Le Stalag 17 est un camp de prisonniers situé quelque part sur le Danube, où sont regroupés quelque 40 000 hommes, parqués dans des baraques de fortune réparties par nationalités : Russes, Polonais, Tchèques et Américains. Dans la baraque numéro 4, une évasion se prépare. Quelques jours avant Noël, deux hommes profitent de la nuit pour tenter de s’échapper. Tout a été soigneusement organisé : un tunnel a été creusé, qui doit leur permettre de passer sous les barbelés. À l’intérieur de la baraque, la tension monte. Le sergent J. J. Sefton (William Holden), cynique et opportuniste, propose de parier des cigarettes sur la réussite ou l’échec de l’opération…
Stalag 17 s’ouvre sur la voix off d’un personnage secondaire, témoin des événements qui se sont déroulés dans la baraque n° 4 et de la manière dont un mouchard a fini par être démasqué. Billy Wilder reprend ici un procédé narratif qu’il avait utilisé de façon autrement plus audacieuse dans Le Boulevard du crépuscule (1950), où le récit est raconté par un mort. Dans Stalag 17, il s’agit davantage d’une mise en situation, mais l’ironie est déjà de mise. Wilder en profite pour décocher une pique aux films de guerre « traditionnels », qui pullulent sur les écrans depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, sans jamais s’intéresser au sort des prisonniers de guerre.
Le film est quasiment un huis clos. Adapté d’une pièce de théâtre, il porte la marque de l’ironie mordante de Billy Wilder. Dans ce microcosme exclusivement composé d’officiers américains, la lutte des classes semble a priori écartée, puisque tous appartiennent au même milieu et sont censés être égaux. C’est donc au fonctionnement d’un groupe que s’intéresse le cinéaste. Il en observe les mécanismes avec humour, mais aussi avec la précision d’un scalpel. Ce sont les comportements d’hommes façonnés par la société américaine que Wilder entreprend de décortiquer.

Ainsi, même en l’absence de véritable rapport hiérarchique, se révèle une mentalité de dominant, mercantile, égoïste et volontiers sexuelle, qui renvoie aux travers de la société américaine. Dans cet univers clos, J. J. Sefton (William Holden) se détache du groupe. Il incarne tout ce que les autres lui envient, mais possède surtout une lucidité qui leur fait défaut. Entreprenant et magouilleur, il n’hésite pas à monter toutes sortes de petits commerces à l’intérieur du camp, du trafic de cigarettes aux paris. À la suite d’une tentative d’évasion et d’événements pour le moins troublants, le doute s’installe : un mouchard se cacherait-il parmi les prisonniers ? Alors qu’ils se croyaient plus malins que les Allemands, les hommes de la baraque n° 4 se retrouvent confrontés à une situation autrement plus délicate : démasquer un traître parmi les leurs.
J. J. Sefton est rapidement soupçonné, mais le véritable espion est celui qui correspond le mieux à l’image de l’Américain idéal. Wilder a réuni dans cette baraque de beaux spécimens de la nature humaine. Dans ce huis clos privé de femmes, la sexualité, autre grand thème de son cinéma, occupe une place importante. L’arrivée de prisonnières russes de l’autre côté des barbelés donne lieu à toutes sortes de stratagèmes pour tenter de les approcher. Sefton organise ainsi une sorte de peep-show, en mettant à la disposition des prisonniers une longue-vue braquée sur le baraquement des femmes, moyennant rétribution. Puis Stanislaus « Animal » Kuzawa (Robert Strauss) et Harry (Harvey Lembeck), les deux clowns de la baraque n° 4, parviennent à franchir le poste de contrôle pour rejoindre les douches et se rincer l’œil. Le travestissement est également de la partie. Obsédé par Betty Grable, « Animal » finit par confondre Harry, vaguement travesti, avec son idole, dans une scène de danse aussi pathétique qu’hallucinatoire. Ce petit monde mesquin, observé avec une ironie féroce par Wilder, finit par dessiner un constat amer sur la condition humaine. À la fin, J. J. Sefton s’évade du camp autant qu’il fuit ses camarades d’infortune. Mais quel avenir l’attend ? Wilder laisse la question en suspens.

Le ton sarcastique du film l’éloigne de La Grande Évasion, autre film consacré à un camp de prisonniers, réalisé dix ans plus tard. Le film de John Sturges se révèle beaucoup moins ambigu et critique, bien davantage conforme aux codes héroïques du film de guerre. L’œuvre qui se rapproche le plus de l’esprit de Stalag 17 est sans doute M*A*S*H (1970) de Robert Altman, avec son humour noir, son goût de la provocation et sa manière de tourner en dérision les institutions militaires.
« Le public sera pour le type qui s’évade, même si c’est un salaud. Regardez Stalag 17. Les spectateurs aiment les gens qui démolissent la routine. » Robert Altman (in Amis Américains de Bertrand Tavernier, Institut Lumière – Actes Sud, 1995)
William Holden n’aimait guère son personnage, qu’il trouvait trop égoïste et, à bien des égards, antipathique. Il demanda à Billy Wilder de le modifier, mais le cinéaste refusa. L’acteur dut s’en accommoder. Il ne le regretta pas : son interprétation lui valut l’Oscar du meilleur acteur. Holden pensa longtemps que cette récompense constituait une forme de réparation, après la statuette qu’il n’avait pas obtenue pour Le Boulevard du crépuscule. Stalag 17 fut l’un des plus gros succès au box-office de Billy Wilder. En France, le film attira 2,7 millions de spectateurs. Le cinéaste s’attendait à recevoir un généreux chèque de la Paramount, mais il déchanta rapidement : les bénéfices du film furent affectés à compenser les pertes de son précédent long métrage, Le Gouffre aux chimères. Après un dernier film pour la Paramount, Sabrina, Billy Wilder poursuivit sa carrière avec d’autres studios, notamment la 20th Century Fox et United Artists.
Avec son ironie mordante, son suspense digne d’un film policier et son humour ravageur, Stalag 17 demeure l’un des films les plus singuliers consacrés aux camps de prisonniers de la Seconde Guerre mondiale. Derrière la comédie et les rebondissements, Billy Wilder livre une satire grinçante de la nature humaine, où l’égoïsme, les petits intérêts et la méfiance l’emportent souvent sur la solidarité. Une grande réussite du cinéaste, dont la modernité n’a rien perdu de sa force.
Fernand Garcia

Avec Stalag 17, Rimini Éditions poursuit son travail autour de l’œuvre de Billy Wilder et propose plusieurs compléments. Une conversation entre les critiques Mathieu Macheret et Frédéric Mercier autour du film (32 minutes) permet d’en approfondir l’analyse. Exclusif au Blu-ray, Stalag 17, de la réalité à l’écran (22 minutes) donne la parole à des témoins et biographes qui reviennent sur la réalisation du film. Les véritables héros du Stalag XVII B (25 minutes) rassemble quant à lui des témoignages d’anciens prisonniers. Enfin, le coffret comprend un livret de 24 pages, À la guerre comme à la guerre, écrit par Marc Toullec, qui revient sur l’histoire du film. Une édition particulièrement riche, qui permet de prolonger la découverte de ce classique de Billy Wilder.
Stalag 17, un film de Billy Wilder avec William Holden, Don Taylor, Otto Preminger, Robert Strauss, Harvey Lembeck, Richard Erdman, Peter Graves, Neville Brand, Sig Ruman… Scénario : Billy Wilder et Edwin Blum d’après la pièce de Donald Bevan et Edmund Trzcinski. Directeur de la photographie : Ernest Laszlo. Décors : Franz Bachelin & Hal Pereira. Montage : George Tomasini. Musique : Franz Waxman. Producteur associé : William Schorr. Producteur : Billy Wilder. Production : Paramount Pictures. 1953. 2h. Noir et blanc. Format image : 1.37:1. Son : Version originale sous-titrée en français et Version française. Dual Mono. DTS-HD (Blu-ray) et Dolby Audio (DVD). Oscar du meilleur acteur pour William Holden. Tous Publics.