Anja Breien – Festival de la Cinémathèque, 2026

La Section « Anja Breien », propose un hommage en quatre films à une cinéaste rare, pionnière de la Nouvelle Vague norvégienne, dont le regard s’est porté avec acuité sur la condition féminine. Réalisatrice majeure du cinéma scandinave, née en 1940 à Oslo en Norvège, fille de l’écrivain et peintre Hans Borch Breien, Anja Breien occupe une place centrale dans l’émergence de la nouvelle vague norvégienne au tournant des années 1970, apparue une décennie après la française. Formée à l’IDHEC entre 1962 et 1964, après avoir surmonté les obstacles qui limitaient alors l’accès des femmes à la section réalisation, Anja Breien bénéficie d’un apprentissage technique rigoureux et d’une solide culture cinéphilique. L’influence de Cassavetes, Bergman, Kurosawa, Loach ou encore de Truffaut se conjugue chez elle avec une attention constante aux réalités sociales et aux structures de domination pour l’imposer comme l’une des premières réalisatrices scandinaves à inscrire de manière explicite les questions de genre et de pouvoir au cœur de son œuvre.

Dès ses débuts, avec Le Viol (Voldtekt, 1971) qui interroge la justice et les rapports de domination, son cinéma se caractérise par un minimalisme formel, un usage expressif des silences et une attention soutenue aux mécanismes d’intériorisation des normes sociales. Sa reconnaissance internationale intervient avec Wives (Hustruer, 1975), conçu en écho critique à Husbands (1970) de John Cassavetes. À travers l’errance de trois femmes cherchant à échapper temporairement à leurs obligations, Breien met en évidence les limites concrètes de l’émancipation féminine. Prolongement de la pièce Jenteloven(1974), le film constitue un tournant dans un paysage national encore marqué par les comédies familiales traditionnelles, les husmorfilmene (1953-1972). La cinéaste prolonge cette réflexion dans la trilogie formée par Wives (1975), Wives, dix ans après (Hustruer – ti ar etter, 1985) et Wives III (Hustruer III, 1996), qui observe sur deux décennies les effets ambivalents de l’État-providence scandinave dans la sphère intime.

Parallèlement, L’Héritage (Arven, 1979), unique film norvégien en compétition officielle à Cannes entre 1960 et 2015, confirme sa stature internationale, tandis que La Persécution (Forfølgelsen, 1981), situé au XVIIe siècle, éclaire par le détour historique la permanence des inégalités et des mécanismes d’exclusion. Refusant l’étiquette de « films de femmes », qu’elle juge réductrice, Anja Breien a contribué à moderniser l’image du cinéma norvégien sur la scène internationale. Son œuvre, à la croisée de l’intime et du politique, interroge avec constance la fragilité des conquêtes sociales et la persistance des rapports de pouvoir.

La Persécution (Forfølgelsen, 1981) de Anja Breien – 93 min – Avec Lil Terselius, Bjørn Skagestad, Anita Björk…

En 1630. Une jeune femme arrive à Laupstad, un petit village de montagne. Elle est témoin de la traque et de la capture d’une femme.

Réalisé par Anja Breien, La Persécution s’inscrit dans la continuité de son interrogation des mécanismes collectifs d’exclusion, de persécution et des rapports de pouvoir. Situé dans la Norvège du XVIIe siècle, le film met en scène une communauté rurale confrontée à une chasse aux sorcières, révélant la violence des logiques collectives qui désignent et sacrifient les individus jugés déviants. Par une mise en scène épurée, une attention aux silences et une rigueur presque austère du cadre, Breien fait du passé un miroir critique du présent. Au-delà de la reconstitution historique, le film analyse la fabrication sociale de la culpabilité et la persistance des structures d’oppression. Œuvre grave et maîtrisée, La Persécution confirme l’inscription du cinéma de Breien dans une réflexion au long cours sur la justice, la mémoire, la fragilité des tentatives d’émancipation et les dangers du conformisme qui transforme l’ordinaire en violence silencieuse. Une fable historique à la résonance contemporaine. Restauration par Norsk Film Distribusjon. Sortie en salles par Malavida le 6 mai 2026.

Wives (Hustruer, 1975) de Anja Breien – 87 min – Avec Anne Marie Ottersen, Katja Medbøe, Frøydis Armand.…

Trois amies d’enfance se revoient lors d’une fête d’anciens élèves et décident de passer la journée ensemble à errer dans Oslo… Pendant féminin du Husbands de Cassavetes, le portrait joyeux de trois amies et celui en creux, plus cinglant, de leur environnement.

Wives constitue une œuvre majeure du renouveau du cinéma norvégien des années 1970. Le film suit trois femmes mariées qui, à l’occasion d’une réunion d’anciennes élèves, décident de s’accorder une parenthèse en fuyant temporairement leurs obligations conjugales, familiales et professionnelles. Conçu en écho critique à Husbands (1970) de John Cassavetes, Wives en inverse la perspective : là où les protagonistes masculins expérimentaient une errance libératrice, les héroïnes de Breien se heurtent aux limites concrètes de leur émancipation dans une société structurée par la norme familiale. Caméra à l’épaule, la cinéaste capte l’élan féministe des seventies. À travers une mise en scène sobre et attentive aux silences, la cinéaste interroge les contraintes invisibles qui pèsent sur les femmes dans la société scandinave contemporaine, faisant de cette comédie ironique un jalon essentiel du cinéma féministe européen. Prix du jury œcuménique au Festival de Locarno en 1975. Restauration par Le Chat qui fume pour Malavida. Ressortie en salles par Malavida le 1er avril 2026.

Wives, dix ans après (Hustruer – ti ar etter, 1985) de Anja Breien – 88 min – Avec Anne Marie Ottersen, Katja Medbøe, Frøydis Armand…

Dix ans après leur première escapade, Kaja, Mie et Heidrun décident de nouveau de quitter leurs responsabilités familiales pour se retrouver… Le deuxième opus qui peut se voir de façon autonome d’une trilogie militante sur la place des femmes dans la société norvégienne.

Dans le prolongement de Wives, Anja Breien retrouve ses héroïnes, confrontées aux compromis et aux désillusions. Le film explore les effets différés du temps sur leurs vies personnelles, conjugales et professionnelles, tout en continuant à interroger les limites de l’émancipation féminine dans la société scandinave. La fugue joyeuse a laissé place à un regard plus grave sur des trajectoires figées et des corps abîmés. À travers une mise en scène toujours épurée, Breien montre la tension entre aspirations individuelles et contraintes sociales, tout en soulignant la persistance des inégalités de genre et de classe. Le film constitue ainsi un jalon central dans la réflexion de la cinéaste sur le temps long, où le féminisme se pense dans la durée, et la continuité des structures sociales qui façonnent la vie intime. Restauration par Le Chat qui fume pour Malavida. Ressortie en salles par Malavida le 1er avril 2026.

Wives III (Hustruer III, 1996) de Anja Breien – 76 min – Avec Anne Marie Ottersen, Katja Medbøe, Frøydis Armand…

Vingt ans se sont écoulés depuis la première aventure de nos trois héroïnes en 1975. Elles s’étaient déjà retrouvées dix ans plus tard. Vingt ans après, elles se retrouvent à nouveau.

Vingt ans après le premier volet, Anja Breien retrouve ses héroïnes et achève sa trilogie avec une réflexion sur le temps, le vieillissement et la mémoire des luttes féministes. Attentive aux échanges et aux silences, confrontant à la fois les aspirations individuelles et les contraintes persistantes de la société scandinave, la cinéaste accompagne, une dernière fois, des femmes engagées dans la transmission, pour qui la liberté apparaît comme un processus fragile, toujours à recommencer. Une méditation sur la durée, la mémoire et la continuité des structures sociales qui façonnent la vie des femmes. Wives III confirme ainsi la dimension chronologique et sociétale de la trilogie, renforçant la portée critique et humaniste de l’œuvre de la cinéaste. Restauration par Le Chat qui fume pour Malavida. Sortie en salles par Malavida le 1er avril 2026.

Festival de la Cinémathèque : Sans la connaissance de notre passé, notre futur n’a aucun avenir. C’est pourquoi le passé est un présent pour demain.

Le Festival de la Cinémathèque (ex « Toute la mémoire du monde »), le Festival international du film restauré fête ses 13 ans avec une riche sélection de restaurations prestigieuses accompagnées d’un impressionnant programme de rencontres, de ciné-concerts et de conférences.

Moment privilégié de réflexion, d’échange et de partage qui met l’accent sur les grandes questions techniques et éthiques qui préoccupent cinémathèques, archives et laboratoires techniques mais aussi, bien évidemment (on l’espère encore !), éditeurs, distributeurs, exploitants et cinéphiles, le Festival de la Cinémathèque, né dans le contexte de basculement du cinéma dans l’ère du numérique, propose une fois de plus, cette année encore, une programmation exceptionnelle en donnant à voir aux spectateurs les chefs d’œuvre comme les œuvres moins connues (curiosités, raretés et autres incunables) du patrimoine du cinéma. Avec toujours un élargissement « Hors les murs » dans différentes salles partenaires de la manifestation à Paris et banlieue parisienne, puis, dans la continuité du festival francilien, en partenariat avec l’ADRC (Agence nationale pour le développement du cinéma en régions), plusieurs films qui tourneront après le festival dans des cinémas en régions, pour sa treizième édition, le Festival International du film restauré, renommé depuis l’année dernière « Festival de la Cinémathèque », s’affirme comme étant l’immanquable rendez-vous dédié à la célébration et à la découverte du patrimoine cinématographique mondial.

Créé par La Cinémathèque française en partenariat avec le Fonds Culturel Franco-Américain et Kodak, et avec le soutien de ses partenaires institutionnels et les ayants droit essentiels aux questions de patrimoine, ce festival est incontournable pour les cinéphiles passionnés, les amoureux du patrimoine cinématographique, les archivistes, les historiens, les chercheurs et autres curieux. Riche et foisonnante, la programmation du festival nous propose un panorama très éclectique des plus belles restaurations réalisées à travers le monde et salue ainsi non seulement le travail quotidien des équipes des différentes institutions, mais nous fait également prendre toute la mesure de la richesse incommensurable de cet Art qui n’a de cesse de témoigner tout en se réinventant tout le temps.

Cinq jours durant, dans 12 cinémas (La Cinémathèque française, La Filmothèque du Quartier Latin, Le Christine Cinéma Club, Ecoles Cinéma Club, La Fondation Jérôme Seydoux – Pathé, Le Reflet Médicis, Le Grand Action, L’Archipel, L’Alcazar, Le Vincennes, Le Centre Wallonie-Bruxelles et la plateforme VOD HENRI) le Festival de la Cinémathèque propose cette année encore, près d’une centaine de séances de films rares et/ou restaurés présentés par de nombreux invités et répartis en différentes sections pour célébrer le cinéma de patrimoine et fêter en beauté son treizième anniversaire.

Afin de ne rien manquer de cet évènement, rendez-vous à La Cinémathèque française et dans les salles partenaires du festival du 11 au 15 mars.

Steve Le Nedelec