Les Cracks – Alex Joffé

Les première minutes

1901. Tout Paris se passionne pour la Course du Siècle Paris – San Remo, 1300 kilomètres d’une seule traite à bicyclette. Dans la prestigieuse boutique de cycle, « La Gauloise », le dernier modèle de course exposé en vitrine est l’un des plus légers, 33 kilos tout équipé. Cependant, un petit artisan Jules Auguste Duroc (Bourvil), met dans le plus grand des secrets la dernière main à une bicyclette révolutionnaire. Son invention ne nourrit pas encore la famille et c’est sa femme, Delphine (Monique Tarbès) qui doit subvenir au besoin de la famille. Elle pédale à la machine à coudre. Duroc avait englouti tout l’argent du couple dans son prototype. Couvert de dette, il est la proie d’un huissier intransigeant, maître Charles Mulot (Robert Hirsch)…

Le film

Sous ses allures de farce populaire, Les Cracks raconte en réalité le choc entre deux mondes. D’un côté, celui des petits artisans, des inventeurs et des bricoleurs de génie qui incarnent encore un XIXe siècle fondé sur l’initiative individuelle. De l’autre, celui, naissant, des grandes entreprises, de la finance et de l’industrialisation, mais aussi du sport devenu outil de promotion et de communication, une modernité qui s’impose au tournant du XXe siècle. Road movie à bicyclette, Les Cracks d’Alex Joffé accompagne cette mutation historique en slalomant à travers les villages de France jusqu’aux routes d’Italie. Derrière les gags, les poursuites et les situations burlesques, le film observe avec tendresse la disparition progressive d’un monde artisanal, campagnard, au profit d’une société où la performance, la publicité et l’industrie commencent à dicter leur loi.

Jules Auguste Duroc n’est pas seulement un personnage comique. Il appartient à une longue lignée de héros populaires français : l’inventeur autodidacte, visionnaire mais incompris, persuadé que le talent, l’ingéniosité et le travail finiront par triompher des puissances de l’argent. Son atelier, où il met au point une bicyclette révolutionnaire malgré les dettes, les moqueries et l’incrédulité générale, ressemble à un laboratoire d’alchimiste moderne. Mais le rêve de Duroc se heurte brutalement aux réalités économiques. Au dernier moment, son beau-frère Lucien Médard (Patrick Préjean), qui devait défendre les couleurs de son invention lors de la prestigieuse course Paris–San Remo, préfère rejoindre l’écurie de La Gauloise, séduite par les promesses de réussite et de reconnaissance qu’offre la grande industrie. Traqué par un huissier déterminé à saisir ses biens, Duroc n’a alors d’autre choix que de monter lui-même en selle. Commence alors une aventure rocambolesque où la survie d’un artisan et la démonstration de son génie vont se confondre avec l’une des plus grandes épreuves cyclistes de l’époque.

Sur ce canevas, Alex Joffé multiplie les gags et les situations burlesques avec une efficacité constante. La course constitue également le cadre idéal d’un hommage affectueux aux premiers temps du cinématographe. Du prologue muet en noir et blanc jusqu’aux poursuites à bicyclette, à pied ou en train, dignes des comédies du début du siècle, Les Cracks conserve un rythme enlevé qui ne faiblit jamais. L’antagonisme entre Duroc et son rival l’huissier Mulot sert de moteur dramatique à ce périple, alimentant les rebondissements tout au long de la route. Mais le film séduit aussi par son évocation de la France de la Belle Époque. Au fil des étapes, il restitue avec soin l’atmosphère des villages et des petites villes traversés par les coureurs, faisant de ce voyage une véritable traversée d’un pays en pleine mutation. Cette attention portée aux détails historiques se retrouve dans plusieurs éléments du récit. Ainsi, les femmes étaient alors exclues de l’univers très masculin des compétitions cyclistes. Joffé s’amuse de cette réalité en faisant de la fille de l’organisateur une participante clandestine, contrainte de se travestir pour prendre part à cette grande fête de la petite reine. Derrière l’humour de la situation apparaît en filigrane le portrait d’une société encore corsetée par ses conventions, au moment même où elle prétend entrer dans la modernité.

Dans Les Cracks, Robert Hirsch s’en donne à cœur joie dans le rôle de l’huissier lancé aux trousses de Duroc. Ce personnage irascible et obstiné devient l’une des principales sources de comédie du film. L’acteur lui confère une étonnante dimension physique : avec une agilité féline, il franchit les barrières de passages à niveau, multiplie les acrobaties et se livre même à quelques pas de danse mémorables. Une présence qui apporte un contrepoint idéal à la bonhomie de Bourvil. Cette aisance corporelle ne doit rien au hasard. Sociétaire de la Comédie-Française depuis 1952, Robert Hirsch est également passé par la danse. Issu d’une famille liée au monde du spectacle, il trouve refuge avec les siens dans la Vienne durant l’Occupation. C’est là qu’il découvre la danse auprès de deux artistes qui éveillent sa vocation. Après la guerre, de retour à Paris, il suit simultanément des cours d’art dramatique et de danse, au point d’être admis au corps de ballet de l’Opéra de Paris. Cette formation explique en partie l’extraordinaire mobilité de son jeu et l’élégance presque chorégraphique qu’il apporte à chacune de ses apparitions dans Les Cracks.

Face à Robert Hirsch, Bourvil compose l’un de ces personnages dont il avait le secret : un homme ordinaire, modeste et obstiné, dont la persévérance finit par révéler une force insoupçonnée. Jules August Duroc appartient à la grande famille des rêveurs et des inventeurs qui peuplent le cinéma populaire français. Derrière sa bonhomie et son apparente maladresse se cache un visionnaire convaincu que le progrès peut encore naître dans l’atelier d’un artisan. Cette dimension trouve un écho particulier dans un film entièrement placé sous le signe du mouvement. Mouvement des bicyclettes qui traversent la France, mouvement des trains, des foules et des innovations techniques qui annoncent un nouveau siècle. Mouvement également du cinéma lui-même, auquel Alex Joffé rend un hommage constant. Au cœur de cette agitation permanente, Bourvil apparaît comme un paradoxe : son personnage semble toujours en décalage avec le monde moderne, alors même qu’il en est l’un des principaux artisans.

Duroc court après ses créanciers, après la reconnaissance et après son époque. Mais contrairement aux industriels qui cherchent à transformer le progrès en marchandise, il demeure animé par une foi presque enfantine dans l’invention et dans le travail bien fait. C’est sans doute ce qui rend le personnage si attachant. Bourvil lui apporte une humanité qui empêche le film de se réduire à une simple mécanique burlesque. Derrière la comédie, il incarne la figure touchante d’un homme qui refuse de rester immobile dans un monde en pleine accélération.

L’une des grandes réussites des Cracks réside également dans le choix de ses extérieurs. Quasiment entièrement tourné en décors naturels, le film accompagne ses coureurs à travers des paysages somptueux qui confèrent à leur périple une dimension épique. À bien des égards, Alex Joffé filme cette traversée de la France comme un western. Les routes remplacent les pistes poussiéreuses de l’Ouest américain, les bicyclettes les chevaux, mais demeure ce même sentiment d’aventure et de liberté porté par l’horizon. Cette attention portée aux paysages participe pleinement à l’idée de mouvement qui irrigue tout le film. La course devient un voyage à travers un territoire en pleine mutation, tandis que le défilement des villages, des campagnes et des petites villes compose un véritable portrait de la France de la Belle Époque. Une fois la frontière italienne franchie, Joffé délaisse progressivement ce naturalisme pour adopter une mise en scène plus stylisée. Les silhouettes découpées sur la jetée, les compositions plus sophistiquées et les accents lyriques portés par la musique évoquent alors un discret hommage au cinéma italien. Le film semble regarder du côté de Federico Fellini, comme si l’aventure populaire et terre à terre de Duroc débouchait soudain sur une célébration plus onirique et spectaculaire. Le dernier tour de piste prend ainsi des allures de farandole, rappelant par instants l’esprit de , où la réalité se dissout dans le spectacle et le mouvement.

Les Cracks marque la sixième et dernière collaboration entre Alex Joffé et Bourvil. Cette association, qui aura donné naissance à plusieurs succès populaires, trouve ici une conclusion particulièrement heureuse. Comme un ultime tour de roue, le film célèbre à la fois l’acteur, le mouvement et un certain cinéma populaire français dont il constitue l’une des expressions les plus attachantes. Alex Joffé ne retrouvera plus le chemin des plateaux après ce dernier grand succès.

Fernand Garcia

Les Cracks, une édition (Blu-ray et DVD) de M6 Vidéo dans une image à la très belle palette de couleur. En complément, Histoire ou Fiction ? entretien avec Jean-Paul Brouchon, journaliste et historien. Il revient sur l’histoire du vélo tout en la liant au film d’Alex Joffé, instructif (21 minutes env.). De quoi en apprendre sur le vélo.

Les Cracks un film de Alex Joffé avec Bourvil, Robert Hirsch, Gianni Bonagura, Monique Tarbès, Michel De Ré, Patrick Préjean, Bernard Verley, Anne Jolivet, Jacques Arbez, Teddy Bilis, Georges Guéret, Francis Lax… Idée originale : Alex Joffé. Scénario : Gabriel Arout, Pierre Lévy-Corti & Alex Joffé. Directeur de la photographie : Jean Bourgoin. Décors : Philippe Ancellin. Décors Vichy & San Remo : Jean Mandaroux. Costumes : Marie-Ange. Cascades : Yvan Chiffre. Montage : Eric Pluet. Musique : Georges Delerue. Producteurs délégués : Gérard Ducaux- Rupp & Pierre Bochart. Production : Fidès – Régina – T.C. Production – S.N.C. – Impéria Distribution – Les Films Corona – West Film (Rome). France – Italie. 1968. 1h40. Eastmancolor. FranScope. Format image : 2,35:1. 16/9e Son : DTS-HD Master Audio 2.0. Tous Publics.