Thérèse Belivet (Rooney Mara), apprentie photographe, travaille au rayon jouets d’un grand magasin de Manhattan à l’approche de Noël. Elle y fait la rencontre de Carol Aird (Cate Blanchett), une cliente élégante venue chercher un cadeau pour sa fille. Sur les conseils de Thérèse, Carol délaisse une poupée, son premier choix, pour un train électrique. Au moment de partir, Carol oublie ses gants sur le comptoir.Thérèse les lui renvoie par la poste, en utilisant les coordonnées laissées sur la fiche de vente. Richard (Jake Lacy), le petit ami de Thérèse, lui propose un voyage en France, esquissant la perspective d’un mariage. Mais Thérèse troublée par sa rencontre avec Carol, n’a qu’un désir la revoir…

Les Eaux dérobées (The Price of Salt, futur Carol) est le deuxième roman de Patricia Highsmith. Refusé par son éditeur, Harper & Brothers, qui avait pourtant publié son premier livre, L’Inconnu du Nord-Express, le manuscrit trouve preneur chez un concurrent, Coward-McCann. La jeune autrice, alors âgée de 31 ans, choisit cependant de le faire paraître sous le pseudonyme de Claire Morgan. On pourrait supposer que son thème, une histoire d’amour entre deux femmes, constituait un obstacle majeur à sa publication. C’était sans doute le cas pour les maisons d’édition ayant pignon sur rue. En revanche, le marché des pulps, friand de récits sulfureux, se montrait bien plus accueillant. À l’époque, toute une littérature populaire exploitait déjà les relations entre femmes, souvent sous l’angle du fantasme : figures de femmes fatales, intrigues de manipulation et de désir, promesses d’un érotisme teinté de transgression. Ces ouvrages, reconnaissables à leurs couvertures criardes et suggestives, circulaient entre curiosité clandestine et consommation voyeuriste autant auprès des lectrices (souvent en cachette) que des lecteurs. Cette édition de poche chez Bantam Book en 1953, à 25 cents, est un succès. Mais Patricia Highsmith déjoue ces codes. Là où le genre imposait le plus souvent une issue punitive ou tragique, elle choisit, au contraire, une forme d’ouverture, une fin étonnamment positive, presque inédite dans ce contexte éditorial. Entre-temps, Alfred Hitchcock avait acquis les droits de L’Inconnu du Nord-Express. Ce Chef-d’œuvre du maître du suspense, coécrit en partie, non sans tensions, par un des plus grands du roman noir, Raymond Chandler, contribue largement à faire connaître Patricia Highsmith.
Patricia Highsmith, comme nombre d’artistes, échappe aux catégories trop étroites et restrictives. Personnalité complexe, souvent insaisissable, elle mène une vie sentimentale tumultueuse, faite de passions, de contradictions et de tensions. Si elle privilégie les relations avec des femmes, elle entretient également des liaisons avec des hommes, sans jamais se laisser enfermer dans une relation stable et véritablement continue. En 1948, alors qu’elle envisage un mariage et entreprend une psychanalyse pour s’y préparer, elle accepte un emploi alimentaire au rayon jouets du magasin Bloomingdale’s afin de la financer. C’est là qu’a lieu une rencontre décisive : une femme blonde, élégante, issue de la haute société, entre dans le magasin. Highsmith la sert, puis, sous prétexte d’une livraison, obtient ses coordonnées. Fascinée, elle se met à l’observer, allant jusqu’à se rendre à deux reprises à son domicile, dans une forme de filature discrète, presque obsessionnelle. De cette rencontre sans lendemain naît une fiction intérieure, un fantasme nourri de désir et de distance. C’est cette matière trouble, entre projection et réalité, qui donnera naissance aux Eaux dérobées.

Patricia Highsmith n’assumera pleinement la paternité de son roman qu’en 1990, lors de sa réédition sous le titre Carol. Elle ne fut ni une militante pour la cause homosexuelle, ni une féminisme. Politiquement, elle demeure difficile à situer, oscillant entre des positions que l’on pourrait juger tour à tour conservatrices ou progressistes. Son véritable territoire est ailleurs : dans l’imaginaire, dans la construction de personnages aux identités troubles, fragmentées, en quête d’une place au sein d’un monde, souvent suburbain, traversé d’angoisses diffuses et irrationnelles. Son œuvre est peuplée de figures instables, fréquemment dédoublées, en particulier chez les personnages masculins, ce qui lui permet ce qui lui permettait d’alterner les points de vue et de fissurer toute illusion d’unité. Le cinéma ne s’y est pas trompé et s’est très tôt emparé de cette matière sombre et ambiguë, avec une affinité particulière en France. L’une des réussites les plus éclatantes demeure Plein soleil (1960), adaptation de The Talented Mr. Ripley (1955) par René Clément, qui propulse Alain Delon au rang de star. Highsmith, toutefois, en critiquera la conclusion, qu’elle juge trop morale au regard de son propre univers. La France s’impose ainsi comme une terre privilégiée pour ses adaptations : Claude Autant-Lara avec Le Meurtrier (1963), Claude Miller avec Dites-lui que je l’aime (1977), Michel Deville avec Eaux profondes (1981), ou encore Claude Chabrol avec Le Cri du hibou (1987). Fait notable, nombre de ces œuvres connaîtront par la suite de nouvelles adaptations américaines, comme si le cinéma cherchait sans cesse à se réapproprier cet imaginaire fuyant.
En 1963, Highsmith quitte les États-Unis pour l’Angleterre, où elle vit notamment une liaison avec une femme mariée. À l’issue de cette relation, elle s’installe en France, avant que des démêlés avec le fisc ne la contraignent à partir pour la Suisse en 1982. Elle s’éteint en 1995 à Locarno, des suites d’une anémie aplasique et d’un cancer du poumon — ironie du sort pour cette grande fumeuse de Gitanes. Figure majeure du roman noir, Patricia Highsmith laisse une œuvre dense, troublante, dont l’influence sur le cinéma n’a cessé de se prolonger, bien au-delà de son époque. Très tôt après sa publication, l’idée d’une adaptation cinématographique émerge. Mais elle se heurte immédiatement aux contraintes du Code Hays : pour contourner l’interdit d’une relation homosexuelle, le personnage de Carol est transformé en… Carl. Une altération qui vide le récit de sa substance même, condamnant de fait le projet. Au début des années 1960, Patricia Highsmith elle-même rédige un traitement. Lana Turner est approchée pour le rôle principal, mais là encore, l’adaptation n’aboutit pas. Le roman semble alors voué à rester prisonnier des normes morales de son époque. Il faut attendre 1997 pour qu’un nouveau projet voie le jour, porté par la dramaturge et réalisatrice Phyllis Nagy, proche de Highsmith. Si cette tentative n’aboutit pas immédiatement au cinéma, Nagy poursuit son travail d’adaptation en transposant The Talented Mr. Ripley pour la scène.

Le projet renaît finalement dans les années 2000 et parvient jusqu’à Todd Haynes, notamment grâce à la costumière Sandy Powell, déjà impliquée dans sa préparation. Cate Blanchett, séduite par le scénario, et déjà familière du roman, rejoint alors l’aventure, bien qu’elle ne fût pas envisagée au départ. Le désistement de l’actrice pressentie précipite la rencontre entre Blanchett et Haynes, scellant l’orientation définitive du film. Ce qui attire d’abord Haynes, c’est moins le scandale potentiel du sujet que la possibilité de raconter une histoire d’amour empêchée, façonnée par les contraintes sociales de l’époque. Le film adopte ainsi le point de vue de Thérèse, double fictionnel de Highsmith, et épouse sa subjectivité intense : chaque regard, chaque geste devient l’indice possible d’un désir partagé. Cette attention extrême aux signes, cette vigilance émotionnelle propre à l’état amoureux, constitue le véritable moteur du cinéaste. Au fil du récit, les rapports de force au sein du couple évoluent subtilement : Carol, d’abord figure dominante, sûre d’elle, se révèle progressivement vulnérable et fragile, tandis que Thérèse, initialement en position d’attente, s’affirme et gagne en autonomie, et en force. Haynes inscrit cette dynamique dans une structure narrative circulaire, qui déplace le regard du spectateur et approfondit la connaissance des personnages. Il revendique d’ailleurs l’influence de Brève rencontre (Brief Encounter, 1945) de David Lean, dont il retrouve ici la délicatesse, la retenue et la manière de faire émerger l’émotion à travers ce qui ne peut être pleinement exprimé.
Todd Haynes et son chef opérateur, Ed Lachman, optent à nouveau pour un tournage en pellicule, après l’avoir expérimenté dans la mini-série Mildred Pierce (2011). Le grain du 16 mm, délicat et instable, inscrit immédiatement l’image dans une texture. Ce parti-pris s’inspire des photographes américains des années 50, notamment dans cette manière de capter des instants de vie à la volée. Haynes et Lachman construisent ainsi une mise en scène fondée sur l’obstacle : vitres, reflets, cadres dans le cadre, buées, surfaces translucides viennent sans cesse s’interposer entre Thérèse et Carol. Images aux éclats de couleurs flous et fugaces qui traduisent l’incertitude de regards hésitants, mais aussi la distance que la société impose aux corps et aux sentiments.

Thérèse et Carol prennent vie sous les traits de deux actrices en état de grâce : Cate Blanchett et Rooney Mara. Deux présences, deux personnages, deux rythmes, deux mondes que tout semble opposer, la différence d’âge, le milieu social, l’expérience de la vie, et dont les trajectoires se croisent banalement, dans un grand magasin à l’approche de Noël. Rooney Mara insuffle à Thérèse une opacité troublante, faite d’élans contrariés et de silences. Son jeu repose sur une hésitation constante : attirée par un désir qu’elle ne comprend pas encore pleinement, elle avance tout en se retenant, dans un mouvement intérieur d’une grande délicatesse. Face à elle, Carol apparaît d’abord comme une figure de maîtrise. Femme mariée, mère d’une enfant, engagée dans un divorce conflictuel après la révélation de sa liaison avec une amie proche, marraine de sa fille. Elle semble incarner une forme d’assurance presque inaccessible. Mais sous cette surface affleure une vulnérabilité profonde, une faille que Cate Blanchett rend perceptible avec une élégance et une sensibilité remarquables.
Avec Carol, Todd Haynes signe une œuvre d’une rare justesse émotionnelle qui retrouve la fibre de la jeune Patricia Highsmith. Une œuvre qui touche au cœur avec une intensité mélancolique durable. Sans l’ombre d’un doute, Carol est un des plus beaux films de ces dernières années.
Fernand Garcia

Carol fait l’objet d’une édition particulièrement soignée chez Pop’Bubble Editions, jeune structure qui célèbre ici les dix ans du film de Todd Haynes avec une proposition d’une grande richesse. Deux éditions sont proposées. La première, une édition collector, réunit le film en 4K et en Blu-ray, bénéficiant d’un nouveau master HD remarquable. Elle est accompagnée d’un second Blu-ray regroupant plus de trois heures de suppléments, ainsi que d’un livre de 100 pages, de quatre cartes postales et de l’affiche du film. Une édition limitée Fnac, numérotée à 500 exemplaires, vient compléter cette offre en reprenant l’intégralité du collector, enrichi d’objets exclusifs : le vinyle de la bande originale, un lookbook conçu autour du travail de Haynes, quatre photographies du film et une lettre. Les bonus se distinguent par leur exhaustivité et leur pertinence, abordant l’ensemble des dimensions de l’œuvre à travers les témoignages de ses principaux artisans. Les producteurs : Stephen Woolley (23 min), Elizabeth Karlsen (21 min) et Christine Vachon (7 min) reviennent sur la genèse du projet. La création visuelle est explorée avec la costumière Sandy Powell (20 min) et la maquilleuse Morag Ross (20 min). D’autres modules complètent cet ensemble : un segment consacré au financement du film (9mn), un autre au roman original (6 mn), ainsi que plusieurs pastilles revenant sur les débuts du projet : Le Commencement (13 mn), La rencontre d’Elizabeth et Christine (2 mn), Happy Birthday (3 mn), sans oublier un making of conséquent (17 mn). Enfin, une série d’entretiens vient approfondir la réflexion, avec Todd Haynes (45 min), Cate Blanchett (14 min), Rooney Mara (8 min), Ed Lachman (7 min) et Christine Vachon (6 min). Pour une première édition vidéo, Pop’Bubble Editions signe un véritable coup de maître, alliant exigence éditoriale et générosité des contenus, à la hauteur de l’importance du film. Un must !

Carol, un film de Todd Haynes avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler, Jake Lacy, Sarah Paulson, John Magaro, Corey Michael Smith, Kevin Crowley… Scénario : Phyllis Nagy d’après le roman de Patricia Highsmith. Directeur de la photographie : Ed Lachman. Direction artistique : Jesse Rosenthal. Cheffe décoratrice : Judy Becker. Costumes : Sandy Powell. Monteur : Affonso Gonçalves. Musique : Carter Burwell. Producteurs exécutifs : Harvey Weinstein, Bob Weinstein, Dorothy Berwin, Cate Blanchett, Robert Jolliffe, Danny Perkins, Tessa Ross, Thorsten Schumacher et Andrew Upton. Producteurs : Elizabeth Karlsen, Christine Vachon et Stephen Woolley. Production : The Weinstein Company – Film4 – Number 9 Films – StudioCanal – HanWay Films – Killer Films – Goldcrest Films International – Dirty Films – Infilm – Larkhark Films. Etats-Unis – Royaume-Uni. 2015. 118 minutes. Couleur. Pellicule Kodak Super 16 mm. Arriflex. Format image : 1,85:1. 16/9e HDR / Dolby vision. Son : Version originale sous-titrée en français et Version française. Dolby True-HD 5.1. Tous Publics. Prix d’interprétation féminine pour Rooney Mara, Festival de Cannes, 2015.