Le Corps de mon ennemi – Henri Verneuil

Le Corps de mon ennemi s’inscrit dans un courant du cinéma français qui va se développer tout au long des années 1970 : le polar sur fond de magouilles politico-financières et de corruption. Ces films prennent souvent pour cadre de grandes villes de province, où se nouent des alliances troubles entre le monde des affaires, les responsables politiques et le grand banditisme. Plusieurs œuvres remarquables rencontreront un beau succès et acquerront, avec le temps, le statut de classiques. Yves Boisset, Jean-Pierre Mocky et Alain Corneau s’illustreront notamment dans ce genre avec Solo (1969), Un Condé (1970), L’Albatros (1971), Un linceul n’a pas de poches (1974) ou encore Police Python 357 (1976). Ces films abordent frontalement les problèmes de société, dénonçant sans détour les connivences entre industriels et politiques, la corruption qui en découle et ses ramifications avec le grand banditisme.

Henri Verneuil plante sa caméra dans le milieu du textile du Nord de la France. Il reprend une figure classique de la littérature populaire et du cinéma américain : le retour d’un homme dans son milieu d’origine pour régler ses comptes et assouvir sa vengeance. Condamné à dix ans de réclusion pour un double meurtre, François Leclercq (Jean-Paul Belmondo) revient dans sa ville, le désenchantement chevillé au corps. Il ne connaît que trop bien cette cité et ceux qui la font vivre. Le Corps de mon ennemi est construit autour d’une série de flash-back qui nous éclairent aussi bien sur la personnalité de Leclercq que sur les arcanes de la haute bourgeoisie nordiste. Dans cet univers de faux-semblants et de haines refoulées, Audiard entrelace les voix off, qui prennent dans la première partie la forme de pensées intimes, de jugements sans appel, de mesquineries et de rancœurs de classe.

Des petites humiliations de son enfance à son ascension dans le monde des patrons qu’il honnit, François Leclercq n’est pas à proprement parler un révolté, mais plutôt un cynique et un manipulateur opportuniste. Il accède à la sphère dirigeante en devenant l’amant de Gilberte Liégard (Marie-France Pisier), fille du plus puissant industriel de la région. Son père s’entiche de Leclercq et en fait son secrétaire particulier. Mais ce dernier n’a pas compris qu’il ne serait jamais qu’une pièce rapportée. Il croit que sa sagacité, son sens de l’observation et la distance qu’il entretient avec les notables le mettent à l’abri de toute compromission. Quelle erreur ! En bon parvenu, Leclercq se prend bientôt à rêver de grandeur : il veut devenir l’égal de ceux qui furent ses maîtres. Naïvement, il se lance dans les affaires avec un associé, sans mesurer la nature plus que douteuse du terrain sur lequel ils s’aventurent. Au Number One se côtoient toutes sortes de sommités : hommes politiques, riches héritiers, truands et autres figures du monde des affaires. Le spectacle est permanent : attractions, strip-tease et hôtesses composent le décor de cet empire de la nuit, véritable lupanar de luxe sur lequel règne Leclercq. Le scénario classique d’une ascension fulgurante suivie d’une chute tout aussi brutale. Leclercq est à la fois une victime et un coupable idéal. Ce sont vingt-quatre heures dans la vie d’un homme, entre souvenirs et rancœurs… Un puzzle qui se reconstitue au fil de la mémoire d’un homme broyé par une société libérale faisandée. Un pouvoir qui repose sur deux piliers : le textile et le football, l’usine pour le fric, le stade pour l’honneur.

Le scénario n’évite pas les clichés. La charge contre ce petit monde est menée à grands traits. Les hommes sont vieux, les jeunes femmes disponibles et quelque peu nymphomanes, les femmes plus âgées insupportables de prétention et de bêtise. Les situations, souvent expédiées, manquent parfois de vraisemblance. À titre d’exemple, la jeune bourgeoise Gilberte (Marie-France Pisier) couche avec Leclercq dès le soir de leur rencontre. Le film n’est pas non plus exempt d’une misogynie profondément ancrée dans tout un pan du cinéma populaire. On peut regretter qu’Audiard et Verneuil n’exploitent pas davantage le décalage temporel : emprisonné depuis 1966, Leclercq retrouve, dix ans plus tard, un monde qui a profondément changé. L’évolution des mœurs est notamment illustrée par son ancien videur du Number One, devenu transsexuel.

La structure du Corps de mon ennemi est toutefois plus élaborée que la narration linéaire habituelle du réalisateur du Clan des Siciliens. Le film repose sur un enchevêtrement de flash-back, de reprises de scènes et de retours en arrière, tandis que certaines séquences se déroulant en parallèle viennent compléter progressivement le récit. Un dispositif narratif complexe, mais qui fonctionne parfaitement.

Le Corps de mon ennemi offre un remarquable éventail de seconds rôles. Bernard Blier est glaçant en grand capitaliste : il suinte la crapulerie ordinaire. Il assène avec un naturel confondant et une autorité brutale les dialogues ciselés sur mesure par Michel Audiard. Véritable deus ex machina de ce petit monde, Blier est peu présent à l’écran, mais son ombre diabolique plane sur tout le film. Sa fille est impeccablement incarnée par la brune Marie-France Pisier. Découverte très jeune par François Truffaut, elle est rapidement devenue l’une des égéries du cinéma d’auteur. Son allure et sa diction aristocratiques lui confèrent un charme hautain et une sensualité à fleur de peau. Avec Henri Verneuil, elle fait ici une incursion remarquée dans le cinéma populaire. Elle sort alors du succès inattendu de Cousin, Cousine, de Jean-Charles Tacchella, dans lequel elle partageait l’affiche avec Marie-Christine Barrault et Victor Lanoux. Elle est excellente et apporte beaucoup de finesse à un personnage qui, sans son interprétation, risquerait de n’être qu’une caricature de jeune fille riche et mal mariée.

À l’autre extrémité du spectre social, son pendant est la blonde Nicole Garcia. Il s’agit de l’un des premiers rôles importants de celle qui deviendra notamment l’actrice de Péril en la demeure. Elle incarne auprès de Leclercq un amour sincère, loin des jeux de séduction et des rapports d’intérêt qui caractérisent son entourage. Un choix à contre-courant des attentes du public, habitué à voir Belmondo donner la réplique aux plus belles et aux plus pulpeuses actrices de l’écran : Claudia Cardinale, Laura Antonelli, Jacqueline Bisset, etc.

Daniel Ivernel, l’un des seconds rôles les plus solides du cinéma français, s’impose dans un rôle de maire qui, sans son talent, aurait pu sombrer dans le ridicule. Il apporte au personnage une rudesse et une autorité inhérentes à sa fonction, qu’il tempère par une réelle sensibilité. Son interprétation lui donne ainsi une épaisseur qui dépasse largement la simple caricature du notable. Claude Brosset est un autre visage familier du grand public. Cette véritable « tronche » du cinéma français s’est illustrée aussi bien à la télévision (Les Rois maudits, Ardéchois cœur fidèle…) qu’au cinéma (R.A.S., Adieu poulet, À mort l’arbitre !, OSS 117 : Le Caire, nid d’espions…). Après la surprise de le découvrir dans un personnage transgenre, il compose avec beaucoup de finesse un personnage particulièrement attachant. Il fait également partie de ces acteurs que l’on retrouve régulièrement aux côtés de Jean-Paul Belmondo dans ses films policiers (L’Alpagueur, Flic ou voyou, Le Marginal).

Dans un petit rôle, on retrouve également Jean Dasté, acteur de prédilection de Jean Vigo (Zéro de conduite, L’Atalante), Jean Renoir (Boudu sauvé des eaux, Le Crime de M. Lange, La Grande Illusion), Alain Resnais (Muriel, La Guerre est finie, Mon oncle d’Amérique, L’Amour à mort) et François Truffaut (L’Enfant sauvage, L’Homme qui aimait les femmes, La Chambre verte). Verneuil a eu la bonne idée de le placer face à Belmondo. Il incarne une génération ancienne, celle de l’après-guerre, qui constate, impuissante, l’émergence d’une nouvelle société dominée par l’argent, les puissances économiques et les arrangements politiques, cynique et impitoyable, sur les ruines du monde ouvrier.

François Leclercq est un personnage plus complexe que ceux qu’incarne habituellement Jean-Paul Belmondo. À cette complexité s’ajoute le poids de l’image de l’acteur, profondément ancrée dans l’imaginaire du public du samedi soir. Belmondo peut-il donner corps à un personnage en demi-teinte ? La tâche est ardue et la réponse l’est tout autant. En tentant de gagner sur tous les tableaux, Verneuil finit par accentuer les ambiguïtés de Leclercq. Il voudrait en faire le bras armé d’une justice personnelle, sans pour autant le transformer en porte-parole de la classe ouvrière. Car Leclercq est avant tout un parvenu qui se rêve maître de son destin. Fils d’ouvrier, il fricote avec les puissants, persuadé d’être plus malin qu’eux, alors qu’il ne l’est guère. Si les bons mots s’enchaînent, ils sonnent parfois faux dans un tel contexte. Belmondo peine alors à faire pleinement exister son personnage. Il semble hésiter entre deux registres de jeu : celui, sombre et mélancolique, d’un homme blessé, et celui du grand escogriffe familier du public, dont les facéties entraînent certaines scènes vers une comédie en contradiction avec le fond du film.

La naïveté de François Leclercq a parfois de quoi surprendre. Il découvre d’abord qu’une boîte de nuit peut aussi être un lieu de prostitution, avant de l’accepter comme allant de soi. Et que dire du trafic de drogue organisé à son insu au sein même de son établissement ? La volonté de Verneuil n’est manifestement pas de signer une œuvre âpre et noire, mais de rester dans les limites du cinéma commercial. Il ajoute ainsi une scène d’action, aussi inutile que ratée (ce qui est rare chez lui), histoire de ne pas trop désorienter le public habitué au tandem Belmondo-Verneuil.

Au fur et à mesure que l’intrigue se développe, la noirceur du propos s’atténue. La description d’une haute bourgeoisie qui tient les rênes d’une région, pourtant véritable sujet du film, passe progressivement au second plan. Soucieux de ne froisser aucune sensibilité politique, Henri Verneuil se garde bien de faire du Corps de mon ennemi un pamphlet. Il adopte un point de vue qui se veut neutre, mais qui constitue aussi l’une des limites du film, dans sa volonté de proposer un spectacle fédérateur. Ainsi, le père de Leclercq se présente aux élections sous l’étiquette d’un candidat indépendant, ni de droite ni de gauche. La fin du film ne remet finalement rien en cause, et surtout pas l’ordre établi. Verneuil renvoie dos à dos patrons et ouvriers, présentés comme également corrompus et corruptibles. C’est finalement le statu quo social qui l’emporte. Le Corps de mon ennemi n’est certes pas un film progressiste, mais demeure un honnête spectacle.

Fernand Garcia

Le Corps de mon ennemi est disponible dans le coffret L’essentiel Belmondo, une édition StudioCanal.

Le Corps de mon ennemi, un film d’Henri Verneuil avec Jean-Paul Belmondo, Bernard Blier, Marie-France Pisier, Daniel Ivernel, Claude Brosset, Michel Beaune, Charles Gérard, François Perrot, René Lefèvre, Nicole Garcia, Yvonne Gaudeau, Suzy Prim, Jean Dasté… Scénario & adaptation : Félicien Marceau, Henri Verneuil et Michel Audiard. Dialogues Michel Audiard d’après le roman de Félicien Marceau. Directeur de la photographie : Jean Penzer. Décors : François de Lamothe. Montage : Pierre Gillette. Musique : Francis Lai. Producteurs : Jean-Paul Belmondo et Henri Verneuil. Production : Cerito Films – Andrea Films. France. 1976. 116 minutes. Eastmancolor. Format image : 1,66 : 1. Tous Publics.