Partie 1/2 : Introduction – Analyse thématique – Comédiens, personnages et interprétations
Dans un camp d’été, la rumeur d’une peste se propage. Quand Ben refuse d’y croire, les frontières de la réalité se brouillent et un jeu impitoyable se déclenche entre les garçons.
« Je voulais explorer la violence et la vulnérabilité de l’enfance d’une manière inédite. […] J’ai voulu plonger le spectateur dans l’espace mental volatile et hyper-intense d’un préadolescent névrosé. […] The Plague est un film personnel, tiré directement des journaux que j’ai tenus pendant un camp d’été auquel j’ai participé en 2003. Bien que l’histoire soit fictive, le noyau émotionnel – les dynamiques de pouvoir, la peur de l’humiliation, et même certains dialogues – provient d’une expérience vécue. » Charlie Polinger.
The Plague ou la contagion de la cruauté.
Présenté dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2025 avant d’entamer un parcours remarqué dans plusieurs manifestations cinématographiques internationales, The Plague s’impose d’emblée comme l’une des œuvres les plus singulières du cinéma indépendant américain de ces dernières années. Premier long métrage de Charlie Polinger, derrière son titre énigmatique et son apparente simplicité narrative, le film se présente sous les apparences d’un récit de camp d’été, presque d’un souvenir adolescent banal, avant de se transformer progressivement en une expérience sensorielle, psychologique et morale d’une rare intensité.

Dans un camp de vacances d’été consacré au water-polo, une rumeur se répand parmi les pensionnaires : une mystérieuse « peste » semble circuler parmi les garçons. Ben, nouvel arrivant dans cet univers déjà structuré par ses propres codes, refuse d’abord de croire à cette histoire et d’accorder du crédit à cette superstition. Mais, à mesure que les comportements du groupe deviennent plus irrationnels et menaçants, la frontière entre la réalité, le fantasme collectif, la manipulation et une éventuelle réelle pathologie paranoïaque se brouille. Là où tant de films sur l’adolescence choisissent la nostalgie ou l’idéalisme, The Plague explore au contraire la peur. La peur d’être exclu. La peur d’être désigné. La peur de devenir celui dont personne ne veut approcher. Derrière un synopsis qui pourrait laisser croire à un récit d’horreur adolescent classique, The Plague se révèle être une expérience de cinéma d’une rare densité, une œuvre profondément ambitieuse qui interroge avec une acuité remarquable les mécanismes du harcèlement et de l’exclusion, la violence invisible des dynamiques collectives qui structure souvent les groupes d’adolescents et les fondements mêmes de la socialisation masculine.
Le véritable sujet du film n’est jamais la maladie. Ce qui intéresse Polinger ici est le phénomène social qui naît autour d’elle. Très rapidement, The Plague cesse d’être un récit sur une possible contamination biologique pour devenir une étude minutieuse de la contamination psychologique. Ce qui se propage au sein du camp n’est pas un virus, mais une croyance. Ce qui infecte les corps n’est jamais démontré alors que ce qui infecte les esprits, en revanche, apparaît avec une évidence croissante. Le film rejoint donc une longue tradition artistique qui utilise l’épidémie comme révélateur moral. Depuis les récits médiévaux jusqu’à Albert Camus, en passant par de nombreuses œuvres cinématographiques, la maladie sert souvent de métaphore des peurs collectives. Charlie Polinger renouvelle pourtant cette tradition en déplaçant son regard vers l’adolescence masculine. Son camp de vacances devient un laboratoire comportemental où se rejouent les mécanismes fondamentaux de la domination sociale.
L’une des qualités les plus impressionnantes du film réside dans sa capacité à articuler plusieurs niveaux de lecture simultanément. The Plague peut être vu comme un thriller psychologique, comme un récit initiatique, comme une étude sociologique du harcèlement, comme une réflexion sur la masculinité ou encore comme une fable politique sur la fabrication du bouc émissaire. Peu de premiers films témoignent d’une telle richesse thématique sans jamais donner le sentiment d’un programme théorique artificiellement plaqué sur le récit. Dans cette chronique estivale transformée en cauchemar social, Charlie Polinger signe un premier film d’une maîtrise stupéfiante qui convoque autant le cinéma de l’angoisse psychologique que le récit initiatique, le film de groupe et le body horror.
Ce qui frappe immédiatement dans The Plague, c’est la maturité avec laquelle Charlie Polinger aborde son sujet. Dès les premières minutes du film, on a le sentiment d’être face à un cinéaste qui possède déjà une vision affirmée de son sujet, une conscience aiguë de son langage cinématographique, de ses préoccupations artistiques et de ses obsessions. Polinger ne traite pas l’adolescence comme un âge tendre ou romantique mais la filme comme un territoire hostile. Là où une grande partie du cinéma américain contemporain continue à considérer cette période de la vie sous l’angle de la nostalgie, de l’émancipation individuelle ou de la découverte de soi, le cinéaste choisit d’en explorer les dimensions les plus sombres. Ses jeunes personnages évoluent dans un univers régi par des règles arbitraires, mouvantes et souvent cruelles. Son regard n’est jamais cynique et demeure d’une impressionnante lucidité. Le camp de vacances devient rapidement une microsociété autonome où ses membres reproduisent instinctivement les mécanismes de domination, des hiérarchies, élaborent des systèmes de croyances et construisent des mécanismes de stigmatisation et d’exclusion qui caractérisent les communautés humaines à toutes les échelles. Jamais explicitement imposée par les adultes, cette organisation naît de la dynamique même du groupe. Le cinéaste suggère ainsi que la violence sociale ne résulte pas uniquement des structures institutionnelles mais qu’elle se reconstitue spontanément dès lors qu’une communauté humaine cherche à définir son identité.

Avec l’enfance comme lieu où se révèlent certaines pulsions fondamentales de l’organisation sociale et le corps adolescent en transformation qui devient le support de projections anxieuses et de fantasmes collectifs, le film évoque inévitablement le roman de l’auteur britannique William Golding, Sa Majesté des mouches (Lord of the Flies), publié en 1954 et adapté au cinéma en 1964 par Peter Brook, mais aussi certaines œuvres du cinéaste canadien David Cronenberg. Cependant, Polinger ne se contente jamais de citer ses influences. Son film n’est pas une simple variation de modèles existants. Il les absorbe pour construire une œuvre à l’univers profondément personnel. Son sujet n’est pas la maladie mais la croyance dans la maladie. Son sujet n’est pas la contamination biologique mais la contamination sociale. Son obsession n’est pas le danger réel mais la peur du danger. Son obsession n’est pas le monstre mais le besoin collectif d’en désigner un. La grande idée du film consiste à faire de la « peste » une métaphore plurielle. Elle est à la fois rumeur, stigmate, superstition, fantasme collectif et instrument de domination. Le véritable virus qui circule dans le camp n’est pas médical, c’est la peur. Cette approche confère au film une portée universelle. Le camp de vacances n’est jamais seulement un camp de vacances. Il devient le symbole de toutes les sociétés humaines, un espace où l’appartenance au groupe se construit toujours contre quelqu’un d’autre.
Le cœur de The Plague réside dans sa représentation et son analyse du harcèlement adolescent. Là où de nombreuses œuvres consacrées à ce sujet adoptent une perspective pédagogique et/ou démonstrative, Polinger choisit ici une approche beaucoup plus complexe. L’intelligence du scénario consiste à ne jamais réduire la violence à une opposition simpliste entre victimes innocentes et bourreaux identifiables. Au contraire, il montre comment la dynamique du groupe implique progressivement chacun de ses membres dans la violence collective. Ben, personnage principal et point d’identification du spectateur, constitue à cet égard une création particulièrement intéressante. Lorsqu’il arrive au camp, il n’est ni marginal ni populaire. Il n’est pas du côté des exclus mais occupe une position intermédiaire qui lui permet d’observer les mécanismes collectifs sans en être immédiatement la cible. Comme beaucoup d’enfants confrontés à un groupe déjà constitué, il cherche avant tout à s’intégrer. Il observe. Il imite et rit lorsque les autres rient. Cette situation lui confère une ambiguïté morale essentielle. Polinger montre avec finesse que le harcèlement se nourrit autant de la passivité des témoins que de l’agressivité des persécuteurs. Il nous montre comment la violence collective se nourrit autant des monstres que du conformisme.
C’est le personnage d’Eli qui va progressivement cristalliser cette problématique. Désigné comme possible porteur de la « peste », il devient le support de toutes les angoisses du groupe. Ce processus de stigmatisation est représenté avec une magnifique précision. Aucun événement ni acte spectaculaire ne vient justifier son exclusion. Quelques regards suffisent. Les conversations changent de ton en sa présence. Une distance physique s’installe autour de lui. Une série de micro-comportements presque imperceptibles. C’est précisément cette banalité qui rend le phénomène si inquiétant. Polinger filme alors avec une rigueur quasi documentaire la manière dont une communauté transforme progressivement un individu en symbole. Eli cesse progressivement d’exister comme une personne singulière. Il devient « celui qui a la peste ». Il devient une fonction sociale. Une catégorie. Une menace abstraite.
C’est cette déshumanisation qui constitue le véritable moteur dramatique du récit. À travers Eli, le film met en lumière l’un des mécanismes psychologiques les plus anciens et constants chez l’Homme, à savoir la fabrication du bouc émissaire. Lorsqu’un groupe est confronté à l’incertitude, il cherche souvent à rétablir sa cohésion en concentrant ses peurs sur un individu désigné comme responsable. The Plague transpose cette « logique » aussi ancestrale qu’irrationnelle dans l’univers apparemment anodin d’un camp de vacances, révélant ainsi son inquiétante permanence. Plus le film avance, plus Ben comprend que la maladie importe moins que la fonction sociale qu’elle remplit. Le groupe a besoin d’un contaminé parce qu’il a besoin d’un exclu. Le film montre alors que le véritable danger n’est jamais la peste elle-même mais réside dans le besoin collectif de croire à son existence.
Au-delà de sa réflexion sur le harcèlement, The Plague constitue également une brillante étude de la construction de la masculinité. Le camp de water-polo fonctionne comme un laboratoire social. Charlie Polinger inscrit son récit dans un environnement où la performance physique, la compétition et l’intégration au groupe occupent une place centrale. Les garçons y apprennent des comportements qui préfigurent certaines formes de domination adulte. Le sport n’est pas le sujet du film mais constitue le cadre idéal pour observer la fabrication des hiérarchies masculines. La popularité se construit par l’humiliation d’autrui. Le leadership s’affirme par la cruauté. La vulnérabilité apparaît comme une faiblesse impardonnable. Les entraînements, les compétitions amicales et les moments de vie collective révèlent progressivement l’existence d’un système de valeurs implicite. Les garçons apprennent à y maîtriser leur vulnérabilité, à dissimuler leurs émotions et à se conformer aux attentes du groupe. Le film nous montre avec subtilité comment cette socialisation passe moins par l’enseignement explicite que par l’observation permanente des comportements des autres. Chacun apprend à identifier les attitudes valorisées et celles qui exposent à l’exclusion. La peur devient alors un puissant outil de régulation sociale.

Le personnage de Jake occupe une position essentielle dans cette mécanique et incarne parfaitement cette logique. Interprété avec une remarquable ambiguïté par Kayo Martin, il apparaît comme le centre de gravité du groupe. Charismatique, admiré et redouté, il exerce un pouvoir sur les autres garçons qui ne repose ni sur la force physique ni sur une autorité institutionnelle, mais découle de sa capacité à définir les normes collectives, les normes du groupe. Il décide qui appartient à la communauté et qui doit en être expulsé. Mais Jake ne commande jamais ouvertement. Il influence. C’est précisément ce qui rend le personnage si fascinant. Le réalisateur évite soigneusement d’en faire un antagoniste caricatural. Jake est lui-même le produit du système qu’il perpétue. Son comportement reflète les attentes « inconscientes » de son environnement. Il exerce une domination qui paraît naturelle parce qu’elle est collectivement acceptée. Le film rejoint ici certaines analyses sociologiques contemporaines sur la masculinité hégémonique. Les formes de pouvoir les plus efficaces ne s’imposent pas nécessairement par la crainte ou la violence directe, mais elles se maintiennent par l’adhésion collective et parce qu’elles sont intériorisées par ceux qui les subissent. Jake n’impose pas la violence, il la rend désirable. Cette idée traverse tout le film. Les garçons ne participent pas aux humiliations parce qu’ils sont intrinsèquement cruels. Ils y participent parce qu’ils craignent d’être eux-mêmes exclus. La violence devient un instrument d’intégration.
L’une des grandes réussites du film consiste précisément à montrer cette logique sans jamais tomber dans la démonstration théorique. Tout passe par les regards, les gestes, les silences et les interactions quotidiennes.
Le titre du film ouvre naturellement la voie à plusieurs niveaux de lecture.
La référence à la peste renvoie immédiatement à un imaginaire profondément ancré dans la culture occidentale par tradition littéraire. Depuis les récits bibliques jusqu’à Albert Camus en passant par les récits médiévaux de contamination, l’épidémie a souvent servi de métaphore des peurs collectives, des crises sociales ou des bouleversements politiques. Charlie Polinger s’inscrit donc dans cette tradition tout en renouvelant profondément sa symbolique. Jamais définie avec précision, sa peste n’est pas seulement une maladie imaginaire. Elle représente tous les mécanismes qui permettent à une communauté de désigner un bouc émissaire. Le réalisateur refuse d’ailleurs systématiquement d’en clarifier la nature. Existe-t-elle réellement ? S’agit-il d’une simple superstition ? D’une maladie bénigne transformée en menace imaginaire ? Le film ne tranche jamais complètement, et c’est cette ambiguïté qui constitue l’une de ses forces majeures. Ce qui intéresse Polinger n’est pas la réalité de la maladie mais les effets sociaux produits par la croyance en son existence.
Le spectateur assiste à la naissance d’un phénomène de panique morale collective. Une rougeur devient suspecte. Une égratignure semble inquiétante. Une anomalie physique prend une importance dramatique disproportionnée. Peu à peu, les garçons développent une obsession croissante pour les signes de contamination et le film nous montre comment ils interprètent le moindre signe physique comme une preuve de contamination. Le corps devient ainsi un espace de projection collective, un texte sur lequel chacun projette ses peurs. Chacun y lit ce qu’il souhaite y trouver. Cette idée inquiétante de la facilité avec laquelle une communauté peut construire sa propre réalité à partir d’une obsession irrationnelle confère au film une portée politique discrète mais indéniable. Sans jamais avoir recours à un discours explicite, lourd et didactique, The Plague interroge les mécanismes qui permettent aux sociétés de construire leurs propres figures de l’altérité. Le processus observé dans le camp rappelle de nombreux phénomènes historiques où certaines catégories d’individus ont été stigmatisées au nom d’une prétendue menace collective. Toutefois, l’ambition du film n’est pas de proposer une allégorie univoque mais bien d’explorer le mécanisme psychologique universel que représente la tendance de l’Homme à transformer l’incertitude en certitude grâce à la désignation d’un responsable.
La réussite de The Plague repose en grande partie sur son personnage principal. Ni héros traditionnel, ni victime, Ben est un enfant ordinaire confronté à une situation extraordinaire. Il appartient à cette catégorie rare de personnages dont la force tient précisément à leur absence d’héroïsme spectaculaire. Il ne possède aucune qualité exceptionnelle. Il n’est ni particulièrement courageux ni particulièrement lâche. Il est simplement confronté à une situation dont il ne comprend pas immédiatement les règles. Cette position d’observateur permet au spectateur de découvrir progressivement l’univers du film à travers son regard. L’une des grandes qualités de l’écriture de Charlie Polinger réside dans sa capacité à respecter la complexité psychologique de son personnage dont la trajectoire est celle d’une conscience qui s’éveille progressivement à la violence du monde. Au début du récit, Ben croit encore à la rationalité des règles et des relations sociales. Il suppose que les règles du groupe reposent sur des fondements objectifs. Peu à peu, celui-ci comprend qu’elles sont souvent arbitraires. Son parcours initiatique, sa prise de conscience, constitue le cœur émotionnel du film.
Héros de l’incertitude, comme il découvre qu’il est impossible de rester neutre, Ben hésite, commet des erreurs et cherche parfois à préserver sa place dans le groupe plutôt qu’à défendre ses convictions. Refuser de participer à la violence revient déjà à s’y opposer. Et s’y opposer signifie courir le risque d’en devenir victime. Cette ambiguïté morale le rend profondément humain. À travers Ben, Polinger interroge la possibilité même de la neutralité face à l’injustice. Peut-on réellement demeurer simple spectateur lorsqu’une violence collective se déploie sous nos yeux ? Le film suggère progressivement que l’inaction constitue déjà une forme de participation. Cette réflexion offre au récit une profondeur morale qui dépasse largement le cadre du film d’adolescence traditionnel.
« Nous étions très précis avec notre caméra, mais il était essentiel de laisser aux garçons la possibilité de nous surprendre. Souvent, nous tournions plusieurs fois la version scénarisée, puis nous les laissions improviser, réagir et sortir du cadre, afin que les performances restent brutes et fidèles à l’époque. » Charlie Polinger.
L’une des surprises les plus marquantes de The Plague réside dans la qualité exceptionnelle de sa distribution essentiellement composée d’interprètes adolescents prodigieux. Charlie Polinger dirige ses jeunes interprètes avec une précision impressionnante. Rarement un premier film obtient un tel degré de naturel tout en conservant une véritable densité dramatique. Dans le rôle de Ben, Everett Blunck est la révélation du film. Il livre une performance saisissante de justesse et de maturité. Son interprétation repose essentiellement sur l’observation. Il ne cherche jamais à attirer l’attention sur lui-même. Au contraire, il construit son personnage à travers une accumulation de détails presque imperceptibles. Un regard qui hésite. Un sourire qui disparaît. Une expression de doute. Son regard suffit souvent à traduire la confusion, la peur ou la culpabilité qui traversent son personnage. Cette économie de moyens produit un effet de vérité particulièrement puissant. Blunck possède la qualité rare de savoir exprimer des émotions complexes sans jamais les surjouer et parvient ainsi à rendre perceptibles les conflits intérieurs de Ben sans recourir à des démonstrations émotionnelles appuyées. Blunck ne recherche jamais l’effet dramatique, il se contente simplement d’habiter les situations. La réussite de son interprétation tient à sa retenue, et sa sobriété renforce considérablement l’identification du spectateur.
Kayo Martin impressionne tout autant en composant un Jake fascinant. Son jeu repose sur une ambiguïté permanente. Il peut apparaître sympathique dans une scène et profondément inquiétant dans la suivante. Cette instabilité rend le personnage particulièrement crédible et souligne le fait qu’il demeure un adolescent lui aussi prisonnier des attentes du groupe. L’acteur comprend parfaitement que la menace du personnage repose sur son charme. Jake ne serait pas crédible s’il apparaissait immédiatement comme un tyran. Jake n’est jamais réduit à une simple caricature du harceleur. Martin compose au contraire une figure séduisante, drôle et parfois même attachante. C’est précisément ce qui rend son influence inquiétante. Le spectateur comprend progressivement pourquoi les autres garçons le suivent. Son charisme inquiétant devient un outil narratif à part entière.
Dans le rôle d’Eli, Kenny Rasmussen accomplit un travail remarquable et impressionne par sa capacité à exister dans le silence. Son personnage dispose relativement peu de dialogues mais occupe une place centrale dans l’économie émotionnelle du film. Bien que sa douleur soit silencieuse, Eli devient progressivement le centre émotionnel du film. Rasmussen réussit à incarner la solitude, l’incompréhension et la souffrance sans jamais verser dans le pathos. Son jeu repose sur une intériorité qui contraste fortement avec l’agitation du groupe. Chaque apparition d’Eli rappelle la dimension profondément humaine du drame qui se joue : la souffrance d’un enfant transformé en symbole collectif.
« Les adultes sont souvent dépassés par ce type d’histoire car les adolescents cachent bien leur jeu. Le personnage que j’incarne est pétri de bonne volonté mais ce n’est pas suffisant pour éviter les drames. Il s’y prend de façon aussi lâche que maladroite. Plusieurs films ont traité de sujets analogues. Je trouve que The Plague est particulièrement honnête dans sa façon de décrire les relations humaines sans faire montre de manichéisme. » Joel Edgerton
La présence de Joel Edgerton (Animal Kingdom, 2011 ; Zero Dark Thirty, 2012 ; Loving, 2016 ; Midnight Special, 2016 ; Master Gardener, 2023…) apporte une autorité discrète mais essentielle. Troublante, sa présence apporte une dimension supplémentaire au film. Son personnage, Daddy Wags, occupe une position particulièrement intéressante puisqu’il représente le regard adulte sur cet univers adolescent. Mais Daddy Wags n’est pas une figure d’autorité classique. Son regard apparaît constamment limité. Daddy Wags perçoit certains dysfonctionnements mais demeure incapable d’en mesurer pleinement la portée. Edgerton compose ainsi une figure d’autorité à la fois bienveillante et impuissante, incarnation d’un monde adulte qui ne comprend pas les violences qui se développent sous sa surveillance, sous ses yeux.
Les performances d’Elliott Heffernan et de Lucas Adler enrichissent considérablement la dynamique collective du camp. Chacun de leurs personnages possède une identité propre, une fonction spécifique dans la hiérarchie sociale du camp et une manière particulière de réagir aux événements. Leurs personnages participent à la construction d’un véritable écosystème social où chaque interaction contribue à définir les rapports de force. Leur travail vient ainsi crédibiliser le groupe dans son ensemble. L’un des grands mérites du film est d’ailleurs de ne jamais considérer ses personnages secondaires comme de simples fonctions narratives. Chacun des personnages existe avec sa propre logique.
Steve Le Nedelec

The Plague un film de Charlie Polinger, avec Everett Blunck, Kayo Martin, Kenny Rasmussen, Joel Edgerton, Elliott Heffernan, Lucas Adler, Lennox Espy, Caden Burris, Kolton Lee, Nicolas Rasovan… Scénario : Charlie Polinger. Directeur de la photographie : Steven Breckon. Décors : Chad Keith & Jason Singleton. Costumes : Luminita Lungu & Jocelyn Pierce. Montage : Henry Hayes & Simon Njoo. Musique : Johan Lenox. Producteurs : Drek Dauchy, Joel Edgerton, Roy Lee, Vindhya Sagar, Steven Schneider, Lizzie Shapiro & Lucy McKendrick. Production : Spooky Pictures – Doublethink – Five Henrys – Imagenation Abu Dhabi FZ – The Space Program – In Splitter, LP. – LCM-Plague LLC. Distribution (France) : Originals Factory (Sortie le 3 juin 2026). Etats-Unis – Roumanie – Australie – Emirats Arabes Unis, 2025. 93 minutes. Couleurs. Dolby Surround 5.1. Pellicule 35 mm Kodak Vision. Super 35 mm. Format image : 2,39:1. Un Certain Regard, Festival de Cannes 2025. Grand Prix et le Prix de la critique -Festival de Deauville 2025, le Prix du meilleur acteur (Everett Blunck, Joel Edgerton et Kayo Martin), Festival de Sitges 2025. Prix Fantastic Fest, Texas 2025. interdit aux moins de 12 ans.