dans lequel apparaît un aveugle doté d’un talent exceptionnel pour le sabre. Ancien journaliste, Shimozawa s’était spécialisé dans les chroniques romanesques mettant en scène rōnin, yakuzas et samouraïs, toujours inscrits dans un cadre historique rigoureusement documenté. Dans son texte, il évoque une légende faisant état d’un aveugle à la dextérité prodigieuse nommé Zatoïchi. Cette figure correspond parfaitement à la volonté du studio de surfer sur le succès du Bandit aveugle. Pourtant, dans la nouvelle de Shimozawa, le combattant aveugle n’est qu’un personnage secondaire du récit ; il demeure en marge de l’action principale et n’assiste même pas au combat final. À partir de cet essai, la Daiei confie à Minoru Inuzuka l’écriture d’un scénario et la mission d’étoffer ce personnage embryonnaire. Inuzuka est alors un auteur chevronné. Il débute dès 1924 et compte notamment à son actif l’un des films muets les plus singuliers de l’histoire du cinéma japonais, Une page folle (Kurutta ippēji, 1927), réalisé par Teinosuke Kinugasa, avec qui il collaborera à plusieurs reprises.

Minoru Inuzaku enrichi le personnage et développe une action qui voit s’affronter deux clans yakuzas rivaux. Habillement, il conçoit une amitié de Zatoïchi avec un samouraï malade, tout deux « membres » d’un des deux clans. Le respect de l’un envers l’autre trouve son point d’orgue dans leur duel final. Le scénario reprend un schéma que l’on retrouve dans Yojimbo (1961) d’Akira Kurosawa.Le scénario du Masseur aveugle défini les caractéristiques de Zatoichi et son déroulement constitue la de base auxquels les autres épisodes de la série vont se référé.

Pour porter à l’écran ce premier Zatoïchi, la Daiei fait appel à l’un de ses réalisateurs maison : Kenji Misumi. La légende veut que Misumi soit mort d’épuisement à l’âge de 54 ans, en 1975, après avoir signé soixante-sept films en un peu plus de vingt ans — un rythme de production proprement vertigineux. Né en 1921, Misumi entre à la Daiei en 1950. Avant la Seconde Guerre mondiale, il avait tenté une carrière d’acteur. Incorporé dans l’armée en 1942, il est envoyé en Mandchourie, puis fait prisonnier par l’armée soviétique. Interné dans un camp en Sibérie, il y reste deux ans et demi. Libéré, il est rapatrié au Japon en 1948. De cette expérience de la guerre et de la captivité, Misumi retiendra des moments de silence, de promiscuité forcée et de violence brute, qui nourriront profondément son approche de la mise en scène. Il intègre alors la Daiei, qui avait entre-temps absorbé la Nikkatsu, studio pour lequel il avait travaillé avant-guerre. Il devient assistant-réalisateur, notamment auprès de Teinosuke Kinugasa sur La Légende du grand Bouddha (1952) et La Porte de l’enfer (1953). Impressionné par son sérieux et son efficacité, Kinugasa recommande Misumi au patron de la Daiei, Masaichi Nagata, qui le promeut au poste de réalisateur.

Misumi débute derrière la caméra avec un film de chanbara, Tange Sazen : Kokezaru no tsubo (1954), troisième volet d’une série consacrée à un samouraï borgne et manchot. Le succès est immédiat : le film se classe deuxième du box-office japonais de l’année. Dès lors, Misumi enchaîne les réalisations pour le studio à un rythme soutenu. En 1961, il dirige Buddha (Shaka), premier film japonais tourné en 70 mm, qui connaît un succès retentissant et confirme son statut de pilier artistique de la Daiei. Alors qu’il aurait pu exiger d’accéder à des productions plus prestigieuses au sein du studio, Misumi choisit de poursuivre son travail dans des productions plus modestes, privilégiant l’efficacité, la rigueur et une liberté de mise en scène rare dans le cadre du cinéma industriel japonais.

Kenji Misumi était le réalisateur idéal pour porter à l’écran Zatoïchi. Il allait y inventer une figure profondément neuve du cinéma japonais, à la fois héritière des mythes du chanbara et porteuse d’une modernité morale et formelle affirmée. Zatoïchi n’est ni un bandit ni un justicier traditionnel. Masseur itinérant, aveugle et marginal, il circule à la lisière de la société féodale, observateur silencieux d’un monde gangrené par la violence et l’injustice. Là où Le Bandit aveugle exposait une figure amorale vouée à l’autodestruction, Zatoïchi introduit une ambiguïté nouvelle : celle d’un homme humble en apparence, mais redoutable, dont la violence n’est jamais gratuite et dont l’éthique, discrète, se révèle dans l’action plus que dans les mots.

Misumi pose ainsi les bases d’une légende avec Le Masseur aveugle. Entouré de son équipe, il réalise un film d’une grande force, à la mise en scène particulièrement élaborée, faisant un usage remarquable du Cinémascope. Il exploite pleinement les lignes de fuite de décors rigoureusement composés pour isoler Zatoïchi dans le cadre, le plaçant sans cesse seul face aux autres, figure marginale au cœur d’un monde qui le rejette autant qu’il le redoute. Si la mise en scène de Kenji Misumi pose le cadre et la grammaire visuelle de la série, l’existence même de Zatoïchi repose avant tout sur l’interprétation de Shintarō Katsu. Plus qu’un interprète, Katsu est l’âme du personnage, celui qui lui donne son corps, son rythme et sa vérité humaine. Katsu ne joue pas l’aveugle comme un artifice dramatique. Il en fait une condition d’existence. Son regard fuyant, sa posture légèrement voûtée, sa démarche hésitante mais jamais fragile installent immédiatement une ambiguïté fondamentale : celle d’un homme que l’on sous-estime en permanence. Cette construction corporelle est essentielle, car elle permet aux éclats de violence de surgir avec une brutalité d’autant plus saisissante qu’elle est précédée par la retenue.

Acteur populaire, issu du cinéma de genre et parfaitement conscient des attentes du public, Katsu comprend que Zatoïchi ne peut fonctionner que comme une figure de contraste. Sous des dehors bonhommes — sourire maladroit, appétit pour le saké, goût pour le jeu — se cache un stratège redoutable, maître du tempo et de l’espace. Chaque combat devient alors moins une démonstration de force qu’une révélation : celle d’une intelligence du corps et du monde. Enfin, l’importance de Shintarō Katsu tient aussi à son engagement créatif. Rapidement, il ne se contente plus d’incarner Zatoïchi : il en devient le garant. En veillant à la cohérence morale du personnage, à son humanité et à sa dimension populaire, il transforme un concept de studio en mythe durable, capable de traverser les époques sans se figer. Vingt-cinq films pour le cinéma, ainsi qu’une série télévisée d’une centaine d’épisodes, scellent définitivement la légende de Zatoïchi — et celle de Shintarō Katsu.

Le succès du Masseur Aveugle est immédiat. La Daiei met aussitôt en chantier une suite. Kazuo Mori, réalisateur du Bandit Aveugle, met en scène les second volet. Il prend la suite directe du film de Misumi. Avec Le Secret, Zatoïchi est défini dans sa dimension humaine. Film important, le plus court de la série, mais essentiel dans la mythologie du personnage.

Tokuzō Tanaka, ancien assistant de Akira Kurosawa et de Kenji Mizoguchi, réalise le troisième et le quatrième films de la saga La Légende de Zatoïchi : Un nouveau voyage et Le Fugitif. Il adopte alors, pour la première fois et de manière définitive, la couleur, tout en conservant le format Scope. Tanaka apporte une touche d’émotion nouvelle dans les relations entre Zatoïchi et ses « amoureuses », tout en introduisant une dimension tragique qui éclaire en profondeur la personnalité du personnage. Les combats au sabre, admirablement chorégraphiés, sont surtout investis d’une charge émotionnelle qui confère toute sa force aux confrontations. Il ne s’agit plus seulement de duels spectaculaires, mais de moments où se joue une conception de l’honneur et du sacrifice. De ce point de vue, la longue séquence du piège tendu à Zatoïchi dans Le Fugitif— où il affronte successivement une cinquantaine de yakuzas avant de se mesurer à son véritable adversaire — constitue une réussite de grande classe, exemplaire de l’équilibre trouvé par Tanaka entre spectacle, émotion et tragédie.

Les films de La Légende de Zatoïchi comptent parmi les plus belles réussites du cinéma populaire japonais. Certaines aventures du masseur aveugle relèvent même du chef-d’œuvre absolu du film de chanbara, alliant rigueur formelle, puissance émotionnelle et profondeur morale. Un grand cinéma, généreux et exigeant, à redécouvrir aujourd’hui dans le très élégant coffret proposé par Roboto Films. On attend désormais avec impatience le volume 2 de La Légende de Zatoïchi.

Fernand Garcia

Le coffret Zatoïchi de Roboto Films propose cinq films dans d’impeccables versions restaurées (Master HD).

Les origines de Zatoïchi

1- LE BANDIT AVEUGLE de Kazuo Mori (1960 – 91 mn – Noir et blanc). En bonus : Une présentation du film par Clément Rauger « sorte de proto de Zatoïchi », une approche documenté de film, du réalisateur et bien sur de Shintarō Katsu (15 mn). Les Trailers de : Zatoïchi : les années Daiei – partie 1 (2 mn) – Theater of Life Part 1 & 2 (1 mn) – Gamera Showa partie 1 (1 mn).

La Légende de Zatoïchi

2 – LE MASSEUR AVEUGLE de Kenji Misumi (1962 – 96 mn – Noir et blanc). En bonus : Un présentation du film par Clément Rauger (15 mn). Une deuxième par le cinéaste Takashi Miike. Le masseur aveugle « c’ est incontestablement un chef d’œuvre » (2 mn). La naissance du mythe par Fabien Mauro (29 mn). Le Guerrier handicapé : un grand mythe du cinéma martial, retour sur les héros handicapés du cinéma japonais, mais aussi asiatique (13 mn). Les Trailers des films : Zatoïchi, le masseur aveugle (2 mn) – Hommes, porcs & loups (3 mn), Samourai Reincarnation (1 mn), Golgo 13 : Affectation Kowloon (1 mn).

3 – LE SECRET de Kazuo Mori (1962 – 72 mn – Noir et blanc). En Bonus : Une présentation par Clément Rauger (11 mn). Les Trailers de : Zatoïchi, le secret (2 mn). Daiei Kaidan (1 mn). Roaring Fire (2 mn) et Lady Battle Cop (1 mn).
4UN NOUVEAU VOYAGE de Tokuzō Tanaka (1963 – 91 mn – Couleur). En Bonus : Une présentation par Clément Rauger (8 minutes). Les Trailers de : Zatoïchi, un nouveau voyage (2 mn). Kamen Rider – Les Films Showa – Kamen Rider contre Shocker / Kamen Rider Black Mission Urgente à Onigashima / Kamen Rider Black Horreur au manoir du Col du Diable (1 mn). Crime Hunter (2 mn) et The Whale God (1 mn).
5LE FUGITIF de Tokuzō Tanaka (1963 – 86 mn – Couleur). En Bonus : Une présentation par Clément Rauger (12 minutes). Les Trailers de : Zatoïchi, le Fugitif (2 mn). Gamera : La trilogie Heisei (1 mn). Great Jailbreak (1 mn). Violent Streets (3 mn).

Les films sont proposés en version originale sous-titrée en français. Son DTS HD Master Audio 2.0. Format image respecté 2,35:1 16/9e. Un must.